Gutterballs – Ryan Nicholson

Gutterballs. 2008.

Origine : Canada
Genre : Game Over
Réalisation : Ryan Nicholson
Avec : Alastair Gamble, Mihola Terzic, Nathan Witte, Candice Lewald, Nathan Dashwood, Wade Gibb.

La tension est à son comble à l’Xcalibur, salle de bowling qui voit régulièrement s’affronter deux équipes rivales en dehors des heures d’ouverture légale. Un privilège permis par Egerton, le concierge des lieux, particulièrement coulant avec ces jeunes compte tenu du tombereau d’injures qu’il doit encaisser chaque soir. La partie démarre et un joueur non identifié inscrit sous le sobriquet de BBK s’invite à la fête. Personne n’y prête trop attention jusqu’à que son score dépasse les leurs à coup de strikes symbolisés par une tête de mort. Et plus ce joueur de l’ombre enchaîne les strikes moins il y a de joueurs présents autour des pistes. Il s’en passe de drôles à l’Xcalibur.

Si le nom de Ryan Nicholson ne vous dit rien, nombre d’entre vous connaissent pourtant son travail puisqu’il a notamment œuvré sur les tournages du 13e guerrier, Destination finale, Scary Movie ou encore tout récemment de The Predator au département effets spéciaux. Et parallèlement à cette riche carrière, il s’est dit que cela serait amusant de passer à la mise en scène. D’autres spécialistes en effets spéciaux et maquillages ont par le passé franchi le rubicond. Parmi eux, John Carl Buechler (Troll), Stan Winston (Le Démon d’Halloween), les frères Chiodo (Les Clowns tueurs venus d’ailleurs), Tom Savini (La Nuit des morts-vivants, le remake) ou encore John Bruno (Virus) et Gabe Bartalos (Écorché vif). Des pointures dans leur domaine, pas toujours reconnus à leur juste valeur (qui se souvient par exemple que John Carl Buechler nous a quittés au mois de mars 2019 ?) et qui par passion se décident un jour ou l’autre à passer derrière la caméra pour des résultats le plus souvent désastreux. Souvent à juste titre, il faut bien le reconnaître. Ryan Nicholson leur emboîte le pas en 2006 avec Live Feed. Il enchaîne ensuite avec Gutterballs, un slasher vendu comme un hommage au cinéma d’horreur des années 80 à l’image de son affiche, amusant démarquage de celle du Maniac de William Lustig. Ryan Nicholson ne s’en cache pas, il voue un culte à cette période. Lui et son équipe s’échinent donc à conférer au film une patine d’époque, des tenues vestimentaires (par exemple, la tenue que porte Dave renvoie à celle que Duckie arbore dans Rose bonbon) jusqu’aux éclairages (dixit le making of), si tant est que tourner en numérique permette de renouer avec la photographie d’alors. Cette façon de penser ses films “à la manière de” devient presque un genre à part entière tant ce discours revient souvent actuellement. Maintenant, il s’agit de juger le produit sur pièce et si on sent effectivement cette envie de regarder dans le rétroviseur, notamment en masquant les marqueurs les plus évidents de l’année réelle de réalisation du film (même si au détour d’un dialogue inutile, le téléphone mobile est évoqué), Gutterballs demeure un film bien de son époque.

Le film frappe d’emblée par sa vulgarité. Également scénariste, Ryan Nicholson n’a clairement pas la plume inspirée. Les dialogues se limitent à une logorrhée de gros mots et à quelques vannes qui visent toujours en dessous de la ceinture. Sans surprise, la caractérisation des personnages relève de la même subtilité. Steve et ses potes s’imposent en gros lourdauds emplis d’une frustration tenace, laquelle s’exprime dans un premier temps par une violence verbale puis dans un second temps par une violence physique. Ils ne cherchent jamais le dialogue, lui préférant invariablement la confrontation. Ce sont des roquets, jamais plus forts que lorsqu’ils se sentent bien à l’abri au sein de leur groupe, toujours à aboyer pour masquer leur petitesse. En face, ce n’est guère mieux. Si Jamie et ses amis ne cherchent pas systématiquement la bagarre, ils jouent néanmoins sur un registre similaire. Seule la présence dans leur entourage des trois filles et de Sam, le travelo, contribue à les différencier de leurs opposants, sous-entendant de leur part une plus grande sociabilité et ouverture d’esprit. Mais est-ce que cela les rend plus intéressants pour autant ? Le réponse est non. Ryan Nicholson n’a que faire de ses personnages et ceux-ci ne l’amusent que le temps de les mettre à mort. Il orchestre donc un jeu de massacre assez basique parmi les personnages des deux camps dont les disparitions successives inquiètent uniquement ceux qui restent sur le mode de la blague (Steve et cette bière qu’il réclame à corps et à cris sans jamais l’obtenir). Il ressort de tout cela une forme d’individualisme inconscient. Chaque personnage mène sa petite vie de son côté sans trop se soucier de ses petits camarades, avec une propension à vouloir tirer son coup, nettoyer sa boule ou se refaire une beauté. Du pain bénit pour le tueur qui n’a ainsi pas trop à se casser la nénette pour les massacrer. Une flemmardise qui s’étend au réalisateur lui-même. Ryan Nicholson ne fournit guère d’efforts pour instaurer une quelconque tension, et encore moins pour exploiter un décor qui ne reste qu’accessoire. Gutterballs se construit comme une pièce de théâtre inversée où la scène – ici, les pistes de bowling – est le lieu où il ne se passe rien au contraire des coulisses (le coin bar, les toilettes, des pièces d’intendance) où se joue l’essentiel de l’intrigue. Et en général, lorsque les personnages quittent la scène, c’est pour ne plus y revenir. Il faut ainsi patienter jusqu’au dernier quart d’heure pour que les rescapés finissent par s’apercevoir que quelque chose ne tourne pas rond. Et loin de faire décoller le film, cette prise de conscience s’accompagne illico de révélations en pagaille au détour d’un couloir. Non content de s’inspirer des slashers, Ryan Nicholson se gargarise d’avoir aussi apporté une touche de giallo à son film, laquelle se résume à un tueur masqué dont l’identité nous est dévoilés lors du dénouement. Mais lesdites révélations arrivent de manière tellement grossières que l’on frôle la parodie. Une dimension parodique qui se retrouve tout entière dans l’aspect du tueur lequel, affublé d’un sac de bowling en guise de masque, prête davantage à rire – jaune – qu’à frissonner.

