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Le Continent oublié – Kevin Connor

The People That Time Forgot. 1977

Origine : Royaume-Uni / États-Unis
Genre : Monde retrouvé
Réalisation : Kevin Connor
Avec : Patrick Wayne, Sarah Douglas, Doug McClure, Thorley Walters…

Ayons une pensée émue pour Tyler Brown, qui en pleine Première Guerre mondiale avait jeté une bouteille à la mer. Avec sa compagne Lisa Clayton, le pauvre homme fut le seul survivant de l’équipée germano-britannique ayant échoué sur le continent oublié de Caprona. Qu’est-il devenu ? Et bien s’il n’est pas réapparu dans le monde civilisé, désormais sorti de la guerre, sa missive a fini par trouver preneur et par atterrir entre les mains de son ami le Major Ben McBride. Et ce dernier d’organiser une mission de sauvetage en compagnie de la photographe Charlotte Cunningham (nièce du magnat de la presse finançant l’expédition), du paléontologue Norfolk, du mécanicien Hogan et de tout l’équipage du navire qui les emmène aux confins du monde. Mais on entre pas à Caprona comme dans un moulin : le navire est bien incapable de franchir les hautes cimes délimitant l’île-continent, et encore plus de traverser les vastes étendues glacées qui les séparent du cœur luxuriant de ce monde perdu. Pour cela il faudra prendre l’hydravion et croiser les doigts. Ce que McBride et ses acolytes ont probablement oublié, puisqu’à la suite d’un accident de ptérodactyle leur engin est contraint d’atterrir en urgence. Pendant que Hogan restera sur place pour réparer l’hydravion, les autres (McBride, Cunningham et Norfolk) s’en iront à la recherche de Tyler Brown et de Lisa Clayton, avec le risque de faire de mauvaises rencontres et d’être à leur tour portés disparus…

Troisième et dernière incursion de la Amicus (secondée par l’American International Pictures) dans l’univers de Edgar Rice Burroughs, et seconde incursion dans sa trilogie du cycle de Caspak (autre nom de Caprona) composée de La Terre que le temps avait oublié, du Peuple que le temps avait oublié et de Hors de Caspak. Le Continent oublié étant l’adaptation conjointe de ces deux derniers romans, et par conséquent la suite immédiate du Sixième continent, il laisse ainsi le malheureux Centre Terre, septième continent (adapté de Au cœur de la Terre, premier roman du cycle de Pellucidar) isolé au sein d’une trilogie cinématographique dont Kevin Connor se sera intégralement chargé et pour laquelle Doug McClure aura lui aussi toujours répondu présent. Il faut dire que la Amicus n’avait pas plus que ça envie de se pencher sérieusement sur les mythologies de Burroughs, préférant s’approprier son nom plutôt que de populariser son œuvre à la manière de ce que Peter Jackson ferait bien plus tard avec Tolkien. Du reste, selon Kevin Connor, la Amicus aurait préféré puiser dans un troisième cycle de l’auteur (qui aurait été les aventures de John Carter -celles-là même dont Disney tirerait un horrible film en 2012-) plutôt que de se pencher à nouveau sur Caspak. Mais ne réussissant pas à mettre la main sur les droits d’adaptation, il fallut bien se rendre à l’évidence et retourner à Caprona. Ce qui ne veut pas dire que Kevin Connor se contenterait de faire un simple copier / coller du Sixième continent : là où ce dernier faisait la part belle aux dinosaures et aux créatures diverses, sa séquelle préfère se concentrer sur les personnages bien humains. Non que les bestioles passent inaperçues : elles sont bel et bien présentes, avec de nouvelles silhouettes au casting (très vaguement inspirées par de véritables dinosaures), et avec une nette prédilection pour leur aspect menaçant (encore que le ptérodactyle soit plus bête que méchant et que le stégosaure soit pour le coup un bon gros nounours). Mais le moteur narratif du Continent oublié est plutôt alimenté par les relations humaines. Entendons nous bien : il ne s’agit pas pour Kevin Connor de nous présenter des personnages à la psychologie fouillée et aux relations heurtées, mais plutôt de confronter sa petite troupe à des ennemis divers et à des alliés de circonstance. Dans un camp comme dans l’autre, tous les personnages se retrouvent dans des petites cases bien définies mais relativement variées. D’un côté, nous avons donc le héros tout feu tout flamme et sa farouche dulcinée d’abord réticente (ce qui fait son charme), nous avons le scientifique débonnaire quelque peu excentrique et nous avons aussi le mécanicien prolétaire franc du collier et apportant lui aussi un peu d’humour. En chemin, nous ramasserons aussi la sauvageonne sexy et bien sûr Doug McClure, héros du premier film qui essayera de trouver sa place dans une intrigue dans laquelle il ne tient plus le rôle principal (ce qu’il fera essentiellement en racontant ce qu’il s’est passé entre le deux films). En face, nous avons quelques barbares primaires plus ou moins sympathiques vivant sous le joug des Nagas, cette tribu dominatrice voire génocidaire aux connaissances scientifiques avancées et dont le look assez anachronique tient plus du Japon médiéval que de la tribu préhistorique. Des Nagas dirigés par cette trogne de Milton Reid (vu notamment dans plusieurs Hammer, chez Corman et dans trois James Bond) qui tient plus de la brute épaisse que du stratège de guerre. Bref, une véritable galerie d’êtres hors-normes se faisant un malin plaisir de s’affranchir de tout réalisme, quitte à verser dans la caricature. Telle est la philosophie guidant Kevin Connor et la Amicus au fil de leur trilogie Edgar Rice Burroughs.

