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Festival de Gérardmer 2024 : Le bilan

31ème Festival International

du Film Fantastique de Gérardmer

du 24 au 28 janvier 2024

ORGANISATION

Sujet polémique s’il en est ! Pour assister aux séances, plusieurs moyens : les pass de différentes sortes (en fonction du nombre de jours) l’entrée à la séance et les accréditations de différentes variétés (en fonction du degré d’importance de l’accrédité : un simple teneur de blog ne saurait être mis au même rang qu’un subventionneur). Toutefois, et c’est bien compréhensible, être titulaire d’un pass, d’une accréditation ou privilégier une entrée à la séance ne signifiait pas automatiquement avoir accès à tout. Les salles n’étant pas extensibles, il convenait de procéder à des réservations, sachant que tant de places étaient dévolues à chaque variété d’entrée, à moins de se risquer à faire la queue pour les entrées de “dernière minute” (tributaires des réservations annulées sur le tard ou des réservataires n’étant pas là en temps et en heure). Ce système de réservation était géré par Weezevent, un prestataire dont l’application est facile d’usage au demeurant, mais là n’est pas le problème…

FESTIVAL DU FILM FANTASTIQUE DE GERARDMER 2024 on 1 26, 2024 in Gerardmer, France. © Camilla Canalini

Le problème fut que les réservations avaient été ouvertes à partir du 18 janvier, soit à une semaine de l’ouverture. Et c’est là qu’arrive le point sensible : cela ne prit que quelques heures pour que toutes les séances ou presque soit intégralement réservées, sur toutes les catégories d’entrées. Malheur aux retardataires trop confiants ! Tant et si bien que potentiellement, un festivalier muni d’un pass intégral -102 euros- aurait pu n’avoir accès à aucune séance. Certains ont d’ailleurs reculé, demandant (sans l’obtenir) le remboursement du pass.
Toutefois, dès l’ouverture du festival, de nouvelles places en réservation furent ouvertes pour les films du lendemain ou du jour même. Par ce biais, et bien que la procédure soit extrêmement contraignante car exigeant d’être toujours pendu à l’appli ou au site du festival (et tant pis pour ceux qui ne disposeraient pas de smartphones !), certaines catégories eurent ainsi plus de facilités à se trouver des places. C’est le cas notamment des accrédités ou des titulaires d’un pass… En revanche, les festivaliers voulant miser sur l’entrée à la séance furent particulièrement mal lotis. A moins d’un gros coup de chance ou encore d’avoir la patience de faire la queue pour être admis in fine dans une salle s’avérant non remplie (ce qui n’était pas si rare), leur moisson de séance fut généralement rachitique. Et plus le festival avançait, plus le découragement pointait, jusqu’à ne plus avoir envie de s’embêter avec l’appli. Il va sans dire que l’image festive et populaire du festival en a pris un sérieux coup, semblant ainsi privilégier les partenaires accrédités et les chanceux pouvant s’offrir un pass au détriment des « gueux » (terme souvent entendu dans les files d’attentes).

FESTIVAL DU FILM FANTASTIQUE DE GERARDMER 2024. © Les Artistes Fous Associés

En dehors de cela, pour ce que ça vaut (le principal d’un festival de cinéma restant tout de même de voir des films), rien à reprocher à la manifestation elle-même. La ville de Gérardmer est dotée de suffisamment d’infrastructures touristiques pour remplir les attentes, et grosso modo l’ambiance générale (musique du centre ville exceptée !) était celle d’une ville se mettant à l’heure du cinéma fantastique. Les commerces divers et variés, les bars, la médiathèque, tous jouaient le jeu en proposant différentes activités (expositions, ateliers, décoration, jeux etc)… Les laissés pour compte des séances, ou les festivaliers oisifs, avaient bien l’occasion de se retrouver. Ce fut le cas notamment à l’espace Tilleuil, véritable cœur de la manifestation proposant des stands de DVDs ou d’items « geeks », des rencontres d’auteurs (parfois agrémentés de mini-conférences), et des stands d’artistes tels que les Artistes Fous Associés, qui comptent en leur rang le bien connu Arnaud Schilling, ancien rédacteur en ces pages.
La taille réduite de la ville permet se se déplacer rapidement d’un site à l’autre, ce qui s’avère extrêmement pratique… encore que cela veuille également dire que le nombre de salles de cinéma est réduit (Casino, Espace Lac, MCL, Paradiso) -une salle de plus ne serait pas du luxe et aiderait aux soucis de réservation- et que pour compenser certains retards les festivaliers doivent partir avant la fin de leur film pour être sûr d’avoir le temps de se rendre dans un autre site où le prochain film ne les attendra pas.

