Asylum – Roy Ward Baker

 

Asylum. 1972.

Origine : Royaume-Uni
Genre : Folie ordinaire
Réalisation : Roy Ward Baker
Avec : Patrick Magee, Robert Powell, Peter Cushing, Charlotte Rampling, Britt Ekland, Barry Morse.

Convaincu de ses aptitudes, le docteur Martin arrive en confiance pour son entretien d’embauche à l’institut psychiatrique de Dunsmoor. Pour lui, cela ne fait aucun doute, il aura le poste. Or sur place, il a la surprise de ne pas être reçu par le directeur de l’établissement mais par son associé, le docteur Rutherford. Ce dernier montre peu d’intérêt pour ses états de service. Il informe néanmoins le jeune médecin sur les raisons qui l’ont cloué dans un fauteuil roulant et qui ont empêché le docteur Starr d’être présent. Les deux faits sont corrélés puisque après avoir basculé dans la folie, l’ancien directeur s’en est pris à son associé alors que celui-ci lui tournait le dos. Ces précisions données, Lionel Rutherford propose un marché à son jeune confrère. Si parmi les quatre patients qui séjournent à l’étage, il réussit à identifier lequel d’entre eux est le docteur Starr, alors il obtiendra le poste. D’abord interloqué, le jeune médecin accepte l’offre et fait la rencontre des quatre patients en question. Il y aura d’abord Bonnie, puis Bruno, Barbara et enfin Byron. Quatre patients pour autant de personnalités tourmentées dont Martin va connaître les raisons de leur présence en ces lieux.

A peine Histoires d’outre-tombe mis en boîte se pose la question de l’après. Pas homme à tergiverser indéfiniment, Milton Subotsky choisit de répondre avec pragmatisme aux investisseurs pressés et pressants. Le public aime les films à sketchs ? Alors il s’empresse d’en remettre un sur les rails. Après tout, si l’identité de la Amicus doit passer par ce genre de film, qu’il en soit ainsi. Plutôt que de se plonger encore une fois dans la lecture des revues Tales from the Crypt et Vault of Horror, il refait appel à Robert Bloch, un fidèle de la première heure. Après Le Jardin des tortures et La Maison qui tue, l’écrivain accepte de bonne grâce d’associer de nouveau son nom au studio. Quatre de ses nouvelles sont sélectionnées dont l’une – “The Weird Taylor” – avait déjà connu une transposition à l’écran en 1961 dans la série Thriller. Impliqué au point de proposer un ordre précis dans l’agencement des histoires, il en nourrira un sentiment d’amertume en découvrant que celui-ci n’avait pas été respecté. Seule “Mannikins of Horror” conserve la même place, autrement dit la dernière. Ce qui n’a en soi rien d’étonnant dans la mesure où ce récit, à l’inverse des autres, se conjugue au présent, s’intégrant pleinement au fil rouge qui relie les différentes histoires entre elles. S’étant engagé à tourner La Chair du diable, Freddie Francis cède la place de réalisateur à un autre transfuge de la Hammer, Roy Ward Baker. A charge pour lui de tirer le meilleur parti de la vingtaine de jours de tournage qui lui sont alloué. Un délai assez serré mais parfaitement tenable pour ce réalisateur rompu à l’urgence des tournages de séries télés et dont le travail sera célébré contre toute attente à la Convention du Cinéma Fantastique, laquelle attribuera à Asylum le Grand Prix alors qu’il était programmé hors compétition. Créée au moment où la Hammer commençait à amorcer son déclin, la Amicus a pu être considérée comme un studio rival et en partie responsable de cette chute alors que la porosité entre les deux, que ce soit en terme de techniciens ou d’acteurs, conforte plutôt l’idée de deux entités complémentaires œuvrant dans un genre commun : l’horreur.

