Cinéma Comédie Horreur

Une étrange soirée – James Whale

Ecrit par Loïc Blavier

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The Old Dark House. 1932.
Origine : Etats-Unis
Genre : Epouvante
Réalisation : James Whale
Avec : Ernest Thesiger, Melvyn Douglas, Boris Karloff, Charles Laughton…

Une tempête monstre oblige trois voyageurs à trouver refuge dans la seule demeure qu’ils trouvent dans ce coin paumé de la campagne galloise. Manque de chance, il s’agit de l’antre de la famille Femm, dont les membres sont tous plus cinglés les uns que les autres. Deux autres réfugiés de passage pourront au moins aider à contrebalancer cette folie ambiante… Enfin, peut-être.

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Fort du succès de son Frankenstein, et après le bref interlude que constitue le drame The Impatient Maiden, James Whale retourne dans le registre horrifique pour le compte de la Universal de Carl Laemmle Jr., soutenu par plusieurs techniciens déjà à l’œuvre pour l’adaptation du roman de Mary Shelley, comme le directeur photo Arthur Edeson ou encore le directeur artistique Charles D. Hall… Et bien sûr, il embarque aussi Boris Karloff, qui à défaut de tenir le rôle le plus marquant aura au moins le plaisir de voir cette fois son nom crédité au générique, puisque cela n’était pas le cas dans Frankenstein (mais la production se pique d’avertir les spectateurs de cette Étrange soirée : oui, c’est bien l’interprète de la créature qui joue ici le rôle du valet… ne cachons pas le nom d’une nouvelle vedette !). Toutefois, si la Universal n’a pas encore fait le tour de tous les grands monstres qui finiront par édifier son panthéon, elle a déjà bien avancé dans ce sens, et elle peut ici se permettre d’explorer un peu ailleurs. Adapté d’un roman de J. B. Priestley baptisé Dans la nuit lors de sa sortie en France, Une étrange soirée (que l’on trouve aussi sous le titre plus passe-partout de La Maison de la mort) fraye plutôt avec le style de la maison macabre, à défaut d’être hantée. Ou si elle l’est, ce n’est que par des humains, qui aussi fous qu’ils puissent être, n’en sont pas moins bien palpables et ne sauraient faire surgir un quelconque argument fantastique dans une histoire qui, comparativement au roman (paraît-il consacré aux séquelle de la Première Guerre mondiale), met l’accent sur une certaine forme d’humour. Ce qui ne veut pas dire que James Whale et son scénariste Benn W. Levy, avec lequel il avait déjà travaillé pour Waterloo Bridge, oublient les ingrédients indispensables au cinéma d’épouvante, bien au contraire. Si humour il y a, et humour il y a, il s’agit d’un humour noir assez grinçant et dans une atmosphère qui compte certainement parmi les plus lugubres qu’ait engendré l’horreur de la Universal « grande époque ». Non seulement la « vieille maison sombre » du titre original ne peut être mieux décrite (encore qu’il faudrait dire « sombre et vaste »), mais en plus Whale et ses collaborateurs se sont brillamment lâchés pour faire dans le sinistre. Tout du long, le tonnerre, le vent et la pluie se font entendre, plus ou moins fortement selon les scènes, instaurant un perpétuel bruit de fond auquel le spectateur finit par ne plus prêter attention mais qui induit malgré tout une immersion que le scénario entretient et que l’esthétique parachève.

