Jurassic World : Fallen Kingdom – Juan Antonio Bayona

Jurassic World: Fallen Kingdom. 2018

Origine : États-Unis
Genre : Transition
Réalisation : Juan Antonio Bayona
Avec : Bryce Dallas Howard, Chris Pratt, Rafe Spall, Isabella Sermon…

A la suite de la catastrophe Jurassic World, une question se pose : que faire des dinosaures qui se trouvent toujours sur Isla Nublar ? La question ne s’était pas trop posée après le drame du Jurassic Park, puisque le projet ayant été maintenu secret, l’armée avait pu vider les lieux à coups de bombardements aériens. Mais la situation est désormais toute autre et la planète entière est au courant de ce qui s’y trouve… Pour l’heure, tout le monde s’accommode du fait que des dinosaures se baladent librement sur l’île. Sauf que le volcan d’Isla Nublar s’est réveillé et promet d’engloutir tous les animaux. Pendant que les politiques (conseillés notamment par un certain Ian Malcolm) penchent vers l’option de la ré-extinction naturelle, d’autres militent activement pour la sauvegarde des animaux. C’est le cas de Claire Dearing, l’ex ponte du Jurassic World qui avait eu bien du mal à réchapper à la catastrophe. C’est justement parce qu’elle connaît le parc et ses systèmes de protection (censés toujours fonctionner) qu’un ex associé de John Hammond du nom de Benjamin Lockwood la contacte pour piloter une mission de sauvetage clandestine. Propriétaire d’une île voisine, Lockwood la lui cède pour servir de point de chute aux dinosaures qui pourront être sauvés. Pour tous les détails techniques, il renvoie Claire vers son bras droit Eli Mills. Celui-ci apporte notamment une milice qui devra prendre en charge le transport des bestiaux et la sécurité des personnes. De son côté Claire est accompagnée d’un analyste informatique, d’une paléo-vétérinaire et réussit à débaucher son ex collègue et petit copain Owen Grady dont la relation de confiance avec une raptor nommée Blue avait beaucoup aidé à les faire sortir sains et saufs de Jurassic World. Tout s’annonce bien jusqu’à ce que sur place la réalité se dévoile : Mills a profité de la maladie de Lockwood pour détourner le sens de l’expédition. Son but ? Ramener les dinosaures sur le continent, dans la vaste propriété de son chef alité et les vendre par enchère à des milliardaires plus ou moins bien intentionnés….

Décrocher son remake, son reboot ou sa séquelle tardive est un signe de consécration. On se souvient de vous : félicitations ! Mais l’ampleur du phénomène est tel que tous ces heureux élus ne sont pas logés à la même enseigne et reproduisent plus ou moins le schéma commercial de l’œuvre originale. Il y a le tout-venant remis ponctuellement sous les projecteurs (comme les séries B horrifiques). Puis il y a les têtes de gondoles comme les blockbusters d’antan qui deviennent les blockbusters de maintenant (SOS Fantômes, King Kong, la vague de Disney en prises de vues réelles…). Puis il y a la crème de la crème, ces blockbusters quasi générationnels promis à une saga flambant neuve et parfois accompagnée de dérivés comme des spin-offs ou des séries télé. C’est le cas de Jurassic Park. Et de Jurassic Park seul, puisque plus grand monde ou presque n’évoque ses deux séquelles que furent Le Monde perdu (pourtant lui aussi signé Spielberg) et Jurassic Park III (de Joe Johnston). Pourtant, officiellement, cette trilogie originelle ne s’est jamais éteinte. Tout au long des années 2000, Spielberg essaya de réfléchir à un quatrième volet sans aboutir à rien. Lorsqu’il le concrétisa enfin, la vague des remodelages battait alors son plein et Colin Trevorrow, le réalisateur choisi, ne fit de son Jurassic World qu’un reboot caché de la saga, changeant certes les personnages et les différentes phases de l’intrigue de Jurassic Park mais conservant la même trame tournant autour d’un parc à dinosaures partant en vrille, avec au milieu un duo d’enfants protégé par un couple se découvrant autant de talents d’aventuriers que de parents poules. Jurassic World fut un succès commercial, bien qu’il n’est somme toute que la réactualisation d’un film ancien par la grâce de l’évolution des effets spéciaux. Il est en tous cas dépourvu de toute forme d’émerveillement qui a aidé le film de 1993 à dépasser le seul stade du jalon dans la révolution numérique. Mais une séquelle lui était d’ores et déjà promise, pour laquelle Colin Tervorrow comptait prendre du recul en se plaçant aux côtés de Steven Spielberg au rang de producteur (et accessoirement de contrôleur scénaristique).