Au milieu des autres films à sketchs de la Amicus, Asylum se distingue aisément par sa manière d’introduire les différentes histoires. Tout repose sur une question simple : Qui est le docteur Starr ? De cette interrogation liminaire présentée comme un test d’embauche infaillible (enfin, selon les critères du docteur Rutherford) découle un fil rouge en forme d’investigation, lequel donne un sens à cette succession de récits impliquant des personnages qui n’ont que leur folie comme point commun. Le docteur Martin sera donc cet enquêteur malgré lui, celui qui découvre en même temps que nous les histoires de chacun des patients. Le film se joue donc sur deux niveaux, les récits de chacun se retrouvant enchâssés dans l’histoire personnelle du docteur Martin. Ce dernier nous apparaît comme un être vaniteux, trop confiant en ses capacités et en l’enseignement qu’il a reçu. A l’entendre, il est rompu à toutes les situations, même s’il ne dispose pas d’une grande expérience dans le domaine. Il s’appuie essentiellement sur ses connaissances théoriques, sans se soucier des aléas inhérents à la mise en pratique. Il penche néanmoins pour une approche plus humaine de sa profession. Les traitements de choc, très peu pour lui. Lui milite pour le dialogue. L’effet pervers du marché qu’il passe avec le docteur Rutherford tient justement à ce qu’il lui fasse oublier ses principes au profit de sa petite personne. Piqué au vif par les insinuations de son confrère (il l’estime plus à sa place à la tête d’une clinique privée à traiter les petits bobos de patients fortunés), il agit par orgueil. Il se soucie peu des pathologies des divers patients qu’il interroge, n’écoutant leurs histoires que pour mieux en tirer quelque indice susceptible de le mettre sur la bonne voie. En somme, il les utilise à son profit. Son entrevue avec Byron est d’un autre ordre. Déjà, l’homme en impose par son assurance et se présente comme médecin, neurochirurgien et spécialiste en orthopédie. Et plutôt que d’aborder les raisons qui l’ont conduit là, et qui n’ont pas l’air de le chiffonner outre-mesure, il évoque plus volontiers son nouveau hobbit : la confection de petits robots à visage humain. Face à ce patient qui en impose, le docteur Martin perd de sa superbe et lui laisse dicter le jeu. Byron incarne l’élément perturbateur qui bouscule l’ordonnancement du récit. A la fois pour le spectateur qui voit en lui le seul docteur Starr possible, et à la fois pour les personnages à l’insu desquels l’éminent médecin orchestre sa vengeance. Il représente également à lui seul tout un pan du cinéma fantastique par son côté savant fou. Il a beau ironiser en prétendant ne croire qu’en la science, ses jouets qu’il dote d’organes vivants ne sont rien d’autre qu’une manière de singer dieu dans son acte créateur. A cela s’ajoute un soupçon de magie noire dans sa manière de les diriger. Il y a indéniablement du génie chez cet homme, mais un génie utilisé à mauvais escient. Alors qu’il se vantait de sa perspicacité et de son sens de l’écoute, l’impétueux docteur Martin passe totalement à côté de son sujet. La faute à un esprit obtus, encombré de certitudes, qui précipite son échec.

