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Les Innocents aux mains sales – Claude Chabrol

Les Innocents aux mains sales. 1975.

Origine : France, Italie, Allemagne de l’Ouest
Genre : Amours retors
Réalisation : Claude Chabrol
Avec : Romy Schneider, Rod Steiger, Pablo Giusti, Pierre Santini, François Maistre, François Perrot, Jean Rochefort.

Suite à une crise cardiaque, Louis Wormser a quitté ses États-Unis natals pour s’installer avec son épouse Julie sur les hauteurs de St Tropez. Un cadre idyllique qui plutôt qu’entretenir leur amour tend à les éloigner l’un de l’autre de manière inexorable. Il suffit alors d’une étincelle, un voisin trop hardi par exemple, pour que Julie envisage sérieusement de tirer un trait définitif sur sa vie de couple. Très vite, les deux amants échafaudent un plan visant à se débarrasser du mari encombrant sans éveiller le moindre soupçon. Tout est pensé dans les moindres détails, du moins, en théorie. La nuit choisie pour l’accomplissement de leur forfait, tout semble se dérouler à la perfection. Les choses ne commencent à dérailler qu’au bout de quelques jours lorsque le commissaire Villon et son ami le commissaire Lamy apprennent à Julie le décès de son amant Jeff Marle. Le sol s’effondre sous ses pieds. Esseulée, sans le sou, et soupçonnée par la justice, Julie ne sait plus à quel saint se vouer. Une visite inattendue va réussir à la chambouler totalement.

Épicurien en diable, Claude Chabrol aborde sa carrière comme un bon repas, avec gourmandise. Si aux yeux de la postérité, il demeure celui qui aura lancé la Nouvelle Vague avec Le Beau Serge puis Les Cousins – ces deux films tournés dans un laps de temps très proche et sortis respectivement aux mois de janvier et de mars 1959 – lui n’en fait pas grand cas. Ces films ne constituent que les premiers jalons d’une filmographie pléthorique guidée surtout par l’envie de tourner et de se faire plaisir. Loin de dénigrer le petit écran, il s’y adonne de manière régulière à partir du début des années 70, notamment dans le cadre de séries comme Histoires insolites (5 épisodes), Il était un musicien (3 épisodes) ou encore Fantômas (2 épisodes). Les téléspectateurs des années 80 ont aussi pu le voir s’aventurer devant la caméra dans le cadre de l’anthologie Sueurs froides pour laquelle il endossait avec délectation la défroque du monsieur Loyal. Par ailleurs grand amateur de romans policiers, c’est tout naturellement que Claude Chabrol en a fait le terreau de nombre de ses films, à l’image de ces Innocents aux mains sales. Ce dernier nous renvoie à un Claude Chabrol plus dans la tradition après la série B énervée Nada, tirée d’un roman de Jean-Patrick Manchette, et Une partie de plaisir, drôle d’objet concocté par et pour son scénariste d’alors Paul Gégauff sur les affres d’un couple en quête de plaisirs inédits et de la dépendance parfois toxique que peut entraîner la vie conjugale. Du couple, il en est justement question dans Les Innocents aux mains sales. Un couple sur la corde raide dont on suit les soubresauts au gré des rebondissements d’un scénario retors à l’extrême. Comme souvent dans l’oeuvre de Claude Chabrol, la fidélité et l’amour promis se conjuguent au passé et ce que réserve l’avenir ne s’annonce pas forcément plus reluisant.

Claude Chabrol ne s’embarrasse pas d’une exposition fastidieuse. Il lui faut moins de 10 minutes pour poser les bases de son intrigue et établir les liens qui unissent Julie, Louis et Jeff. De ce triangle amoureux émerge la figure de Julie Wormser. Il lui suffit d’une première apparition en tenue d’Eve et de ces quelques mots adressés à Jeff Marle après qu’il ait récupéré son cerf-volant venu recouvrir ses fesses pour s’imposer en femme qui sait ce qu’elle veut. Alors qu’elle se retourne à moitié pour lui faire face, se dévoilant ainsi tout entière, et lui lance un “Vous n’avez besoin de rien d’autre.” plein d’assurance, on pressent qu’une mécanique infernale vient de se mettre en branle. Elle se mue alors immédiatement dans notre esprit comme la femme fatale par excellence, celle qui fait tourner les têtes pour mieux parvenir à ses fins. Ancienne comédienne à la carrière qu’on devine sans éclat, elle se laisse entretenir par un mari entrepreneur prêt à tout lui concéder. Loin d’être anodin, ce passif professionnel tend à nous conditionner. Tout dans les attitudes et les réactions de Julie s’appréhende à l’aune de son ancienne activité. A l’instar des personnages du film (les deux commissaires et le conseiller financier de Louis, notamment), nous autres spectateurs, ne lui prêtons aucun gage de sincérité. Elle semble jouer sa partition avec conviction, ne cillant presque jamais en dépit des sombres nuages qui s’amoncellent au-dessus de sa tête, conservant en toute circonstance sa classe et sa dignité. Elle occupe le devant de la scène alors que dans l’ombre, Jeff Marle est à la fois le bras armé et le grand ordonnateur de la machination. Sa mort l’absout de facto de tous ses crimes, les regards de la justice se tournant dès lors en direction de Julie. Face à tant d’attention, elle oppose un calme olympien qui confine à la froideur. Il n’en faut pas plus pour en faire la coupable idéale. Ce qu’elle est, au demeurant. Le suspense du film tient dans sa faculté à résister aux pressions suivant une trame policière qui emprunte au canevas d’un épisode de Columbo. Il s’agit de guetter le moment où elle fera le moindre faux pas, précipitant ainsi sa chute, laquelle paraît inéluctable. Tout paraît donc parfaitement figé sur la base de cette introduction abondamment fournie en informations. Louis Wormser se pose en parfaite victime, autant aveuglé par l’amour qu’il voue à Julie que par les vapeurs d’alcool qu’il consomme en abondance. Pathétique lorsqu’il se complaît dans son malheur de manière impudique, naïf à l’excès lorsqu’il accepte la présence de plus en plus pesante de cet écrivain sans talent, il touche néanmoins par sa sincérité. A côté, Julie n’en paraît que plus horrible presque hautaine alors qu’en réalité, elle bouillonne intérieurement. Elle s’avère beaucoup plus nuancée qu’on ne le croit de prime abord, sa carapace se lézardant au fil des événements. Et à sa manière, elle n’est pas exempte de sincérité, comme cette joie toute enfantine qu’elle ressent lorsque Louis lui offre la voiture de ses rêves. Le bisou qui s’ensuit, intervenant après des mois sans geste tendre, ne répond à aucun calcul. Ce geste spontané est finalement révélateur d’une certaine dualité. Femme entière, Julie a tendance à s’abandonner trop rapidement à ses sentiments, à en être prisonnière, en quelque sorte. Et ce côté jouisseur intimide les hommes qui la côtoient, voire les angoisse.