En un sens, produire un tel film dans la seconde moitié des années 70 relève de la gageure. Certains pourront même y voir un certain militantisme passéiste, si ce n’est réactionnaire. Que ce soit en termes de personnages, d’effets spéciaux et même de narration, bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis les plus emblématiques films de “mondes perdus”. Les aventuriers au grand cœur et les vilains en peaux de bêtes étaient alors clairement surannés. Le King Kong de John Guillermin avait essayé (en vain) de faire passer ce sous-genre au premier plan en tentant une modernisation hasardeuse. Las ! Rien n’y fit et il fallut attendre le Jurassic Park de Spielberg pour que les mondes perdus reviennent quelque peu sur le devant de la scène, moyennant une révolution des effets spéciaux et en inversant le schéma original (la civilisation faisant alors renaître un monde perdu faute de pouvoir en trouver de nouveaux). Kevin Connor n’affichait quant à lui d’autre ambition que de surfer sur les serials d’antan. Avec son histoire située au tournant des années 20, avec ses effets spéciaux rustiques à base de marionnettes et de maquettes et avec ses personnages “so British” (voire clairement victoriens), il affiche clairement la couleur : place à la magie d’un spectacle à l’ancienne ! Et sur ce créneau ouvertement rétro il réussit parfaitement son affaire. Le Continent oublié est ainsi un pur film d’aventures faisant effectivement de son côté “vintage” et même de son petit budget ses principaux arguments de vente. On ne peut pas dire qu’il y ait tromperie sur la marchandise : dès son affiche, le film le revendique ouvertement et il faudrait être pour le moins distrait ou naïf pour espérer autre chose. En conséquence, le public auquel s’adresse ce type de film est plutôt restreint, mais ceux qui acceptent le marché sont particulièrement choyés. Connor enchaîne les épreuves les unes après les autres, certaines au long cours (échapper aux griffes des Nargas), et d’autres plus épisodiques si ce n’est purement anecdotiques (rôles souvent dévolus aux divers bestiaux). Si la crédibilité est volontairement écornée par l’exercice, ce n’est certainement pas le cas pour le rythme : toutes les péripéties s’enchaînent de façon limpide, et au final, une fois le tout terminé, on est pas loin de se montrer surpris que le temps soit passé si vite. Pour cela, Connor ne fait pas qu’aligner bêtement les aventures : il les met réellement en scène et leur apporte une attention toute particulière. Ce n’est pas parce que les effets sont désuets qu’il les traite par dessus la jambe. Ainsi, loin de se contenter d’illustrer une nouvelle fois les images d’Epinal des “mondes perdus”, il use par exemple d’une esthétique parfois très marquée du sceau de la fantasy (il est vrai qu’il existe dès le départ des passerelles entre les deux genres), notamment pour cette “montagne des crânes”, l’antre des Nargas, pensée aussi bien pour les aventures qui devront s’y dérouler que pour marquer la rétine de couleurs et de décors volontiers chatoyants, fort dignes du cinéma britannique des années 60. Si cet épisode particulier s’avère le plus marquant, l’ensemble du film propose une variété d’atmosphères qui le maintient en mouvement : il y a le ciel, la glace, la forêt, le volcan et même le désert. Sans jamais avoir recours à un humour lourdaud, pas même avec les personnages les plus fantasques (Norfolk), Connor développe une légèreté qui rend son film particulièrement attrayant et développe la connivence avec un public qui n’est pas venu pour autre chose et qui ne peut qu’être conquis par la générosité déployée pour satisfaire ses envies…

Ce Continent oublié  est pour le moins paradoxal : s’il a été conçu pour apporter un profit immédiat à ses producteurs, s’il a savamment évité de prendre le moindre risque, s’il a fui devant la moindre opportunité d’apporter du modernisme à la thématique des “mondes perdus”, il n’en reste pas moins que c’est précisément pour tout cela qu’il peut légitimement prétendre à une certaine postérité. A force de faire dans le suranné et de le clamer haut et fort, le film de Kevin Connor a tout bonnement fini par faire revivre un certain “cinéma perdu”, démodé au moment de sa sortie et toujours démodé aujourd’hui. Notons d’ailleurs que le XXIème siècle, pourtant propice aux “revivals” en tous genres, n’a encore jamais réellement tenté de faire revivre cet esprit “serial” caractérisé par la naïveté et par un sens du spectacle devant moins à la qualité de ses effets spéciaux qu’à la capacité de communier avec un public effectivement “de niche”. Il va sans dire que ce n’était pas avec ce genre de choses que la Amicus allait perdurer, là où la Hammer s’était d’ores et déjà vautrée. N’empêche qu’avec cette trilogie Burroughs de Kevin Connor et avec des choses comme Le Club des monstres concernant le cinéma gothique, la firme britannique offrit un baisser de rideau bien plus honorable à cette phase du cinéma britannique que ne le fit la prestigieuse Hammer qui en avait été à l’origine. Sans offrir le moindre chef d’oeuvre au passage, mais en sachant rendre un hommage adéquat à ce que ces productions ont été, à savoir un âge d’or du cinéma de quartier…

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