Pour se faire remplacer, le maître d’œuvre de la nouvelle trilogie programmée jeta son dévolu sur l’espagnol Juan Antonio Bayona. Un choix arrêté sur la foi de deux films : The Impossible et L’Orphelinat. S’il est facile de comprendre le lien unissant le premier -un film catastrophe centré sur le point de vue d’une famille- à Jurassic World, il est plus difficile de justifier le second, qui était un film d’épouvante à base de fantômes d’enfants dissimulant un point de vue social en vogue dans les films de fantômes hispaniques de l’époque. C’est que Trevorrow, secondé par Spielberg, avait une idée en tête : en finir avec les histoires insulaires et les parcs d’attraction et passer à autre chose. Cette autre chose passerait donc par un rapprochement avec le cinéma d’horreur, mais cela ne serait que provisoire en attendant un troisième film censé rendre effective la cohabitation humains / dino et qui à l’heure où ces lignes sont écrites devrait être réalisé par Trevorrow lui-même et se nommer “Jurassic World : Le Monde d’après“. Bref, Bayona se retrouva envoyé au casse-pipe, dans la même situation qu’un Brian Johnson qui dût se charger de la transition entre les deux bornes de la nouvelle trilogie Star Wars réalisées par le chef de projet lui-même. A charge pour lui de relier les vestiges du parc d’attraction et établir une rampe de lancement vers un dernier opus déjà pensé dans les grandes lignes. Son expertise horrifique était donc attendue à pure fin ludique, histoire de ne pas s’aliéner le public, mais ce qui lui était véritablement demandé était de passer avec subtilité d’un paradigme à un autre (échoppe qui valut à Rian Johnson une volée de bois vert), c’est à dire de faire la transition entre des dinosaures confinés sur leur île à des dinosaures gambadant gaiment au milieu de l’humanité.

Par rapport à son collègue sur Les Derniers Jedi, Bayona avait malgré tout plus de latitude. D’une part parce que l’univers Jurassic Park est bien moins complexe que celui de Star Wars, et d’autre part parce qu’il n’avait pas la pression imposée par une communauté de fans à l’affut du moindre sacrilège. Pour autant, ce n’est pas pour ça qu’il rompt avec ce qui constitue des passages obligés d’un film Jurassic Park : les deux héros qui forment un couple d’experts protecteurs pour un enfant en péril (la petite fille de Lockwood, perdue là dedans sans autre utilité qu’une singulière révélation tardive à son sujet… gageons que ça servira dans le prochain film), les méchants qui finiront immanquablement dévorés, le T-Rex qui surgit toujours spectaculairement avec tambours et trompettes, et puis bien entendu la sentimentalisation de certains dinosaures que le réalisateur pousse dans ses retranchements lorsqu’Isla Nublar est engloutie, avec cet emblématique brachiosaure resté à quai et qui se fond petit à petit dans les vapeurs volcaniques. Pour plus de sentimentalisme, Bayona dira après coup qu’il s’agit du même brachiosaure que Grant et compagnie virent en arrivant à Jurassic Park au début du film de 1993 (il aurait même été animé avec les méthodes de l’époque). Bref, tout en présidant à un au-revoir scénaristique pétri de symboles, le réalisateur ne s’écarte pas beaucoup des conventions et on serait bien en peine de se montrer surpris par la nature de chaque personnage. A travers le vieux Lockwood, il invoque même la figure de John Hammond, ainsi qu’à travers lui les dérives potentielles d’un idéalisme béat qui, fort de ses moyens, oublie toute forme de sagesse au profit de la réalisation d’un vieux rêve. La morale véhiculée n’évolue pas d’un iota : il s’agit toujours de mettre en garde sur les dangers des progrès génétiques qui ne prennent en compte ni les lois évolutives de la vie (le discours de Ian Malcolm enrichi par des répliques puisées dans les romans de Michael Crichton) ni les failles intrinsèques de la société humaine. Et c’est là que Bayona se raccroche au wagon de Colin Trevorrow, lequel ne faisait qu’accentuer ce qui était évoqué de manière bien plus rudimentaire dans la première trilogie (notamment via la corruption de Dennis Nedry) : les petits malins mal intentionnés qui voudraient faire main basse sur les dinos et la science qui les a recréés (le Dr. Henry Wu) pour en tirer profit d’une manière ou d’une autre. Jurassic World s’orientait vers un usage militaire -une idée très soutenue par Steven Spielberg-, mais Fallen Kingdom s’en tient à l’intérêt pécunier probablement pour ne pas marcher sur les pieds de son successeur. N’empêche que Bayona axe son film là-dessus à un point qui n’est guère raisonnable.

