Gas-s-s-s – Roger Corman

Gas-s-s-s ! -Or- It Became Necessary to Destroy the World in Order to Save It. 1970

Origine : États-Unis
Genre : Comédie
Réalisation : Roger Corman
Avec : Bob Corff, Elaine Giftos, Ben Vereen, Talia Shire…

Si Corman a toujours surfé sur l’air du temps, adhérant plus ou moins aux modes qu’il enfourchait, on ne peut guère lui reprocher de se montrer hypocrite en se penchant sur le phénomène hippie. Sans en être un lui-même (d’autant qu’il avait passé la quarantaine), il en a pavé la voie cinématographique en affichant régulièrement un modernisme de ton, de forme et d’esprit… L’humour satirique de Bucket of Blood, le féminisme de La Femme guêpe ou encore les effets psychédéliques du cycle Poe, tels sont quelques unes des étapes jalonnant un parcours qui le verra ensuite prendre ouvertement parti pour les droits civiques (The Intruder), à s’intéresser aux phénomènes des gangs de motards (Les Anges sauvages) ou à s’adonner lui-même au LSD pour mieux en évoquer les effets (The Trip). Ainsi, il était de lui-même dans l’air du temps avant même de chercher la rentabilité. Et c’est pourquoi ses vieux partenaires de l’American International Pictures, Jim Nicholson et Sam Arkoff, vinrent une fois de plus le rechercher pour orchestrer une comédie inspirée par l’un des slogans du moment arguant qu’il ne fallait pas faire confiance à quelqu’un de plus de 30 ans. Corman était alors en phase de retrait vis à vis de l’AIP, ayant notamment créé sa propre firme, la Filmgroup, et envisageait à court terme de mettre sa carrière de réalisateur entre parenthèses pour se consacrer à plein temps à la production. Mais enfin, il vit dans Gas-s-s-s une opportunité intéressante et accepta le projet avant d’aller réaliser en Irlande ce qui serait son dernier film avant 20 ans, Le Baron rouge. Et c’est comme cela qu’il se retrouva embarqué dans ce qui fut en fait un pas décisif en direction de sa reconversion… Car l’expérience Gas-s-s-s tourna au calvaire : un tournage itinérant, un froid de canard tout du long, un budget ne cessant de gonfler au point où Corman et ses troupes durent payer les ajouts nécessaires en liquide (en gardant les factures pour remboursement ultérieur par l’AIP) et, goutte d’eau qui fit déborder le vase, un montage aseptisé à l’instigation de Jim Nicholson plus que de Sam Arkoff. Ce dernier point particulièrement entraîna la rupture cette fois définitive avec l’AIP. C’est que ses ex patrons, désormais à la tête d’un studio bien plus huppé que dix ans auparavant, et donc bien plus prudents, avaient non seulement fait couper des séquences impliquant Dieu (doté d’un fort accent juif) mais également le plan final, considéré par Corman comme l’un des plus travaillés de sa carrière. Du haut d’une mesa, toute la faune peuplant Gas-s-s-s était filmée pour une conclusion orgiaque remplacée ici par un anodin plan final à base de baiser. Retardé par le laborieux tournage au cours duquel ses collaborateurs ne l’avaient jamais vu si démotivé, Corman avait dû précipitamment partir pour l’Irlande et Le Baron rouge, confiant le montage définitif à l’AIP. Il vécut le résultat comme une trahison et cette fois la brouille sera définitive.

Une fuite de gaz toxique dans un laboratoire militaire en Alaska provoque la mort de quiconque est âgé de plus de 25 ans… Une histoire de neurones qui à cet âge-là commenceraient à perdre de la vigueur, le gaz ne faisant que rendre le processus de dégénérescence immédiat… Une occasion en or pour la jeunesse de transformer la civilisation selon ses propres idéaux iconoclastes ! Au nombre de ces jeunes figurent Coel, un hippie qui va bientôt faire la connaissance de Cilla, hippie elle aussi. Ensemble, et rejoints par quelques compagnons façonnés par le flower power, ils prennent la route du Nouveau Mexique, où un mystérieux “Oracle” aurait établi un idéal communautaire… En chemin, ils seront confrontés à une ribambelle de quidams et de groupuscules, tous dotés de leur avis sur ce que devrait être le monde d’après…