LES FILMS

En compétition, hors compétition, Nuit décalée, Nuit Sharksploitation, Rétrospectives… Peu importe ! Reviews en vrac !

Amelia’s Children (Gabriel Abrantes, Portugal, 2023)
Un homme découvre que sa famille biologique vit luxueusement au Portugal, et avec sa compagne il se rend sur place pour faire la connaissance de sa mère et de son frère. Des gens pour le moins étranges…
Un film dont le principal mérite est d’avoir recours à un humour surprenant, pas forcément très tordant mais employé à des fins quasi-satiriques. Non seulement il permet de tourner en dérision la quête de son héros pour ses origines (sujet propice au pathos s’il en est), mais il permet aussi de présenter des ruptures de ton bénéfiques à un film qui par ailleurs peut passer pour une variation moderne du cinéma gothique d’antan, avec ses châtelains mystérieux et son fantastique latent. Réservant une portion congrue aux scènes spectaculaires, le réalisateur Gabriel Abrantes livre un film esthétiquement soigné et qui ne se réfère à aucun modèle en particulier. Ce qui en fait une oeuvre certes modeste mais assez méritante.

Les Bouchers verts (Anders Thomas Jensen, Danemark, 2003)
Deux artisans bouchers maltraités par leur patron décident de fonder leur propre boîte. D’abord déserte, leur boutique devient soudainement à la mode à la suite d’une nouvelle viande qui n’est autre que de la chair humaine. Une pratique initiée par Svend, au grand désarroi de son partenaire Bjarne.
Sur un sujet que l’on a déjà vu plusieurs fois (L’Auberge de la terreur, Nuits de cauchemar voire Massacre à la tronçonneuse même si ce n’est pas le sujet principal), Jensen titre une comédie noire très pince-sans-rire bien typique du cinéma scandinave. Ce qui fait mouche ici est en premier lieu le personnage de Mads Mikkelsen, irrascible, aigri, cynique au dernier degré et enlaidi par une fausse calvitie et par une sueur permanente. Le détachement dont il fait preuve vis-à-vis de ses méfaits mais aussi de ses victimes voire de ses clients est assez jubilatoire, de même que la façon dont il essaie d’entraîner Bjarne à sa suite, sans aucun égard pour la romance naissante et très fleur bleue que celui-ci est en train de connaître. Et ne parlons pas de la façon dont il affronte les aléas du quotidien. Bref il s’agit d’un film qui joue clairement sur le détournement des conventions sociales, flirtant avec le mauvais goût sans jamais y tomber.

Concrete Utopia (Um Tae-hwa, Corée du sud, 2023)
Séisme apocalyptique en Corée. Seul reste debout un vaste immeuble, aussitôt pris d’assaut par les survivants sans logis. Il faudra peu de temps aux résidents officiels pour s’organiser, se doter d’un comité à la tête duquel figure un chef (nommé “délégué”), voter l’expulsion des intrus et organiser la préservation de leur société
Un film dont le propos dystopique, pour être transparent, n’en est pas moins pertinent. A savoir qu’à travers le microcosme de cet immeuble, le réalisateur Um Tae-hwa brocarde le repli communautaire, véritable fléau de la société actuelle partout dans le monde. On pourrait penser que la reconstruction auxquels se livrent les résidents (pour ne pas dire citoyens) fait référence à un régime particulier, à tout hasard la Corée du nord, mais ce n’est clairement pas le cas et le réalisateur veille bien à ne pas mentionner d’idéologie précise. Juste une propension au nationalisme fleurissant en temps de crise et à ce qu’il implique à moyen terme : la mise en place d’une société allant toujours plus loin dans la dictature et ses étapes traditionnelles (le culte de la personnalité, les passe-droits, les dissidents, les forces de surveillance…). Pour ne rien gâcher à cette pertinence, Um Tae-hwa parvient à incorporer à ce propos des éléments d’action bien ficelés (essentiellement les sorties hors-immeuble à des fins de ravitaillement) et un léger humour absurde, n’oubliant pas que dans le fond, derrière la parabole, il ne s’agit que d’une bande de quidams s’enorgueillissant d’être les résidents d’un HLM.