Que ce soit dans la petite partie sur Isla Nublar où ont quand même lieu quelques courses-poursuites de bon aloi (et l’adieu du brachiosaure évoqué plus haut), ou même dans la plus conséquente deuxième partie dans le manoir Lockwood, l’orientation qui tend ainsi à définir la nouvelle trilogie sacrifie corps et bien les dinosaures. Ceux-ci ne sont plus le danger principal mais bien le sous-produit d’une intrigue qui met en avant Mills et ses sbires. Des vilains à la vénalité caricaturale. Bien entendu, le coup des dinosaures devenus hors de contrôle a fait son temps, mais de là à réduire les bestiaux au simple rang de simples produits de contrebande, quelle idée ! Dans un cas la vénalité provoquait le chaos et s’effaçait une fois celui-ci enclenché, et dans l’autre elle est la finalité. Les dinosaures qui étaient jusque là une forme de vie recréée que les hommes découvrent incompatible avec leur propre espèce, sont désormais devenus des marchandises quelconques, non seulement pour ceux qui veulent en tirer profit, mais également pour les producteurs du film eux-mêmes ! Ils ont beau jeu de condamner Mills et ses sbires qui ne montrent aucun respect pour les dinosaures et créent même de nouvelles espèces en laboratoire (d’ailleurs du coup, pourquoi vont-ils s’emmerder à aller rechercher ceux d’Isla Nublar ?), mais eux-mêmes n’en ont guère plus en ne les montrant que sous le prisme de l’animal maltraité. A ce titre, remplacez les dinosaures par la faune des forêts amazonienne, et rien ne changerait. Ce n’est plus une forme de vie “à part” rivale de l’humanité, aussi fascinants qu’elle puisse être. Pire : reprenant ce qui était déjà dans Jurassic World, Bayona va jusqu’à “humaniser” les dinosaures en faisant des plus iconiques d’entre eux au sein de la saga -la T-Rex et surtout la raptor Blue- les alliés des gentils humains ! Le premier parce qu’elle intervient toujours au bon moment pour éloigner un danger ou sanctionner un vilain trafiquant, et la seconde parce qu’elle aurait depuis son enfance nourri une relation d’amitié avec Owen Grady… Et ne parlons pas de cet autre spécimen doté d’un crâne blindé qui aide à défoncer les murs d’une prison. Grotesque ! D’autant que, là encore en suivant le modèle de son prédécesseur, Bayona leur oppose un autre dinosaure, celui totalement inventé en labo, qui sera à peu près le seul à chercher des noises aux ineptes “héros”. Et c’est sur ce point qu’il utilise son expérience dans le cinéma horrifique : s’étant échappé dans le manoir Lockwood, l’indoraptor (tel est son nom) est tout en griffes et en crocs sur lesquels le réalisateur ne se prive pas d’insister via des plans convenus tout droit tirés des films de monstres : les déambulations dans les couloirs, les ombres portées sur l’enfant au lit et même le meuglement porté à la pleine lune lorsque le bestiau est juché sur le toit du manoir gothique. Un vrai loup-garou !

