Cinéma Horreur

Christmas Evil – Lewis Jackson

You Better Watch Out. 1980.
Origine : États-Unis
Genre : la folie de Noël
Réalisation : Lewis Jackson
Avec : Brandon Maggart, Jeffrey DeMunn, Diane Hull, Andy Fenwick, Brian Neville, Raymond J.Barry.

Harry Stadling, la quarantaine, travaille pour Jolly Dream, un fabricant de jouets. En cette période de fêtes de fin d’année, la cadence devient infernale et la qualité des produits s’en ressent. Cette situation chagrine énormément Harry mais personne d’autre dans la boîte ne partage son sentiment, la plupart se contentant de faire machinalement leur travail quand certains n’avouent pas carrément leur aversion pour Noël. Pour Harry, c’est le coup de grâce. Lui qui place l’esprit de Noël au-dessus de tout décide de prendre le taureau par les cornes et de leur inculquer lui-même certaines valeurs. L’ennui, c’est qu’il perd progressivement pied avec la réalité et que ses méthodes peuvent se montrer radicales.

Le film de Noël, dont la télévision est friande au point d’en produire à la chaîne, représente un genre à part entière. Empli de bons sentiments, le plus souvent jusqu’à l’overdose, et disposant d’une imagerie clé en main à base de sapins richement décorés, de guirlandes électriques et de paysages enneigés (un point qui tend à se raréfier par les temps qui courent), ce type de films vise à cultiver ce bon vieil esprit de Noël en apportant joie et bonne humeur dans les chaumières. Réalisateur marginal jusqu’alors auteur de deux raretés (The Deviates en 1970 et The Transformation : A sandwich of Nightmares – 1974), Lewis Jackson prend sur lui de pervertir un peu tout ça. Lorsqu’il réalise Christmas Evil, peu de films font rimer Noël avec horreur. On trouve néanmoins trace d’un Réveillon en famille réalisé en 1972 par John Llwellyn Moxey et le plus connu Black Christmas de Bob Clark en 1974. Deux films qui se servent davantage des fêtes de Noël comme d’une toile de fond plutôt que de chercher à en bousculer les codes. Deux films qui auraient pu se dérouler à n’importe quelle époque de l’année sans que leur histoire s’en trouve bouleversée. Ce qui n’est pas le cas de Christmas Evil dont le traumatisme du personnage principal est en lien direct avec cette fête et qu’il en fait sien les préceptes.