Destroy All Neighbors (Josh Forbes, États-Unis, 2024)
Une histoire de voisinage difficile entre un musicien incapable de finir son album (qu’il envisage comme un chef d’oeuvre de rock prog) et un rustique nouveau locataire…
Une comédie horrifique se voulant “fofolle” (d’où sa programmation à la Nuit décalée) et qui, comme souvent dans ce genre de choses, finit par lasser à force de gags peu finauds. Après une mise en bouche plutôt classique dans laquelle seul le voisin Vlad se démarque de la tonalité, le film verse progressivement dans un surréalisme qui culminera à la fin du métrage et qui réserve au passage quelques moments effectivement horrifiques, sans que l’aspect comique ne vienne passer au second plan. Chemin faisant, le personnage principal apprendra à laisser éclore la folie qu’il lui manquait pour finaliser son magnum opus. Au final, sous ses dehors de pantalonnade grand-guignol, Destroy All Neighbors est bien plus gentillet qu’il n’y paraît. Plus que le niveau des blagues, souvent basés sur les personnages excentriques, c’est cet élément qui l’empêche véritablement d’être provocateur à la manière de films comme Bad Taste dont le mauvais goût est assumé non seulement dans la forme mais également dans le fond.

The Forbidden Play (Hideo Nakata, Japon, 2023)
Un petit garçon dont la mère est décédée choisit de replanter un bout de doigt de la défunte et de prier dans l’espoir qu’elle repoussera intégralement. Et, à la grande surprise du paternel, cela semble fonctionner. Il faut dire que la dame a toujours eu des capacités inquiétantes… et une nette tendance à la jalousie qui risque bien d’entraver la relation renaissante entre le veuf et une de ses anciennes collègues.
Il y a des choses immuables. Le cinéma de Nakata notamment, puisque Forbidden Play, son dernier opus, reste grosso modo très semblable à ce qu’il réalisait déjà du temps de Ring. L’approche du fantastique est tout à fait similaire, avec un point de départ intriguant qui évolue vers l’intervention d’un spectre hostile et qui cherche visuellement à en imposer (peut-être même trop dans le cas présent). Comme d’habitude chez Nakata, le style général est assez contemplatif et le paranormal arrive par petites doses, les personnages se veulent réalistes et plus le film avance plus le réalisateur recherche des effets chocs. Il s’agit donc d’un fantastique basique, peut-être un peu trop. Les ficelles commencent à être très usées…

The Funeral (Orçun Berham, Turquie, 2023)
Film turc au sujet d’un croque-mort dont la mission est de planquer le cadavre d’une jeune femme. Un cadavre dont il tombe amoureux, et qui de surcroît n’est pas tout à fait mort… Nous sommes là face à une zombie qu’il va bien falloir nourir.
Là où on aurait pu espérer un poème macabre se rapprochant de Dellamorte Dellamore, on se retrouve une nouvelle fois face à un de ces films fantastiques auteurisant. Pas le pire du lot, mais pas le meilleur non plus : les extrêmités auxquelles conduit l’amour, la marginalité, tout cela n’est ni très profond (et en un sens c’est heureux, car les dilemmes moraux de personnages torturés, y’en a marre), ni très palpitant. Pour autant, le visionnage n’est pas foncièrement désagréable. Le film s’apprécie plutôt pour certaines scènes bien ficelées, parfois assez gores, et pour le côté “road movie” qui le caractérise et qui se marie assez bien au film de zombie “auteurisant”.

