Le Sixième continent – Kevin Connor

The Land That Time Forgot. 1974

Origine : Royaume-Uni
Genre : Monde perdu
Réalisation : Kevin Connor
Avec : Doug McClure, John McEnery, Susan Penhaligon, Bobby Parr…

Le bon temps des bouteilles à la mer, lorsqu’un quidam pouvait être le premier à vivre d’incroyables aventures et à les partager dans l’instant sans se soucier de ses “likes” !

Celle du jour concerne le Montrose, un navire civil britannique qui traverse l’Atlantique pendant la Première Guerre mondiale. Il aura eu la malchance de croiser la route d’un sous-marin allemand. Seule une poignée de survivants purent s’échapper dans un canot : quelques membres de l’équipage ainsi que Bowen Tyler et sa compagne Lisa. En plein océan, sans vivres et sans instrument de navigation, les perspectives n’étaient guère réjouissantes. C’est pourquoi les naufragés se précipitèrent sur leurs bourreaux lorsque ceux-ci refirent surface. L’objectif de Tyler, meneur de troupes du fait de ses connaissances en sous-marins, était d’éliminer discrètement les premiers matelots passant par la trappe, de s’emparer de leurs armes, de pénétrer au culot dans le rafiot et de le détourner en mettant son équipage aux arrêts. Le plan a marché à merveille ! Mais le capitaine Von Schoenvorts n’en est pas resté là et a saisi la première occasion pour reprendre les commandes. Tant et si bien qu’au bout d’un moment, ce conflit confiné conduisit tout le monde à oublier les réalités les plus basiques, dont la plus criante était le manque de carburant. Il s’avérait qu’à force d’avoir dérivé le sous-marin se retrouva en approche de Caprona, une terre inconnue dont la seule mention -n’allant pas plus loin que la description de ses côtes- remontait à 200 ans. L’adversité et l’esprit des explorateurs d’antan fit le reste : britanniques et allemands décidèrent d’enterrer pour l’heure la hache de guerre et de visiter ce qui s’avérait être une ” Terre que le temps a oublié”, et si possible d’en ressortir.

Car oui, “The Land That Time Forgot” désigne bien un territoire oublié du temps, et non un continent supplémentaire. On se demande pourquoi le titre français a ainsi modifié ce qui est pourtant à la fois le titre originel du roman de Edgar Rice Burroughs (le créateur de Tarzan) dont le film est adapté, mais aussi le titre de la version traduite du même roman (La Terre que le temps avait oublié, première des trois parties du cycle Caspak). Bien sûr, cela ne va pas vraiment à l’encontre de la nature de la Caprona ici visitée, dont la caractéristique première est moins sa nature géologique que sa vie aussi luxuriante qu’ancrée dans un passé biologique que l’on croyait irrémédiablement révolu. Toutefois, quitte à chipoter, cela engage quelque peu l’image suscitée : un continent entier n’est pas un petit coin de terre, à savoir ici un cratère volcanique, bien plus fragile et isolé ! Soyons donc rigoureux. D’autant que nous ne sommes pas face à n’importe quel film : il s’agit du premier opus d’une trilogie produite par la compagnie britannique Amicus, jusqu’ici surtout connue pour ses films d’épouvantes à sketchs. Désireuse de diversifier son offre, elle opta pour ces histoires de mondes perdus dont les plus notables occurrences littéraires sont dues à Arthur Conan Doyle ou à Jules Verne. Mais plutôt que de s’appuyer sur ces deux-là, la Amicus allait plutôt s’adosser aux nombreux récits imaginés par Edgar Rice Burroughs. Il y avait certes l’avantage du nombre -le plus gros de sa carrière d’écrivain a été consacré à ce thème-, mais également celui de la cohérence. Là où la Hammer s’appuyait sur les classiques de l’épouvante gothique, les films produits par Milton Subotsky et Max Rosenberg se voulaient davantage les héritiers d’une forme littéraire plus récente et synonyme de littérature populaire : les pulps et les comics horrifiques. D’où l’embauche fréquente pour leurs films à sketchs d’un écrivain comme Robert Bloch, chargé de rédiger bien des scénarios, parfois adaptés de lui-même. Et pour le démarrage de ce cycle des “mondes perdus”, Burroughs lui-même étant mort en 1950, ils jetèrent leur dévolu sur Michael Moorcock, prolifique et honoré écrivain spécialisé dans la fantasy et éditeur en chef de “New Worlds”, l’un de ces pulps qui en perdurant devint un magazine (qui accueillit d’ailleurs les premiers écrits de Terry Pratchett). Et pour réaliser, un jeunot qui allait se faire le spécialiste à l’écran des mondes perdus : Kevin Connor, un monteur passé à la réalisation avec Frissons d’outre-tombe (l’un des films à sketchs Amicus). Mais voilà : autant on peut réussir à faire de l’épouvante avec un budget réduit, autant les mondes perdus avec leur cortège de dinosaures sont plus problématiques. C’est probablement ce qui valut le refus initial du premier acteur auquel le rôle principal fut proposé : Doug McClure. Pour le faire accepter, il fallut qu’une autre firme vint faire l’appoint, et pas n’importe laquelle : la American International Pictures, qui connut le succès avec Roger Corman avant que celui-ci n’aille voler de ses propres ailes. Ainsi doté de l’acteur souhaité, d’un scénariste à même de saisir l’esprit d’Edgar Rice Burroughs et d’un réalisateur ambitieux, Le Sixième continent pouvait initier ce qui s’avérerait être le baroud d’honneur d’un studio (et même de deux : la AIP ne se portait elle-même pas très bien) trop hâtivement perçu comme un décalque de la Hammer.