Au-delà de son aspect purement mercantile, et pour certains religieux, Noël se révèle particulièrement contradictoire. Cette fête souhaite promouvoir de belles valeurs (fraternité, partage et j’en passe) tout en reposant au préalable sur un mensonge – l’existence du Père Noël – d’autant plus ravageur qu’il émane des personnes en qui l’enfant a le plus confiance : ses parents. A ce titre, la révélation du pot aux roses peut durablement marquer l’esprit de l’enfant, lequel ne saura alors plus vraiment à quels saints se vouer. Lewis Jackson démarre justement par cette supercherie. Dans le salon d’une maison, le Père-Noël arrive comme de coutume par la cheminée et distribue ses cadeaux, profitant au passage de la collation que les habitants lui ont gentiment laissée. Tapis dans l’ombre, la mère et ses deux enfants profitent du spectacle, heureux que leur petite attention lui plaise. Image d’Épinal d’un Noël dans la plus pure tradition qui prend un tour plus charnel lorsque l’aîné, redescendant dans le salon, surprend ce même Père-Noël prodiguant quelques savantes caresses sous la jupe de sa maman. Un choc ! Alors ce serait ça, le Père-Noël ? Un vieux lubrique profitant de la situation ? Ou alors cela signifierait-il que son jeune frère avait raison et que derrière la barbe blanche se cache en réalité leur père ? Curieusement, loin d’éteindre ses illusions, ce traumatisme nourrit au contraire l’amour immodéré de Harry pour la figure du Père-Noël et tout ce qu’il représente. 33 ans plus tard, il travaille dans une fabrique de jouets, dort dans un pyjama rouge ourlé de blanc et vit dans un appartement aux murs ornés d’affiches et autres cartes postales à l’effigie du Père-Noël. S’il n’est plus dupe quant à la facticité du personnage, il n’en demeure pas moins très lié aux valeurs qui l’accompagnent au point de s’en faire le garant. A l’usine, il déplore la baisse de qualité des jouets et plus encore le cynisme de ses supérieurs qui sous couvert d’actes désintéressés – offrir des jouets aux enfants d’un hôpital – cherche avant tout à améliorer leur image auprès du consommateur et partant, à gagner des parts de marché. Et quand il ne travaille pas, Harry passe son temps libre à espionner les gamins de l’immeuble face au sien, consignant méticuleusement les actes de chacun dans un album dédié : l’un pour les bonnes actions, l’autre pour les mauvaises. Harry est un homme de la vieille école, sensible à ce que les enfants se comportent correctement à l’approche des fêtes. En cela il cultive l’aspect coercitif que les parents font de Noël, s’en servant d’un ressort pour calmer leurs chères têtes blondes (« Sois sage, ou tu n’auras pas de cadeaux ! »). Au point de virer Père Fouettard quand il se rend chez Moss Garcia, un garçon d’une dizaine d’années coupable à ses yeux d’avoir l’esprit déjà trop perverti – son cadeau idéal, un abonnement au magazine Playboy – afin de le terroriser. A cet instant, Harry n’a pas encore totalement perdu pied avec la réalité mais sa raison vacille de plus en plus. A son sujet, Lewis Jackson souffle le chaud et le froid. De prime abord, Harry nous apparaît comme un vieux garçon certes un peu bougon mais bon bougre. Et pour étranges qu’elles soient, ses observations régulières des jeunes voisins d’en face ne relèvent d’aucune perversion. Tel un ange gardien, il veille à ce que les enfants ne se détournent pas de cette fête et de ses valeurs. Un rôle qu’il finit par embrasser pleinement lorsque, fatigué d’avaler des couleuvres, il décide de passer à l’action. Cependant, Harry ne sombre jamais pleinement dans la folie homicide. Dans son esprit, il est avant tout là pour faire le bien autour de lui comme en atteste sa distribution de cadeaux aux enfants de l’hôpital. Sauf qu’il n’a plus de garde-fou et à la moindre contrariété, il tue le malheureux qui n’aura pas témoigné de l’esprit de Noël adéquat. Sans excès gores – les meurtres sont pour la plupart elliptiques – Lewis Jackson transforme progressivement son personnage en monstre, à la manière des grands classiques de la Universal auquel le final renvoie ostensiblement. Vêtu de son costume de Père-Noël, toujours plus sale à mesure de ses pérégrinations, et muni d’un lourd sac empli de cadeaux reposant sur son épaule, Harry hante son quartier. A son passage, les yeux des enfants s’illuminent quand ceux des adultes se teintent de colère dans un souci permanent de contraste entre la féerie de la fête et le morbide des actes de ce faux Père-Noël. Face à la vindicte populaire, les enfants constituent son seul salut, n’hésitant pas à faire barrage de leurs corps. A leurs yeux, il est impensable que ce vieil homme altruiste puisse faire du mal aux gens et donc qu’on puisse vouloir lui en faire. En un sens, Harry peut être rassuré quant à l’amour que les enfants portent au personnage, même si on ne peut manquer de voir dans cette attitude le reflet d’une société par trop matérialiste. Ces gamins auraient-ils agi avec autant de cœur si Harry ne leur avait pas au préalable offert un cadeau à chacun ? La réponse est à l’appréciation de chacun.

Contrairement à ce qu’aimerait nous vendre l’affiche originale, Christmas Evil ne joue pas dans la même cour que Halloween et Vendredi 13. Le film de Lewis Jackson n’a rien d’un slasher et se rapprocherait davantage par sa tonalité cafardeuse du Maniac de William Lustig avec son personnage incapable de surmonter un trauma de jeunesse. Un trauma qui dans le cas de Harry Stadling a finalement plus à voir avec le scepticisme buté d’un petit frère auquel il convient de réapprendre le sens du mot « merveilleux » que de l’image d’une mère frissonnant de plaisir sous les caresses du Père-Noël. Lewis Jackson prend son sujet très au sérieux et ne dévie pas du drame sordide alors même que le film aurait pu virer au jeu de massacre sur la base d’une psychose collective née de la présence dans le quartier d’un Père-Noël homicide. Seul petit écart, ce plan gag d’une ribambelle de Père-Noël alignés au commissariat en vue d’une identification. Quant au plan final, l’apparente concession à la magie de Noël se teinte d’une amère ironie issue de l’esprit malade de Harry, lequel épouse jusqu’au bout le rôle qu’il s’est lui-même attribué.

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