It’s a Wonderful Knife (Tyler MacIntyre, États-Unis, 2023)
Par un soir de Noël dans la petite ville d’Angel Falls, un tueur masqué distribue les coups de couteaux. Il est finalement tué par la soeur d’un homme qu’il était en train d’agresser. Stupeur : l’assassin n’était autre que le très ambitieux promoteur immobilier local ! Un an plus tard, l’héroïne d’un soir en a clairement ras-le-bol : non seulement plus personne ne se souvient que sa meilleure amie est morte ce soir-là, mais en plus elle vient d’apprendre que son petit ami la trompe depuis des mois. Et puis il y a ses parents qui la dédaignent ostensiblement au bénéfice de son frère et enfin l’école des beaux-arts de New York qui vient de la recaler. Trop, c’est trop ! Par une soirée d’aurore boréale, elle fait donc le voeu de n’être jamais née. Aussitôt dit, aussitôt fait : la voilà comme une inconnue à Angel Falls, alors que le tueur continue à sévir à rythme régulier depuis un an et que ledit promoteur est devenu le maire de la ville.
Un slasher de Noël, d’accord, mais un slasher qui se veut autant inspiré par Scream (car c’est bien plus à lui qu’il ressemble qu’à Halloween) que par le Chant de Noël de Dickens ou encore son dérivé cinématographique La Vie est belle de Frank Capra. Autant dire les mastondontes de Noël dans le monde culturel anglo-saxon. Un mélange quelque peu brinquebalant car clairement dominé par le côté “film de Noël”. C’est à dire que l’héroïne se rendra compte de ce qu’elle apporte à ses proches (à commencer par son frère, qui dans le monde alternatif succombe au meurtrier) et plus globalement à la collectivité. La parenté avec Dickens et avec Capra n’est même pas cachée, puisque leurs oeuvres respectives sont textuellement citées, montrées ou calquées. Ce que l’on retrouve par exemple dans les noms (Angel Falls à la place de Bedford Falls, la mention de Clarence l’ange gardien) ou dans les personnages secondaires (le promoteur / maire infâme qui renvoit à son équivalent chez Capra) et bien etendu dans la morale générale, très “feel-good”, pour reprendre un terme à la mode. Le rayon horreur / fantastique est donc réduit à la portion congrue : quelques scènes à la Scream et le reste teinté d’un mystère à la Quatrième dimension qui vire au Scooby-DooIt’s a Wonderful Knife est un film décidément bien anodin.

Kaidan – Histoires étranges de fantômes japonais (Yves Montmayeur, France, 2023)
Documentaire analytique sur les fantômes japonais dans l’art – et au premier chef le septième, dont le Ring de Nakata , déclencheur d’une mode toujours pérenne, est assurément la tête de gondole. S’il a un peu trop tendance à s’appuyer sur de longs extraits des œuvres mentionnées, Yves Montmayeur, le réalisateur, fait assurément du bon boulot d’historien du cinéma en faisant intervenir des personnalités bien choisies et pas forcément très attendues. Si l’on retrouve sans surprise Hideo Nakata et Takashi Shimizu (les Ju-On), il convie également des créateurs de théâtre No et de la danse buto, qui permettent de donner aux films de spectres nippons un enracinement culturel assez peu évident vu de notre occident. Ce qui ne permet certes pas de réévaluer la qualité desdits films, mais qui leur offre un éclairage nouveau. A tel point qu’au final, Kaidan donnerait plus envie de se pencher sur le No et le buto que sur les films fantastiques qui s’en sont inspirés…

Perpetrator (Jennifer Reeder, États-Unis, 2023)
A 18 ans et après avoir vécu difficilement avec son père, la jeune Jonny part vivre avec sa tante aisée. Ce n’est déjà pas facile, mais en plus viennent se rajouter les problèmes du bahut, dont le moindre n’est pas la vague de disparition de jeunes filles. Et en plus de ça, Jonny présente quelques symptomes physiques inquiétant.
Disons-le tout net : Perpetrator fut le plus détestable des films de la cuvée de Gérardmer 2024. Certainement pas parce qu’il fait montre de féminisme, mais plutôt parce que Jennifer Reeder revendique haut et fort une forme “arty” en laissant volontiers le spectateur dans le flou quant à des événements partant dans tous les sens. C’est même là-dessus que repose tout le film : il se veut très obscur, mais sans pour autant se la jouer discret : les partis-pris esthétiques et les bizarreries en tous genres sont aussi affirmés que ne l’est le caractère de l’héroïne, une ado qui se cherche. Peu importe la cause pour laquelle milite la réalisatrice : la forme qu’elle prend la rend contreproductive, en plus d’être extrêmement pénible au visionnage.

