Cinéma Western

Le Spécialiste – Sergio Corbucci

Ecrit par Loïc Blavier

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Gli specialisti. 1969.
Origine : Italie / France / R.F.A.
Genre : Western
Réalisation : Sergio Corbucci
Avec : Johnny Hallyday, Gastone Moschin, Mario Adorf, Françoise Fabian…

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Légende de l’ouest, Hud (Johnny Hallyday) revient à Blackstone pour venger son frère lynché par une foule accusatrice qui l’avait accusé d’avoir dérobé la banque, et donc leurs sous, qui n’ont toujours pas été retrouvés. Les nouvelles vont vite, et les citoyens sont effrayés. Ils exigent que le shérif (Gastone Moschin) leur rende leurs armes, normalement interdites à Blackstone. Le solide gaillard tient bon, et il compte bien faire respecter l’ordre. Hud devra lui aussi abandonner ses armes en arrivant à Blackstone. Pas sûr que cela suffise, surtout que son arrivée va aussi coïncider avec un regain de violence de la part des révolutionnaires mexicains dirigés par El Diablo (Mario Adorf).

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Après avoir fait son beurre musical en reprenant à son compte (et en français) plusieurs standards du rock’n’roll américain, Johnny Hallyday cherche à devenir acteur, et s’empresse d’aller en Italie, là où les westerns spaghetti venaient de lancer ou de relancer déjà plusieurs vedettes et permettaient accessoirement de toucher un public international. Cela tombe pile au moment où Sergio Corbucci vient de livrer coup sur coup Le Mercenaire et Le Grand silence, deux films légitimement reconnus parmi les meilleurs westerns spaghetti. Le chanteur acteur marche donc sur les pas de Franco Nero et de Jean-Louis Trintignant, tâche ardue si il en est, mais qui avec un réalisateur en très grande forme pouvait s’avérer payant. Sans tomber dans l’anti-johnnisme primaire, force est de constater que l’on est loin du compte. Hallyday ne brille pas par sa prestation, dominée par de monotones récitations. Mais l’échec ne lui est imputable que très partiellement, le principal défaut étant la façon dont est écrit son personnage, qui derrière ses allures de rebelle de l’ouest représente en fait le bon sens aux relents moralisateurs, celui qui défend les faibles jeunes femmes (toutes amoureuses de lui), sympathise avec un vieux fossoyeur croulant et constitue le juste milieu entre des citadins bourgeois qui ne pensent qu’à récupérer leur argent et des bandidos mexicains qui ne lésinent pas sur la violence. Ce n’est pas peu dire que Hallyday se fait voler la vedette : face à la gouaille sardonique d’un Diablo (du Mario Adorf typique) ou face aux charmes corrupteurs d’une jeune banquière (Françoise Fabian), son silence entrecoupé de plates déclarations solennelles ne pèse pas bien lourd. Même le shérif pacifiste lui fait de l’ombre en étant bien plus développé d’un point de vue dramatique. Là où Hud est constant dans son caractère et ne réserve que peu de surprises (si ce n’est quelques coups de sang imprévus -dont un, ridicule, qui le voit sauter au dessus du cheval du shérif, piquer l’arme de ce dernier et abattre un type sur un toit avant d’avoir touché le sol-), le personnage de Gaston Moschin dispose de plusieurs facettes : le shérif épris de justice mais parfois dépassé par les évènements, l’homme timide et maladroit avec les femmes… Corbucci donne l’impression de ne pas savoir quoi faire de son personnage principal, et s’est plutôt par dépit qu’il lui créé une relation amoureuse avec Sheba (Sylvie Fennec), vieille connaissance de Hud vivant en retrait du village. Encore plus saugrenu, le réalisateur envoie quatre admirateurs aux basques de Hud, attirés à l’origine par l’argent disparu mais qui très vite chercheront à être « formés » par le renommé pistolero. Lequel s’en fout totalement et les vire en les menaçant d’un coup de pied au cul, un peu comme une vache chasserait machinalement une nuée de mouches. Si ce n’est pour faire une vague critique de la communauté hippie, incarnation de l’immaturité (ces quatre jeunes gens sont délurés, fument des pétards et réussiront le tour de force d’obliger tous les villageois à se mettre à poil !), on se demande vraiment ce qu’ils viennent faire là.

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Tout n’est cependant pas à jeter, et comme à son habitude Corbucci prend un malin plaisir à mutiler ses personnages. Django finissait avec les doigts brisés, Silence portait bien son nom de muet, et cette fois Hud se fait copieusement plomber, finissant le film avec une jambe et un bras totalement hors service. El Diablo est lui dès le départ privé d’un bras, ce qui le rend encore plus méchant vis à vis des bourgeois qu’il abhorre (à travers lui, on retrouve quelque peu le Corbucci politique du Mercenaire). Ces demi-infirmes se retrouvent dans une ville assez morne, noircie par la grisaille du ciel et par des montagnes verdoyantes bouchant tout horizon, un peu à l’instar du Grand Silence mais sans la neige. La tonalité du film est assez morose, et même les mexicains marxistes ne suffisent pas à enjouer cet endroit où (presque) tout le monde ne pense qu’à retrouver l’argent perdu. L’absence d’armes à feu pendant la majeure partie du film empêche aussi tous duels autre que verbaux, et donne à ce Spécialiste des allures inédites au western spaghetti. L’absence de figure dominante du côté des « méchants » (à moins que l’on ne considère le radicalisme des mexicains comme négatif, ce qui est laissé à la libre interprétation du spectateur) ainsi que la fadeur du héros en font vraiment un film singulier, donnant l’impression de naviguer à vue. Corbucci n’en retient finalement que ce qui l’intéresse, expédiant le reste sans y croire beaucoup. Au moins peut-on rendre grâce à Johnny Hallyday de ne pas avoir transformé le film en support commercial à sa propre gloire. Dommage pour lui que le film ne soit que moyen.

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