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Le Corbeau – Roger Corman

corbeau

The Raven. 1963

Origine : Etats-Unis
Genre : Comédie fantastique
Réalisation : Roger Corman
Avec : Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre, Jack Nicholson…

Entre autres mérites, L’Empire de la terreur démontra qu’adapter Edgar Poe n’était pas une tâche vouée à se faire sans humour. Le sketch du “Chat noir” fut ainsi une sorte d’expérimentation entre deux autres sketchs plus sérieux, donnant l’occasion à Vincent Price de changer de registre et à Peter Lorre de s’inviter dans le cycle Poe pour défier la star maison dans une anthologique scène de duel alcoolique. Conquis, Corman orienta donc son film suivant dans la même direction humoristique, reprenant Vincent Price et Peter Lorre et complétant la distribution par de grands noms confirmés où à venir : Boris Karloff, Jack Nicholson et Hazel Court, cette dernière -décédée tout récemment, en avril 2008- ayant déjà fait ses preuves dans le cinéma gothique en apparaissant dans quelques films de la Hammer. Ce cinquième film du cycle Poe pris pour référence Le Corbeau, célèbre poème de l’auteur dans lequel un corbeau s’invite chez un veuf éploré pour lui renvoyer au visage la mort de sa femme en lui murmurant deux mots : “Jamais plus“. Un remarquable poème funèbre très mélodieux, qui est récité pendant le superbe générique d’ouverture par Vincent Price, dont la voix suave retranscrit parfaitement les sonorités musicales du poème (Tim Burton s’en souviendra pour son court-métrage Vincent).

Le film démarre comme une retranscription fidèle de ce poème : le châtelain Erasmus Craven (Vincent Price) pleure sa femme Lenore décédée voici deux ans, lorsque “soudain se fit un heurt, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre“. Le bruit provient en fait de la fenêtre, et Erasmus “au large poussa le volet, et avec maints enjouement et agitation d’ailes, entra un majestueux Corbeau des saints jours de jadis. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta ni n’hésita un instant : mais, avec une mine de lord ou de lady, se percha au-dessus de la porte de ma chambre – se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre – se percha, siégea et rien de plus.” Mais dès que l’oiseau ouvre le bec, violente rupture de ton. C’en est finit d’Edgar Poe et de la poèsie : le cruel “jamais plus” est remplacé par la voix nasillarde de Bedlo (Peter Lorre), qui ordonne impoliment à Erasmus de lui rendre son apparence humaine. Une fois ceci fait, Bedlo explique qu’il fut transformé ainsi par Scarabus (Boris Karloff), diabolique successeur du père d’Erasmus à la tête de la confrérie des magiciens. Il ajoute également avoir aperçu Lenore au château de Scarabus, ce qui persuade Erasmus de sortir de son autarcie pour aller voir de quoi il en retourne en compagnie de sa fille Estelle (Olive Sturgess), de Bedlo et du fils de celui-ci, Rexford (Jack Nicholson).

Comme le laisse imaginer son casting, Le Corbeau est avant tout une confrontation de trois grands acteurs qui incarnent tous des magiciens antagonistes dont les personnalités autant que les ambitions diffèrent radicalement, générant ainsi des confrontations verbales et physiques (ou métaphysiques, puisqu’il s’agit de magie) très pittoresques. Ces duels ont en fait dépassé le cadre du scénario, tant les trois acteurs furent eux-mêmes radicalement opposés, entre un Peter Lorre adepte de l’improvisation, un Boris Karloff académique décontenancé par son collègue (ils ne devinrent pas les meilleurs amis du monde) et un Vincent Price entre les deux, capable de s’adapter sans rechigner. Commençons donc par attribuer la palme du vainqueur de ce match à trois au grand perdant du film : Peter Lorre, dont le personnage de Bedlo est une reprise quasi totale du Montresor qu’il incarnait dans “Le Chat noir”. Alcoolique (même lorsqu’il est sous les plumes du corbeau), hargneux, prétentieux malgré sa médiocrité dans le domaine de la magie, il est flanqué d’un fils timoré (Jack Nicholson prend pour l’occasion des allures de demeuré) envoyé par sa femme pour lui coller au train. Peter Lorre et son physique de petite barrique rougeaude fait merveille et vole largement la vedette à ses deux comparses, qui n’existent que par le biais de leur magie. Vincent Price est un Erasmus tombé de la dernière pluie (dont la fille est inexistante, même dans sa relation avec le fils Bedlo, Corman ratant l’occasion de se moquer d’une histoire d’amour puérile) et Boris Karloff est un Sacarabus hypocrite aux plans machiavéliques plutôt convenus. Fort heureusement, les deux acteurs sauvent les meubles dans l’opposition de magie finale entre leurs deux personnages, qui bien assis sur leurs fauteuils se livrent à un duel exubérant aux limites du grotesque (Vincent Price imite par exemple le vol d’un oiseau pour s’envoler, toujours sur son fauteuil), marqué aussi par des effets spéciaux rudimentaires pour les rayons lumineux émanant des doigts de nos deux magiciens.

Le film n’aura pas tardé à changer d’objectif en cours de route, retrouver Lenore passant au second plan face au besoin de sortir vivants du château de Scarabus. Conscient de cela, Corman évente très vite le mystère entourant la défunte épouse de Erasmus, se moquant au passage du gothique exacerbé de Poe : la femme chérie sur lequel le personnage de Vincent Price a passé tant de jours à pleurer a en fait quitté son mari pour le plus riche Scarabus. Hazel Court déplace le concept de femme fatale dans le cinéma gothique en jouant aux dominatrices opportunistes, ce qui lui vaut d’avoir l’emprise sur son magicien d’amant. Elle n’est pas loin non plus de voler la vedette à Karloff et à Price. En fait le constat est simple : Corman semble avoir bâclé son fil conducteur, trouvant davantage de plaisir à s’intéresser aux personnages illustratifs. De fait, Le Corbeau est une petite boutade guillerette au sein du cycle Poe, et sa portée est à mille lieux de celle d’un chef d’œuvre comme Le Masque de la mort rouge. L’esthétique, extrêmement travaillée dans les autres adaptations de Poe par Corman, se limite au strict minimum : les décors déjà employés dans les films précédents et un éclairage très discret sans grand charme. Le film n’est du reste pas très animé, la plus grande partie se déroulant dans les salons d’Erasmus et de Scarabus. En revanche, le compositeur Les Baxter a fait un excellent travail : sa musique retranscrit très bien la volonté de dépasser les noirs écrits de Poe en ayant recours à l’humour. Le résultat est une partition qui, à l’instar du thème de la série Alfred Hitchcock présente, glisse une grosse pointe d’ironie sous une mélodie presque caricaturale des films d’angoisse en tous genres. Les célèbres “Ce n’est qu’un au revoir” ou “La marche funèbre” sont ainsi détournées par Baxter dans le duel final, ce qui permet à ce dernier d’être d’autant plus plaisant.

Bien que Corman considère Le Corbeau comme l’un de ses films fétiches, il est tout de même difficile d’y voir autre chose qu’une petite récréation dans le cycle Poe. Disons que si ce cycle devait être considéré comme un album rock, on qualifierait Le Corbeau d’honnête “filler”.

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