Resvrgis (Francesco Carnesecchi, Italie, 2023)
A la suite d’un accident de voiture qui a entraîné la mort de l’un d’entre eux et l’emprisonement d’une autre, fraîchement libérée, un groupe d’amis décide de faire un petit périple en forêt pour ressouder les liens. Mais avec le monstre antique qui rôde aux alentours, ce n’est pas gagné…
Dérivation autour du vieux mythe lycanthrope, cette production italienne se prend diablement au sérieux. Notamment pour cette histoire d’accident, qui cache de vieilles rancoeurs qui vont ressurgir dans l’adversité en cassant l’unité du groupe, et le rendant par conséquent plus fragile face aux assauts épisodiques du bestiau. Il y a un peu de The Descent là-dedans, mais à l’air libre et avec bien moins de rythme. Quant à la créature elle-même, et bien elle ne marquera les esprits ni par son allure ni par la nature de ses méfaits (le Predator n’a guère de soucis à se faire dans le genre tueur forestier). Reste une belle ambiance de forêt brumeuse, ce qui n’est pas grand chose. Oubliable.

Roqya (Saïd Belktibia, France, 2024)
En banlieue parisienne, une femme se fait de l’argent facile en proposant une application proposant des guérisseurs, des marabouts et autres esotéristes supposément au service d’autrui. Jusqu’au jour où l’un de ses clients déficient mental se suicide… De là, la plèbe du quartier -particulièrement croyante- va accuser l’opportuniste de sorcellerie et va se mettre en tête de la lyncher.
Un bon film… d’auteur. L’argument du film est justement qu’il n’y a absolument rien de fantastique dans son intrigue : il s’agit justement de pourfendre les supersitions d’où qu’elles viennent. Un objectif très louable mais dans une forme qui doit quand même énormément plus au cinéma d’auteur qu’au cinéma fantastique. D’aucun pourront y voir avant tout un film d’action dans laquelle une femme essaye d’échapper à une foule en colère. Mais le réalisme très terre-à-terre dans lequel cela se déroule continue à clamer haut et fort que le film pense avoir des choses importantes à dire et que cela doit prendre le dessus. Comme s’il aurait été impossible de concilier les deux. Pas exactement le genre de chose attendue dans un festival du film fantastique. Roqya n’est assurément pas un mauvais film, mais il fait partie d’une mouvance qui veut se se donner des côtés “populaires” tout en suintant le style téléramesque…

The Seeding (Barnaby Clay, États-Unis, 2023)
Attiré par un gamin visiblement perdu en plein désert, un type trouve refuge dans le baraquement d’une femme vivant tout au fond d’un canyon. Il est en fait victime d’un complot mené par le gamin et par ses amis ado, qui s’empressent alors de retirer au pauvre bougre tous les moyens qui lui permettraient de s’extirper de son trou. Et le voilà donc à la merci de ces geôliers et de la femme qui deviendra plus ou moins une compagne non choisie…
Un de ces films dont le sujet est accrocheur au premier abord, mais qui peine à répondre aux attentes. D’une part parce que pour le faire vivre, son réalisateur peine à trouver les bonnes idées qui relanceraient son intérêt, mais aussi parce que les personnages (ô combien importants puisque la nature du scénario fait qu’il repose sur eux) s’avèrent faiblards. Ni sympathiques ni antipathiques, ils sont assez creux et la relation unissant les deux prisonniers -tantôt proches et tantôt distants- n’apporte rien que de très convenu, en plus de donner la désagréable impression que le réalisateur n’est autre qu’un laborantin étudiant ses sujets au microscope. Au passage, Barnaby Clay est parfois tout proche de verser dans la bêtise, un peu à l’image de ces vilains ado rebelles, véritables têtes à claques. En somme, le spectateur est dans The Seeding comme les personnages sont dans leur trou : ils souffrent en silence en attendant d’en sortir.