Sous ses airs de polar à rebondissements, Les Innocents aux mains sales est aussi, et avant tout, un portrait de femme. Une femme qui se débat au sein d’une société patriarcale. Car comme le lui déclare Maître Légal sans faux-fuyant, “nous sommes dans un monde d’hommes, avec des lois faites par des hommes et pour les hommes”. En somme, elle ne doit pas briguer d’autre place que celle qu’on lui a assignée lorsqu’elle s’est mariée avec Louis Wormser, celle de la bonne épouse. “Jusqu’à ce que la mort nous sépare”, selon la formule consacrée. En soi, elle a respecté le contrat, si l’on omet qu’elle a intrigué afin de précipiter les choses. Mais en l’absence de corps – et de preuves irréfutables – peut-on réellement l’incriminer ? Seul un tissu de présomptions l’accable, auquel s’ajoute les manigances dont nous avons été les témoins. Cependant, sa culpabilité importe peu. Il y a dans l’attitude des divers hommes qui la côtoient un mélange de vice et d’attirance qui vire à l’acharnement, si ce n’est au malsain. Et petit détail qui pourrait relever de la coquetterie alors qu’en réalité il ne fait qu’enrichir le propos, Romy Schneider est la seule femme de tout le casting. Et cette femme, forcément, finit par faire tourner les têtes. Aux moments les plus incongrus, certains hommes que Julie croise la renvoient à son physique (“Vous êtes très jolie, Julie.” ; “Vous êtes ravissante, vous savez ?” ; “Vous êtes une femme superbe.”) et/ou la dévorent des yeux. D’autres, comme le commissaire Villon, ne cache pas une certaine animosité à son endroit (“C’est une belle salope, croyez-moi !”) avant d’en révéler la raison (“Ce genre de bonnes femmes me fout la trouille.”). Qu’effraie dont tant la gent masculine si ce n’est la liberté qu’affiche Julie ? Elle sort du cadre étriqué de leurs visions archaiques, vivant comme bon lui semble. Sa seule limite réside dans sa dépendance au luxe. Difficile de faire abstraction du confort financier lorsqu’on s’y est allègrement complu. Davantage que les accusations qui la visent, c’est la découverte des agissements de son mari (mise en vente de la villa, retrait de la totalité de son argent) qui la mine. A partir de là, elle devient le dindon de la farce. Manipulée, humiliée, violée, elle passe par tous les stades de l’avillissement. Un acharnement dont elle se sort avec les honneurs, à l’inverse de ses tourmenteurs, pour la plupart confits dans leur bêtise et leur position viriliste. Les propos de Maître Légal, cités plus avant, sonnent alors à la fois comme une vérité et une piètre excuse. Et cette conclusion douce-amère confère au film un ton encore très actuel. Bien malheureusement, serait-on tenté de dire.

Film mal aimé par Claude Chabrol lui-même, et assez peu connu par ailleurs, Les Innocents aux mains sales est le fruit d’une incompréhension entre sa comédienne et son réalisateur. Romy Schneider considérait le film comme une théorie de la tragédie alors que Claude Chabrol n’y voyait qu’une énorme farce. Loin de plomber le film, leurs divergences de vue aboutissent à un résultat enthousiasmant à maints égards, qui s’extirpe des ornières d’un scénario aux rebondissements rocambolesques pour dresser l’état des lieux d’une société rétrograde par le truchement du calvaire d’une femme. Formidable de dévouement et d’intensité de bout en bout, Romy Schneider illumine le film. Elle joue effectivement une partition de tragédienne qui ne jure pas avec la truculence de certaines situations propres au cinéma de Chabrol (les gueuletons des commissaires autour desquels ils dissertent sur l’affaire). Bien au contraire, elle ajoute à la singularité du film. Les Innocents aux mains sales est donc plus qu’une curiosité. C’est tout simplement un film à redécouvrir.

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