Quel qu’en soit l’historique, cette comédie fait définitivement figure d’incarnation du “flower power”. Elle est de ces films tellement ancrés dans leur époque qu’ils ont bien du mal à passer à la postérité. Roger Corman fait d’ailleurs son mea culpa à ce sujet : revendiquant la volonté de ne pas rendre son propos trop évident, il admet avec lucidité l’avoir abusivement enrobé d’éléments de pure comédie. Au point de rendre la signification du film indécelable pour ses spectateurs. A l’origine, il envisageait Gas-s-s-s comme l’addition des revendications de la jeunesse hippie et des réticences que Corman commençait à avoir à leur encontre. Cela aurait donc dû être dans la forme une comédie extrêmement ambitieuse, passant en revue les idées et tendances de l’époque au gré des rencontres de son groupe de personnages principaux. Au lieu de cela, nous sommes face à un maelstrom de gags bon enfants, voire puérils, qui partent dans tous les sens et sapent la signification du scénario demandé par Corman à George Armitage (un nouveau venu dans son écurie). Non que le film aurait dû faire la leçon à son jeune public, mais sous la forme d’une satire il aurait dû en tout cas le mettre en garde sur ce que leur société fantasmée aurait pu faire naître de négatif. Cela va d’un fascisme “coloré” à l’inaptitude à faire face à toute forme de difficultés (médicales par exemple) en passant par quelques contrariétés d’ordre sentimental qui ne sont d’ailleurs pas sans faire leur petit effet : l’héroïne qui accueille ses violeurs bras et cuisses grands ouverts, ou encore cette femme enceinte qui décide sur un coup de tête de souhaiter bonne continuation à son homme parce qu’elle est bien là où elle est, dans une espèce de décharge sauvage… Dans cette société de jeunes idéalistes, rien n’a d’importance, et en un sens même pas la vie humaine (voir avec quelle désinvolture les protagonistes prennent la mort -certes fantasque- de l’un d’entre eux). L’impression générale est qu’en fait rien ne se construit : tout est façonné par l’instant. La multiplicité de groupuscules, parfois antagonistes, est en fait bien plus proche d’un chaos post-apocalyptique (annonçant Mad Max 2, le ridicule assumé en plus) que du monde rêvé par John Lennon dans “Imagine”. Ce sont de micro-sociétés puériles en représentation permanente, et il n’en va d’ailleurs pas autrement de celle fondée par l’Oracle, qui est l’aboutissement du voyage de Coel et de Cilla… Voilà globalement ce que l’on peut retirer de Gas-s-s-s. Cela ne va pas chercher très loin, les observations de Corman étant bien trop disparates pour constituer une somme sur le flower power contemporain au meurtre de Sharon Tate et au désastre du festival d’Altamont. Surtout, comme Corman le dit lui-même, les propos qu’il tient sont loin d’être prégnants, enterrés qu’ils sont dans une masse d’excentricité 60’s née d’un postulat que Corman avait déjà employé…

Le coup du gaz tueur laissant avant tout le champ libre à Corman pour s’intéresser au devenir de personnages savamment choisis avait déjà été usité à l’occasion de La Dernière femme sur Terre. Il remet donc le couvert, trouvant le prétexte de ce gaz pour mettre en scène un monde dominé par des adeptes du flower power. Quel que soit leur âge, d’ailleurs, puisque bien des figurants semblent avoir dépassé la date de péremption des 25 ans. De ce point de départ qui du passé fait table rase, Corman se lance dans une sorte de road movie passant en revue groupuscules ou énergumènes isolés qui lui semblent pertinents pour ce qu’ils impliquent, mais aussi et surtout pour ce qu’ils amènent de loufoque. Une équipe de foot américain (pom pom girls incluses) qui devient un véritable parti fasciste dont les supporters forment la base (para)militaire, des Hell’s Angels s’adonnant au golf à corps perdu, des cowboys défendant l’idéal américain à coup de pétoires, un médecin inepte, un policier texan prenant sa fonction trop à cœur, et même -clin d’œil référentiel- Edgar Allan Poe, qui tout de noir vêtu, avec sa compagne Lenore et son corbeau sur l’épaule, intervient régulièrement pour émettre des observations fatalistes sur le devenir de tout cela… A croire qu’il incarne Corman lui-même, se faisant comme lui le sombre observateur du maelstrom bariolé que sont devenus ces États-Unis fantasmés.

 

A la faune qui s’active on peut incorporer également le groupe de héros lui-même, puisque l’excentricité n’y est pas moins de mise qu’ailleurs. L’outrance de tout cela et des interactions entre chacun façonne un humour particulièrement lourd tapant aussi bien dans le gag cartoonesque que dans la satire sociétale en passant par des répliques bien senties ou encore par des décors faisant la part belle à l’esthétique “flower power” et par des détournements en tout genre. Gas-s-s-s est une plongée en absurdie et revendique son époque par la forme comme par le fond… C’est un foisonnement complet, et qui dans ses défauts mêmes ressemble à son époque d’excès (ou du moins à l’image d’Epinal que revêt désormais cette époque) : l’optimisme revendicatif, l’idéalisme exacerbé, les confrontations d’utopies, l’excentricité, la liberté de mœurs… Mais tout cela ne débouche hélas pas sur grand chose, pour la bonne raison qu’en réalité rien n’est construit : tout se fait au jour le jour, et le sens des réalités échappe à ses acteurs. Sans avoir préalablement consulté son autobiographie, il aurait été difficile de percevoir la volonté de Corman d’analyser une époque avec sympathie mais lucidité. Même en le sachant, ce n’est du reste pas aisé… En conséquence Gas-s-s-s ressemble à une petite pastille calibrée, typiquement fin 60’s, un peu à la manière d’un Casino Royale (le budget en moins). Pas désagréable tant il se révèle singulier, mais ni franchement drôle ni encore moins profond. En revanche, on peut y voir le précurseur de l’admirable Course à la mort de l’an 2000 réalisé par Paul Bartel pour le compte de la New World. Tous deux sont des road movies post-apocalyptiques, tous deux mettent en vedettes des personnages caricaturaux, tous deux défient les mœurs et le bon goût et n’hésitent pas à revendiquer le ridicule (les voitures du Bartel faisant par exemple écho à celles du Corman : des buggies, des voiturettes de golf…). A ceci près que le film de Paul Bartel réussit son coup en ne ciblant pas une époque précise et en se montrant bien plus incisif et radical dans ses constatations et son humour. De là à voir dans Gas-s-s-s la preuve que Corman, aussi progressiste fut-il comme individu ou comme cinéaste, serait bientôt dépassé par des jeunes pousses, il n’y a qu’un pas. Que nous franchirons tout en défendant le brave Roger en arguant qu’il s’en apercevait lui-même, et que sa décision de ne plus réaliser et de passer intégralement à la production relève autant de la stratégie commerciale que de la modestie artistique…

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