Sharksploitation (Stephen Scarlata, États-Unis, 2023)
Tout est dans le titre : ce documentaire réalisé par le producteur de Jodorowski’s Dune expose les tenants et les aboutissants des films de requins, qu’ils soient issus de majors hollywoodiennes ou bricolés avec trois francs six sous par une bande de copains avinés. Le traitement, s’avère nettement moins profond que celui de l’autre documentaire de l’édition, Kaidan, mais il est vrai que le sujet aurait difficilement pu s’y plier… N’empêche que les interprétations pouvant être tirés d’un sous-genre aussi limité ne sont pas omises. Biologistes, océanographes, critiques cinéma, réalisateurs, producteurs, concepteurs d’effets spéciaux… La gamme des invités est large et évoque le pourquoi de la popularité des films de requins mais aussi l’évolution du requin dans l’imagerie populaire, sa place dans la culture de certaines civilisations, la façon dont les sociétés le perçoivent… Il y a finalement peu à en dire, mais n’empêche que ce qui est dit s’avère informatif. Quant à leur exploitation au cinéma, si bien entendu l’accent est mis sur la rupture consécutive aux Dents de la mer, Scarlata et ses intervenant n’omettent pas de parler de ce qui se faisait avant, que ce soit dans certaines productions Corman, dans les films de James Bond ou dans des films d’aventures maritimes. De faux films de requins, puisque ceux-ci n’étaient pas leur sujet principal et restaient bien souvent les outils de méchants bien humains. A vrai dire, avant Les Dents de la mer, le grand public n’était pas plus inquiété que cela par la présence des squales dans les eaux de baignade. Le film de Spielberg a tout remis à plat, autant au niveau cinématographique qu’au niveau de l’inconscient populaire, avec ses aspects positifs et ses aspects négatifs (les tueries de requins qui ont sensiblement augmenté suite à sa sortie). Ce que le film analyse bien. Suite à quoi, le documentaire se limite surtout, sans que cela ne soit préjudiciable, à être un historique des différentes “modes” de la sharksploitation : les repompes des années 70 -dont certaines très obscures, telles cette production bollywoodienne pleine de chansons-, les dérivés à base d’autres animaux (mais pas uniquement : un film comme Enfer mécanique singe les codes du film de requins), les trois suites des Dents de la mer, les séries Z les plus éhontées (Sharknado, 6-Headed Shark, Sharktopus, Ouija Shark…), le retour en grâce à l’aune de films comme Open Water ou The Reef… Une vaste galerie richement illustrée d’extraits et de témoignages par leurs concepteurs. Ainsi, si les intervenants sont variés, ils ont aussi le mérite d’avoir une réelle pertinence : ainsi l’obscure Misty Talley (réalisatrice de Zombie Shark ou encore de Santa Jaws) côtoie Andrew Traucki (The Reef), Roger Corman voisine avec ses rivaux de The Asylum, le responsable de programmation de la chaîne Syfy répond à Joe Dante… Tous les points de vue sont exposés, dressant un panorama exhaustif de la sharksploitation, avant ou maintenant, et donnant clairement envie de se coltiner du film de requins. En somme, voilà un documentaire aussi informatif qu’amusant.