Bien que Michael Moorcock soit connu pour ses œuvres de fantasy, le scénario du Sixième continent fait son possible pour ne pas trop se raccrocher à ce genre et pour garder un pied dans le monde réel. Il suit en cela le roman de Burroughs et en garde le point de départ, la Première Guerre mondiale, dont l’écho se répercute sur l’intégralité du film : non seulement la première demi-heure concerne uniquement la lutte pour le contrôle du sous-marin, mais le reste n’évacue jamais tout à fait la méfiance entre allemands et anglais. Malgré le “pacte” noué entre Tyler et Von Schoenvorts, malgré les liens cordiaux que leur commun intérêt pour l’exploration de cette terre perdue a fait naître, Kevin Connor n’écarte jamais la possibilité de la résurgence du conflit. On sent même venir de loin son redémarrage, au moment le moins opportun, sous l’impulsion de sous-fifres nettement moins conscients de la portée de ce qu’ils sont en train de vivre. Un peu naïvement, le réalisateur laisse transparaître une vision pacifique faisant de la guerre une puérile mesquinerie venant faire obstacle aux progrès de l’humanité en général, et de la connaissance d’un passé biologique retrouvé dans les anachronismes de Caprona en particulier. Que cela soit ses animaux préhistoriques, ses tribus d’humains primitifs ou les différentes étapes de l’évolution que laisse voir cette terre perdue, tout concourt à titiller les bonnes volontés d’hommes dit civilisés. Ce que de toute évidence tous ne sont pas, incapables d’effacer leur orgueil nationaliste face à la plus formidable des découvertes. Connor et Moorcock épargnent leurs héros – Tyler et Von Schoenvorts, héroïques et irréprochables explorateurs- et donnent essentiellement le mauvais rôle à l’un des subordonnés allemands, jamais en retard d’une crasse à faire aux anglais. Dans la même veine de facilité, ils casent également un personnage féminin dispensable : madame Tyler, biologiste de son état, caractérisée par les clichés galants habituels. Non sans afficher des relents maternalistes, elle ne servira tout compte fait qu’à faciliter la compréhension de Ahm (un “sauvage” qui s’est joint à eux) après avoir dressé quelques leçons de morale à bord du sous-marin et avant de se transformer dans le climax en “demoiselle en détresse”. De tout cela il résulte un film empreint d’une vision très vieille école qu’on ne saurait expliquer par l’époque où a été conçu le film (au milieu des années 70, quand même). La fidélité à Burroughs serait davantage à mettre en cause. Toutefois, difficile d’en tenir véritablement rigueur à Connor. Car dans le fond, son but n’est rien d’autre que de faire renaître non seulement un “monde perdu”, mais également la tradition littéraire -et cinématographique- qui va avec, avec son charme désuet et ses appels au merveilleux issus d’un temps où la planète n’était pas connue dans ses moindres recoins. Ce qui implique des considérations morales idéalistes quelque peu dépassées.