Tel le Godzilla japonais qui à force d’apparaître à l’écran avait été banalisé et réduit au rang de gentil monstre qu’on appelle si besoin, les dinosaures de Jurassic Park ont donc définitivement changé de nature, et certainement pas pour le mieux. Oui, le coup du parc ne tenait plus la route, mais y avait-il vraiment besoin de se servir d’eux pour des intrigues “techno-thriller” convenues au terme desquelles nous savons de toute façon qu’ils se retourneront contre les méchants humains mal intentionnés pour le plus grand bénéfice des gentils le cœur sur le main ? A l’instar de John Hammond, Steven Spielberg, Colin Trevorrow et maintenant Juan Antonio Bayona (ce dernier n’étant pas le plus à blâmer) auraient mieux fait de laisser tranquille ce qui était mort de sa belle mort, à savoir la franchise, plutôt que de faire des bidouillages sans queue ni tête pour essayer d’esbaudir les petits enfants tout en ramassant les pépètes des parents. Bidouillages qui, à bien y penser, remontent en fait au tout premier film. Tout en ayant eu le mérite d’essayer de correspondre aux connaissances paléontologiques de l’époque (le rapprochement des dinosaures avec les oiseaux plutôt qu’avec les lézards), Spielberg avait malgré tout sciemment pris des libertés en rebaptisant pour de simples raisons de marketing “velociraptor” (un dinosaure de même famille, mais n’atteignant pas un mètre de haut) ce qui aurait dû être appelé Utahraptor ou Deinonychus. Au motif que les véritables noms n’étant pas assez percutants. Ce fut le point de départ d’une cavalcade exponentielle vers le n’importe quoi, chaque film étant de plus en plus éloigné de l’aspect physique des dinosaures (qui d’après les connaissances actuelles avaient des plumes pour bon nombre d’entre eux, dont le T-Rex) mais également, désormais, de leur qualité d’espèce à part entière.

Une réflexion sur “Jurassic World : Fallen Kingdom – Juan Antonio Bayona

  • 13 décembre 2020 à 23 h 41 min
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    Bonne idée de faire le parallèle entre ce film et celui de Ryan Johnson (dont vous avait fait une coquille en l’appelant Bryan Johnson), parce que après ce film l’intérêt pour l’univers des dinosaures ne peut aller qu’en fléchissant tant il n’y a plus rien à raconter.

    Colin Trevorrow éjecté du dernier volet de la saga Star wars, va reprendre son poste de réalisateur, tout comme J. J. Abrams sur L’ascension des Skywalker, et le résultat ne pourra qu’être décevant.

    Il y a deux décennies, Tim Burton voulait faire son films de dinosaures, qui attaquaient les humains à partir de cartes topps, qui étaient assez gore et violente, à la manière d’un Ray Harryhausen, mais la sortie de Jurassic Park a réduit son projet à néant et il s’est rabattu sur une collection de cartes, celle de Mars Attack, qui donnera un de ses meilleur films.

    Pour faire simple, j’aurai aimé voir ce film, avec des dinos qui ne bouffent pas que les méchants mais tout le monde, comme les martiens hilare tuaient tout le monde dans Mars Attack. Le film de Spielberg est un film indépassable mais tout comme terminator, il est condamné à se répéter, des personnes vont sur une ile de dinosaures, mais des méchants par appât du gain veulent mettre la main sur ses dinosaures et donc foute le bordel, et finalement tout dégènere.Al a fin, les enfants sont saufs, et les méchants punis et ca fait 5 films que c’est comme ca.

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