Sleep (Jason Yu, Corée du sud, 2023)
Le quotidien d’un couple bientôt parents est perturbé par les nuits agitées que fait vivre Monsieur à Madame. Pas volontairement, certes, mais tout de même ! C’est qu’il a pris la facheuse habitude de se lever en pleine nuit dans un état second et de s’adonner à tout un tas d’actes étranges, voire carrément dangereux pour lui et pour les autres. Alors lorsque le bébé arrive, il est urgent de faire quelque chose. Mais quoi ? Crises de somnambulisme, dit la médecine. Cas avéré de possession par un fantôme, dit la mère de Madame flanquée d’une médium…
Faux film de fantôme, Sleep repose sur le mystère entourant le mal qui afflige son protagoniste principal. De là, le réalisateur s’abstient de tout effet spectaculaire relevant du fantastique. Les crises nocturnes, si elles peuvent à l’occasion être plutôt inquiétantes (du moins si l’on se place du point de vue de l’épouse), sont à peu près les seuls moments “croustillants” à se mettre sous les yeux. En réalité, et en filigrane derrière cette intrigue métaphorique, le réalisateur Jason Yu s’intéresse plutôt aux inquiétudes d’un couple dont la vie change du tout au tout : l’arrivée du bébé, les hésitations professionnelles du père (acteur de seconds rôles), les problèmes de voisinage… Tout cela impacte profondément l’épouse, de plus en plus psychologiquement ébranlée et qui elle aussi en vient à faire peser un péril sur le couple. Mais comme le dit le panneau accroché au mur : “ensemble, nous pouvons tout surmonter”… Sleep est donc un drame plutôt qu’un véritable film fantastique. Toutefois, quelle que soit la façon dont on l’aborde, il se montre longuet et propice aux maladresses qui le font parfois frôler le ridicule. Un peu d’humour aurait réussi à mieux faire passer la pilule, mais il en est hélas dépourvu…

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant (Ariane Louis-Seize, Canada, 2023)
D’un côté, une ado vampire refusant de mordre malgré les pressions familiales et de l’autre un ado souffre-douleur de ses camarades et de l’équipe scolaire. Les deux étaient fait pour se rencontrer !
Un de ces films pour lequel le fantastique est assez secondaire. Car comme le titre le laisse entendre, son sujet véritable est bien entendu le mal-être de deux ado marginalisés et se rapprochant par la compatibilité de leur trauma respectif. D’abord dans l’espoir que l’un mettra un terme au trauma de l’autre puis, c’était couru d’avance, par amour… Mais encore faut-il se l’avouer, ce qui n’est pas gagné. Car ces deux personnages sont clairement de timides ahuris auxquels on a parfois envie de mettre des claques… ce qui ne veut pas dire qu’ils ne soient pas à leur façon attachants. Bref, un film très ado aux propos assez transparents, avec quelques scènes de touche-pipi cachées derrière l’érotisme latent du vampirisme, au rythme lent, trop lent, mais qui heureusement joue la carte du second degré. A l’inverse de Perpetrator -l’autre film estampillé ado-, celui-ci se veut modeste et amusant. Toujours ça de pris.

When Evil Lurks (Demian Rugna, Argentine, 2023)
Dans une cabane de la pampa argentine, un homme est victime de possession… Après la tentative infructueuse d’un exorciste, mort avant même d’arriver sur place, le propriétaire de l’endroit décide de passer outre les lamentations de la famille du possédé et de se débarasser de lui en le balançant en rase campagne. Grossière erreur : le malin est alors libre de se propager.
Excellente surprise de cette édition de Gérardmer, du moins pour ceux qui ne l’avaient pas déjà découvert ailleurs, le film de Demian Rugna est une modernisation totale des histoires de possession démoniaque qui depuis L’Exorciste n’ont guère su évoluer (il n’y a qu’à voir certains opus de l’univers Conjuring). La possession s’apparente ici plus ou moins à une épidémie, à ceci près que la contagion n’est pas systématique. Ce qui fait que nous ne sommes pas non plus face à un décalque de film de zombie comme pouvait l’être Rec 2… Totalement imprévisible, peu nourri de propos bibliques, le mal de When Evil Lurks est susceptible de frapper n’importe comment et n’importe quand, ce qui entraîne une variété de scènes tantôt ouvertement spectaculaires et tantôt de façon bien plus inquiétante. Le fait que le film se déroule dans un milieu très ouvert, la campagne argentine, donne en outre l’impression qu’à terme il sera de nature à remettre en péril la civilisation. Si les personnages s’avèrent un peu légers (on a ainsi droit à la vieille histoire du couple divorcé qui doit faire face coinjointement aux épreuves), cela n’empêche pas que nous avons là le meilleur film de fiction de cette édition de Gérardmer. Si son point de départ plonge clairement ses racines dans l’histoire du cinéma d’horreur, le film n’en évolue par moins vers quelque chose de très largement inédit et s’avère largement imprévisible. S’il y a eu d’autres bons films lors de cette édition de Gérardmer, aucun n’a senti le neuf comme celui-ci…

