Cinéma Horreur

Carnosaur – Adam Simon, Darren Moloney

Ecrit par Loïc Blavier

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Carnosaur. 1993.
Origine : Etats-Unis
Genre : La grande bouffe
Réalisation : Adam Simon, Darren Moloney
Avec : Diane Ladd, Raphael Sbarge, Harrison Page, Jennifer Runyon…

Eunice est une entreprise spécialisée dans l’agroalimentaire. A sa tête se trouve le docteur Jane Tiptree, dont la marotte officielle est de mélanger l’ADN de ses poulets à celui d’autres bêtes. La volaille n’en serait que de meilleure qualité… Officieusement, la géniale généticienne est une fieffée savante folle qui s’est mis dans le crâne de récréer des dinosaures. L’un d’eux vient d’ailleurs de se débiner dans un camion de ramassage. Et c’est parti pour la boucherie dans ce coin désertique des Etats-Unis ! Alors que la situation est déjà assez inquiétante comme ça, un autre mal apparaît, à savoir la sévère fièvre qui frappe les femmes du coin. Ce n’est que le prélude à l’autre pan du travail de Tiptree : faire des femmes de la planète les mères porteuses de la nouvelle génération de dinosaures à venir !

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La menace d’interdiction qui pesa sur Piranhas près de quinze ans plus tôt n’a pas découragé Roger Corman de détourner les films de Steven Spielberg. Alors que se profilait un Jurassic Park s’annonçant révolutionnaire, le brave patron de la Concorde / New Horizons revêtit ses gros sabots pour nous adapter un roman sur la réapparition des dinosaures (signé John Brosnan au lieu de Michael Crichton, mais cela importe peu puisque ni son roman ni le scénario qu’il en fit ne furent utilisés) à base de bidouillages génétiques, avec Diane Ladd (mère de Laura Dern, héroïne de Jurassic Park) et sortir le tout une semaine avant le Spielberg. Un délai imparti qui ne laissa guère que 18 jours de tournage à un Adam Simon qui bien que rodé aux méthodes Corman (Brain Dead) ne put éviter que cet autre cormanien de deuxième génération qu’est Darren Moloney ne vienne tourner des séquences additionnelles. Comme si cela ne suffisait pas, Carnosaur repompe sans vergogne une des plus célèbres scènes de Alien, une autre de La Nuit des morts-vivants, et double son intrigue d’une hardie menace virale qui en fait tout autant un film catastrophe qu’un film de dinosaures. Ajoutons y la présence d’un des derniers vestiges de la grande époque de Corman (Clint Howard, alors que le reste de son illustre famille a quitté le nid cormanien depuis belle lurette), celle d’un concepteur d’effets spéciaux débauché chez Charles Band (John Carl Buechler) et même le retour d’une starlette oubliée revenue par l’heureux hasard du piston (Jennifer Runyon, la nana draguée par Bill Murray au début de SOS Fantômes, qui se trouve être la bru du frère de Corman) et l’on obtient un film d’un opportunisme éhonté, parmi les plus célèbres de ceux commandités par ce farceur de Roger. Il n’est également pas exclu de voir en Carnosaur le chaînon manquant entre les films de monstres façon Piranhas ou Les Monstres de la mer et les innombrables films de monstres numériques sous lesquels nous ensevelit la Concorde / New Horizons depuis les années 2000. Et puisque le démarquage de Jurassic Park se fait de façon aussi flagrante, sa réputation de « nanar » plagiaire n’est plus à faire. Superficiellement, il est vrai que le film de Adam Simon affiche énormément de prétentions pour peu de moyens, que ceux-ci soient financiers ou artistiques. Ainsi, les fameux dinosaures sentent bon les trucages des Godzilla d’antan. Entre les bonshommes en costumes et les maquettes, auxquels on peut rajouter les animatroniques limités, on est bien évidemment très loin de Jurassic Park. Il est même très difficile de sortir l’excuse nostalgique des bons vieux effets délicieusement surannés, tant le style direct et fouillis du film va à l’encontre de ce style de cinéma que l’on rencontrait 40 ans plus tôt. Les effets du pourtant doué Buechler ne sont pas foncièrement affreux comme pouvaient l’être certaines créatures des réalisations de Corman des années 50. C’est juste qu’ils sont d’un anachronisme d’autant plus invraisemblable qu’ils se retrouvent mêlés à l’irréaliste complot génétique du Dr. Tiptree pensé dans un laboratoire doté de tous les pires clichés high-tech (écrans à gogo et lasers fluos). Ressusciter les dinosaures, passe encore, mais aller inventer une maladie transformant les femmes en mères porteuses, fallait oser. L’idée est non seulement idiote, mais les scènes d’accouchement sont d’une stupidité sans bornes. La réaction des autorités (réduites au strict minimum) est à l’avenant, tant et si bien que plus le film progresse, plus il sombre dans le n’importe quoi.

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Ce qui nous amène donc au mobile de tout ce foutoir égrainé par un compte à rebours sorti du chapeau à chaque nouvelle scène pour nous mener vers l’heure H, avec précision du taux de contamination du moment et autres artifices ostentatoires censés accroître la tension. Quelle raison pousse Tiptree à faire revenir les dinosaures ? L’inhumanité bien sûr ! Notre savante souhaite débarrasser la Terre du péril humain. Rien de moins ! La surprise ne résulte pas tant dans cette mégalomanie (au stade où cette révélation arrive, on en attendait pas moins) que dans la satire clairement affichée à l’encontre de l’écologie. Tiptree n’est d’ailleurs pas la seule à représenter l’inanité de cette pensée verte extrême : de l’autre côté, nous trouvons un groupe d’activistes cherchant l’osmose avec la faune, y compris les dinosaures. C’est ainsi que la scène la plus croustillante du film nous montre ces post-hippies menottés à des engins de chantier en signe de protestation se faire massacrer par le dino qui passait par là. Simon n’y va pas avec le dos de la cuillère, et dans cette scène-là comme dans d’autres il ne lésine pas sur les effets gores. Mais ici, il y a cette provocation peu consensuelle en prime. En règle générale, les personnages ne sont pas épargnés : que ce soient les écologistes, pseudo gentils ou méchante de carnaval (Diane Ladd semble avoir bien compris la crétinerie de son rôle et s’amuse beaucoup), ou bien les divers protagonistes, tous s’en prennent plein la poire. Y compris les bons citoyens, qui quand ils ne finissent pas bouffés par un dino ou tués par l’accouchement aux forceps sont massacrés par les troupes gouvernementales. Qu’ils soient impliqués dans le complot ou non, dotés de bons sentiments (la famille du shérif) ou pas, jeunes ou vieux, tous subissent l’humour féroce du réalisateur. Le héros lui-même, un gardien de chantier glandu ayant le béguin pour une écologiste condamnée au profil bas par la ridicule action de son groupe massacré, ne sera pas épargné. C’est ce qui rend Carnosaur attachant. Le film joue à être le plus bête et méchant possible, et il y parvient. Peut-être aurait-il été encore plus fou s’il avait été réalisé 20 ans plus tôt par Joe Dante, mais toujours est-il qu’il est quand même plus proche de l’esprit de Piranhas que de celui des panouilles numériques -cormaniennes ou non- dont la chaîne Syfy s’est fait une spécialité.

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