Tout à sa joie de réaliser non pas un film mais le film qu’il voudrait voir, Ryan Nicholson met tout ce qu’il aime et attend d’un film d’horreur sans se soucier d’une quelconque cohérence quant aux genres abordés. Il part d’un postulat simple qui vaut profession de foi : plus il y a de gore et de nudité, mieux c’est. Alors il s’empresse de déshabiller ses comédiennes à la moindre occasion et conçoit même deux scènes de meurtres autour de parties de jambes en l’air. Il ne faut dès lors pas s’étonner que Gutterballs soit très branché cul, que ce soit dans les dialogues (beaucoup de jeux de mots autour des boules et des quilles, notamment) ou dans les gestes, ou qu’une comédienne fasse irruption dans une scène les seins à l’air sans que rien ne vienne le justifier. Clairement, Ryan Nicholson se rince l’œil à bon compte et offre aux spectateurs son lot de playmates. Or ce côté décomplexé se marie mal avec ce qu’il met en place lors du pré générique. Dans le maelström des multiples influences qu’il revendique, il y en a une que je n’ai pas encore citée : le Rape and Revenge. Sur le modèle de La Dernière maison sur la gauche et de I Spit on Your Grave, il fait vivre au personnage de Lisa un véritable calvaire, violée et brutalisée par quatre brutes (Steve et ses potes) lors d’une scène certes pas franchement réussie (la mauvaise direction d’acteurs et la mise en scène hésitante empêchent à la scène de déployer tout son potentiel banalement horrifique) mais lourde de conséquence par ce qu’elle induit de l’impunité dont certains hommes se croient les dépositaires. Sous l’impulsion de Steve, parfait prototype du connard patenté qui éructe plus qu’il ne parle et qui se sent heurté dans sa virilité que Lisa se soit offerte à un autre homme, la jeune femme est réduite au rang de salope bonne qu’à satisfaire la libido de ces messieurs, qu’elle le veuille ou non. En général, ce type de film se compose de deux parties plus ou moins égales, la première versant dans l’ignominie de l’agression avec son lot d’humiliations et de brutalités quand la seconde se complaît dans une explosion de violence à vocation exutoire. En reléguant la scène du viol collectif au pré générique, Ryan Nicholson la rend anecdotique. Même si la vague de meurtres qui suit découle directement de cet événement, la manière dont elle touche indifféremment les coupables et les innocents – avec une prédilection pour ces derniers, plus nombreux – tend à en minimiser la portée. Le réalisateur traite cet événement sans la moindre réflexion, comme une scène d’horreur lambda. Il condamne ainsi sa principale victime à errer en marge du récit, candidate désignée pour être l’auteure du massacre. Pour lui, ce viol se limite tout bonnement à une scène choc propice à la nudité de sa comédienne et qu’il agrémente, comme si cela ne suffisait pas, d’ajouts sordides. Le grotesque des situations qui s’ensuivent et le dénouement à base de révélations aussi improbables qu’illogiques achèvent de créer le malaise. Ryan Nicholson n’a pas de recul sur ce qu’il filme et gère bien mal le dosage des ingrédients dont il agrémente son film. Il a finalement une vision très limitée du genre qu’il chérit et un sens de l’humour tellement beauf que son film en devient caricatural.

Le slasher a par essence un côté répétitif et c’est en partie ce qui a causé sa disparition des écrans jusqu’à la résurgence Scream. Il est à ce titre rageant de voir ces générations de thuriféraires en perpétuer les défauts tout en ajoutant de nouveaux. Gutterballs n’est qu’un film de suiveur, exempt de toute originalité et d’idées neuves. Le type de films qui pullule dans les festivals thématiques et qui curieusement rencontre souvent un bon écho de la part des spectateurs. Sans doute ce côté madeleine de Proust de plus en plus recherché actuellement dans le milieu culturel et qui rend indulgent une partie des spectateurs. Porté par cette vague nostalgique, Gutterballs a obtenu le prix du public à l’Insomnifest de Leeds. Un prix qui a eu comme conséquence la naissance quelques années plus tard d’un improbable Gutterballs 2, toujours signé Ryan Nicholson. A ce jour, une seule certitude, si un troisième volet devait être entrepris, cela serait sans son principal instigateur, décédé en 2019.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.