Films chroniqués avant festival : A Girl Walks Home Alone at Night, The Creator, Dark Shadows, Les Dents de la mer, Dracula, eXistenZ, Nosferatu, Robocop, Rogue One

Films non vus : 47 Meters Down, La Damnée, Door, En attendant la nuit, Godzilla, Hundreds of Beavers, Le Mangeur d’âmes, Monsters, La Morsure, New Life, Super Lion, Thirst, les 5 courts-métrages (Transylvanie, Girls, Dark Cell, Au prix de la chair, La Croix)

LE BILAN

Grand prix pour Sleep, Prix du Jury pour Amelia’s Children et pour En attendant la nuit, Prix de la Critique et Prix du Public pour When Evil Lurks, etc etc… On peut être d’accord ou non. Peu importe, car après tout qui se soucie que des lauriers soient attribués à tel ou tel film ? Cela ne changera pas ses qualités ou ses défauts. Déjà à l’époque d’Avoriaz, et principalement dans les dernières éditions, le palmarès n’était plus pris au sérieux par grand monde. Il était de notoriété publique que les membres du jury étaient moins là pour jauger de l’état du cinéma fantastique que pour prendre du bon temps façon “jet set”. Est-ce le sort qui attend Gérardmer ? Probablement pas. Car cette petite ville des Vosges n’est clairement pas comparable à la très cotée station de haute-montagne. En revanche, la composition du jury de cette édition 2024 entérine un mouvement qui remonte à quelques années : de plus en plus, il incorpore des personnalités dont le lien avec le cinéma fantastique est loin d’être évident. Cette année, les Camille Chamoux, les Alessandra Sublet, les Caroline Anglade, les Jean-Paul Salomé voire les Clovis Cornillac paraissent assez incongrus… Quant à Bernard Werber, le président, il laisse songeur. Certes il a écrit des romans relevant du fantastique, mais quelle est sa culture en matière de cinéma fantastique ? L’interview insipide qu’il a donnée à la gazette du festival est assez éloquente, puisqu’il n’y fait qu’aligner les poncifs sans avoir jamais l’air d’être réellement interessé par le sujet. Alors, y aurait-il des difficultés à attirer du beau linge international à Gérardmer ? Pas impossible. Du reste, l’hommage rendu à un cinéaste à la carrière aussi réduite (et pour le moins inconséquente) que Gareth Edwards incite à le croire. Autre explication : que ce soit un choix volontaire ou une contrainte née de tractations avec studios et distributeurs, le festival semble s’engager dans une conception du fantastique plus à même de plaire à la critique et à un plus grand public. Cela passe par un choix de film assez auteurisants au détriment de films plus radicaux, plus fous ou plus “bis” (que l’on trouve bien davantage représentés à L’Etrange festival de Paris ou au Festival du Film Fantastique de Strasbourg). Au fur et à mesure que le festival s’est installé, voire institutionnalisé, il semble avoir perdu en indépendance et, mais c’est là pure spéculation, s’est mis sous la coupe de ses partenaires. Ce qui permettrait également d’expliquer certains problèmes organisationels.
Mais ne crions pas tout à fait au scandale : il y eut plusieurs bons films, y compris parmi ceux qui ne penchaient pas clairement du côté de l’horreur, et l’ambiance donnée par les festivaliers et par certains stands et activités démontre que le potentiel est encore là. Reste à corriger le tir, au risque de se vider petit à petit de toute substance et de se gentrifier à l’image d’Avoriaz.

Et pour avoir un autre son de cloche, quoiqu’assez proche sur le fond, n’hésitez pas à consulter le compte-rendu du compère co-festivalier Guénaël, du site L’Ouvreuse.

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