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Rien dans la demeure des Femm ne peut être considéré comme normal, et certainement pas ceux qui y vivent. Une petite galerie de déments que Whale ne dévoile pas d’un coup, se limitant dans un premier temps à Morgan, le rude valet, à Horace, le frêle maître des lieux, et à Rebecca, sœur du précédent et bondieusarde véhémente. Le tout premier aperçu de l’intérieur de la maison résume à lui seul ce qui attend les visiteurs : à travers la porte qui s’entrouvre apparaît le visage balafré et velu de Morgan, incarné à coup de borborygmes et de démarche lourdaude par un Boris Karloff qui attribue à son personnage les tares attribuées à la créature de Frankenstein. Mais autant la créature était en quête de reconnaissance humaine, autant Morgan fait tout pour être mis à l’index. C’est une brute épaisse qui dès le départ se montre pressant et menaçant vis à vis de Margaret Waverton, l’une des égarées. Mais ce n’est paraît-il rien, et selon les Femm Morgan ne serait jamais aussi bestial que lorsqu’il est ivre, ce qu’il aime à être lors de sombres soirées d’orage… Une menace pèse donc d’emblée sur le déroulement de cette soirée, et Whale l’entretient intelligemment en mettant un temps Morgan à l’écart, le confinant sans le montrer dans la cuisine, où imagine-t-on il se prépare à sa « transformation » alcoolisée qui arrivera en temps voulu… En attendant que surgisse cette folie furieuse -qui ne sera pas à elle seule le point d’orgue de la soirée-, le réalisateur confie ses personnages aux bons soins du tandem formé par le frère et la sœur Femm, qui se méprisent ouvertement et rivalisent d’excentricités. Nous sommes cette fois dans une forme de folie un peu plus discrète que celle de Morgan, moins potentiellement destructrice… Encore que l’accueil ne soit pas des plus chaleureux, et que Rebecca Femm ne soit jamais à court d’accusations et de menaces tombées du ciel. Antipathique au possible, mais visiblement peu dangereuse en elle-même. Plus ambigu est son frère Horace, dont l’interprète (Ernest Thesiger) sera bientôt à l’affiche de La Fiancée de Frankenstein dans le rôle du Dr. Pretorius. Vivant dans une tourmente permanente -dont les raisons s’expliqueront en partie par la suite-, il peut aussi bien se montrer extrêmement sec qu’en proie à de soudains accès de frayeurs, ce qui dans les deux cas le rend aussi inquiétant qu’amusant. C’est sans conteste lui qui incarne le mieux la folie douce, et avec ses allures de châtelain squelettique il semble être un fantôme matérialisé, peut-être le plus intriguant de tous les habitants de la demeure. Il décontenance son auditoire et l’étrangeté générale du film lui doit beaucoup…
A ces Femm « d’origine » se rajouteront par la suite deux autres : le père centenaire (joué par une femme !) et cloîtré dans son lit, et Saul, l’aîné de la fratrie, véritable psychopathe pour lequel James Whale use plus que jamais de son goût pour l’expressionnisme… Deux personnages qui arrivent sur le tard, au même titre d’ailleurs que le Morgan enivré, et qui viennent faire tourner ce qui était alors un subtil thriller horrifique en cauchemar éveillé…

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Le point fort de cette Étrange soirée est très certainement le talent avec lequel James Whale mène sa barque. On pourrait légitimement penser qu’il s’agit avant tout d’un film de personnages loufoques, une sorte de précurseur au Spider Baby de Jack Hill ou à la famille Addams, qui n’avait pas encore été créée par le cartooniste Charles Addams. Ce qu’il est très certainement -tout autant qu’il fait figure de modèle pour toutes ces histoires où des personnages trouvent refuge dans des endroits mal famés (on pense au Rocky Horror Picture Show aussi bien qu’à Dolls). Mais c’est aussi une œuvre extrêmement bien organisée, pour laquelle la nature même des personnages permet non seulement de faire naître l’angoisse ou le rire, mais laisse aussi toute la place à l’expectative, à la surprise et à la perte des repères. Il ne s’agit pas pour Whale de faire uniquement de la surenchère jusqu’à en devenir comique, mais bien de réussir un numéro d’équilibriste consistant à éviter de sombrer pour de bon dans la comédie ou dans l’horreur. Non que cela aurait été répréhensible en soit (Spider Baby, qui verse clairement dans l’humour, est excellent), mais il cherche à l’évidence à préserver ces deux aspects, et ses personnages l’y aident autant que l’agencement du scénario. En ne dévoilant pas trop vite ses cartes, en jetant un voile sur l’évolution des évènements, en présidant à une progression attendue mais imprévisible (du moins dans sa forme), il contourne l’écueil du déjà vu -quand bien même ce déjà-vu serait dû à des films postérieurs- et maintient toujours un intérêt allant au-delà de la simple délectation des numéros d’acteurs. Il s’y prend aussi par le biais des personnages « classiques », ces visiteurs qui de prime abord avaient l’air d’être de parfaits crétins. Chacun à sa manière se révélera pourtant différent de ce qu’il semblait être au départ. Ainsi, le couple qui se prenait le bec avant d’arriver chez les Femm se rapprochera, le cynique se fera tendre, la jeune femme frivole cessera ses dissimulations et -c’est peut-être le plus intéressant du lot-, le grand bourgeois mondain joué par Charles Laughton fera part de ses tourments purement humains. Non que ces personnages soient l’aspect central du film, mais leur présence et l’attention que leur porte malgré tout le réalisateur a pour conséquence de garder un certain sérieux tout en soulignant encore davantage la folie des Femm. Il y a un petit côté « survival » dans cette Étrange soirée qui ne se caractérise pas tant par les dangers physiques encourus que par la pression psychologique que font peser les Femm sur ces personnages pas franchement préparés à tomber en une si sinistre compagnie. James Whale les met à l’épreuve et se plaît à les obliger à tomber leurs masques, non sans parfois les tourner en dérision. Cet aspect dramatique s’ajoute donc à l’humour, à l’épouvante et au suspense pour aboutir à un excellent film, qui n’a pas grand chose à envier à certains classiques de la Universal plus renommés. Notons enfin que William Castle en fit un remake dans les années 60, et qu’Une étrange soirée a même été pendant quelques années considéré comme un « film perdu ».

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