Impulser du modernisme dans un sous-genre aussi rétro aurait été un exercice certes plus audacieux, mais aussi plus ardu. Préserver la tradition l’est nettement moins, et ne contribue certainement pas à relancer une firme en passe de devenir “has been”, mais d’un autre côté réussir à retrouver ce côté suranné n’est pas non plus sans challenge. C’est d’ailleurs ce que (le bien prénommé) Dino de Laurentiis essaiera de faire avec son remake de King Kong, de même que Peter Jackson bien des années plus tard, sans même parler de la saga Jurassic Park. Avec avec à chaque fois des moyens dont ne disposait pas la Amicus et qui en fin de compte pouvaient justement nuire à l’exercice. Pour peu qu’ils ne soient pas non plus catastrophiques, les effets spéciaux datés peuvent donner du charme à l’entreprise, voire lui en faire gagner à mesure que le temps passe et que les références et usages deviennent numériques. C’est ce qui arrive à ce Sixième continent dont les créatures un peu gauches (si ce n’est carrément raides comme des piquets dans le cas des ptérodactyles) sont souvent des maquettes filaires intégrées à des décors eux-mêmes en modèles réduits. On pourrait également trouver à redire sur la précision anatomique des bestiaux, y compris avec les données archéologiques de l’époque ! De même pour l’ambiance “mésozoïque”, qu’un sous-bois espagnol (là où le film fut partiellement tourné) peine à recréer. Toutefois, cela fait illusion. Le principal est ailleurs : il est dans la vision que donne le réalisateur de ce cadre et de ces créatures qui, contrairement aux humains, n’agissent qu’en fonction de leur nature. Aucun des animaux -et ils sont nombreux (ptérodactyles, T-Rex, tricératops, diplodocus, plésiosaures…)- n’agit pour le plaisir de tuer en se transformant au passage en serial killer. Il s’agit toujours de préserver leur territoire, ou bien de se nourrir : des considérations basiques qui, tout en procurant la dose d’action nécessaire permet de sauvegarder l’idée d’aventure dans un monde perdu où les humains du XXe siècle sont clairement des intrus. A l’opposé de leurs “cousins” préhistoriques, qui savent rester à leur place face aux forces de la nature qu’ils ne maîtrisent pas : les dinosaures et autres bestioles, donc, mais aussi la mer, le climat ou encore les volcans. Notons d’ailleurs qu’il existe plusieurs tribus aux degrés d’évolutions divergeant, et que la plus malveillante n’est pas la moins “civilisée” d’entre elles (ainsi, le sympathique Ahm prit pour guide et compagnon par les deux capitaines appartient à la plus faible des tribus). Pour autant, il ne faudrait pas voir dans Le Sixième continent une grande œuvre de militantisme rétrograde pré-“Unabomber”. Si Kevin Connor montre une déférence certaine pour la nature et pour les êtres qui ont existé avant nous, et s’il brocarde un peu la société moderne, son objectif premier est bien de faire un pur film d’exploration avec ses passages obligés. Ce qu’il fait du reste très bien, jonglant entre les phases de découverte, de survie et de réflexion pour aboutir à un tout qui prend en haleine et qui, teinté qu’il est de nostalgie, sait se placer lui-même “hors du temps”.

Franche réussite que ce démarrage d’un cycle qui, toutefois, pourrait justement trouver ses limites dans le fait qu’il puisse au bout d’un moment sentir le réchauffé. Pour ne pas y plonger, le mieux est encore de rester fidèle à Burroughs et aux pulps en tablant sur la continuité narrative. Et Le Sixième continent de s’achever sur un “cliffhanger”. On retrouvera ainsi Bowen Tyler trois ans plus tard dans Le Continent oublié, toujours sous la houlette de Kevin Connor. Par contre on ne le retrouvera pas dans Centre Terre : septième continent, intercalé entre les deux autres. Lui aussi produit par la Amicus, lui aussi réalisé par Kevin Connor, lui aussi avec Doug McClure (aux côtés de Peter Cushing), lui aussi adapté d’Edgar Rice Burroughs… mais qui n’appartient pas au cycle Caspak (c’est le premier roman de la saga Pellucidar). Après la Amicus, Connor continuera dans la même veine avec Les Sept Cités d’Atlantis (toujours avec McClure) et avec Le Trésor de la montagne sacrée (avec Christopher Lee et sans McClure, et un peu plus ouvertement imprégné de fantasy).

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