A l’aune du sketch “Mannikins of Horror”, les précédents récits prennent des allures d’amuse-bouche. Non pas que le dernier sketch soit le meilleur – pour ma part, ils se valent tous dans leur médiocrité – mais parce qu’il influe directement sur le cours des événements. Les autres sketchs s’apparentent à ces histoires qu’on peut se raconter autour du feu. Il y a pour commencer “Frozen Fear”, énième histoire d’adultère. Sommé par sa maîtresse Bonnie de prendre une décision, Walter opte pour le meurtre de sa femme à coups de hache. Après l’avoir débitée en morceaux et rangée soigneusement dans un congélateur acheté pour l’occasion, il attend patiemment sa belle. Il aura la désagréable surprise de voir la tête empaquetée de sa régulière venir le narguer. Walter est l’exemple type du pauvre bougre qui ne sait pas prendre une décision. Un être faible que les femmes prennent un malin plaisir à mener par le bout du nez. Bonnie, en l’occurrence. Elle ne supporte plus son indécision et le pousse à passer à l’acte. De manière brutale, cela va sans dire, sinon ce n’est pas drôle. Elle joue les pousse-au-crime, bien contente de ne pas avoir à se salir les mains. Ce récit est d’une moralité à toute épreuve. L’homme adultère n’aura pas le loisir d’expérimenter sa nouvelle vie tant sa femme s’accroche à lui, même au-delà de la mort. Sous l’impulsion de Max Rosenberg, l’argentier du studio, Roy Ward Baker s’attarde plus que ne l’aurait souhaité Robert Bloch sur les membres coupés, mais néanmoins actifs, de l’épouse. Le tout sans la moindre goutte de sang ou de plans à la violence frontale. Le système D est de mise et si les effets spéciaux s’avèrent convaincants, la terreur reste aux abonnés absents. Le sort de Walter importe peu et comme c’est Bonnie qui joue les narratrices, on se doute que rien de fatal ne lui arrivera. La folie dont elle souffre tient davantage du choc émotionnel causé par cette agression improbable que de la psychiatrie.
“The Weird Tailor” s’intéresse quant à lui à Bruno, excellent couturier sans le sou dont la boutique tombe en décrépitude. Sommé par son bailleur de régler son loyer dans une semaine sous peine d’être expulsé, il accueille la commande de Mr Smith avec soulagement. Que celui-ci lui fasse part d’une liste de règles à respecter aussi saugrenues que contraignantes (il ne doit se mettre à la confection du costume qu’après minuit) ne le rebute pas. Avec l’argent promis, il aura de quoi renouveler son bail et c’est bien tout ce qui lui importe. Bruno est un brave type miné par la malchance. De l’homme providentiel, Mr Smith n’en a que l’apparence. En réalité, il n’apporte que le malheur. Pas de manière consciente, son but est tout autre, mais parce que à force de propos sibyllins, il instille le doute dans l’esprit de Bruno au point que ce dernier tente de forcer la décision. Nulle trace de folie chez le brave tailleur, tout au plus un début de dépression. Oubliable, ce sketch pose tout de même la question de la décence. Pour la troisième fois, la Amicus impose à Peter Cushing de jouer un personnage en deuil, lui faisant ainsi revivre inlassablement le calvaire qu’il a vécu au chevet de sa femme. En bon professionnel, le comédien se plie de bonne grâce à cette douloureuse introspection. On peut néanmoins trouver cet acharnement de trop.
“Lucy Comes to Stay” s’intéresse au cas de Barbara, une jeune femme gentiment recueillie par son frère après un séjour à l’hôpital. Inquiet pour elle, il s’est adjoint les services d’une infirmière qui vit à demeure afin de garder un œil sur elle en permanence. Une situation qui n’enchante guère Barbara. Heureusement, elle peut compter sur l’aide de son amie Lucy, toujours prête à lui donner un coup de main. S’il y a bien une patiente qui mérite sa place à l’institut psychiatrique de Densmoore, c’est bien Barbara. Voilà un cas classique de dédoublement de personnalité lié, du moins au sein de son récit, à la prise de pilules prohibées. La véritable nature de Lucy ne fait dès lors guère de doute. Et comme le récit repose entièrement sur cette révélation, l’intérêt s’émousse rapidement. Roy Ward Baker ne transcende pas son huis-clos, se bornant à un travail fonctionnel autour de ses deux comédiennes promises à un brillant avenir, Charlotte Rampling et Britt Ekland. Enfin, surtout pour la première dont la carrière inspire le respect tant par sa longévité que par sa diversité.

Louable par sa volonté de rompre avec le côté mécanique de l’enchaînement de récits disparates, Asylum manque quand même le coche. La faute à l’absence d’une histoire forte apte à marquer les esprits. En outre, le traitement de la folie est plutôt léger, simple prétexte à un jeu de dupes dont la conclusion prend valeur de symbole à l’échelle du studio. A la manière de ces candidats qui se succèdent à Dunsmoore, la Amicus enchaîne les films à sketchs dans l’espoir de se maintenir dans le jeu. Une politique qui cède à la rentabilité facile et qui a tôt fait de cataloguer le studio. Encore aujourd’hui, la Amicus est surtout connue pour ses films à sketchs, occultant ses autres productions.

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