Cinéma Horreur

Le Maître des illusions – Clive Barker

Ecrit par Loïc Blavier

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Lord of illusions. 1995.
Origine : Etats-Unis
Genre : Horreur
Réalisation : Clive Barker
Avec : Scott Bakula, Famke Janssen, Kevin J. O’Connor, Daniel von Bargen…

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Lorsqu’il entreprend Le Maître des illusions, Clive Barker n’a pas trop souffert des adaptations de ses romans. Il faut dire que depuis Transmutations et Rawhead Rex, deux galvaudages de ses écrits, il se montre particulièrement pointilleux vis à vis du cinéma. C’est ce qui le poussa à réaliser lui-même Hellraiser et Cabal. Pour Hellraiser 2, il ne prit pas beaucoup de risques (et le résultat s’en ressent : il s’agit du meilleur de la série) en gardant le rôle de producteur et en confiant la mise en scène à Tony Randel, monteur officieux sur le premier film. Très bien reçu dans les salles et dans les magazines, Candyman contribua également à faire de son nom un gage de sérieux. Bien sûr, il y eut les inévitables séquelles ratées, Hellraiser 3 et Candyman 2, mais le pire restait à venir et de toute façon ce n’est là que la rançon du succès. Bref, tout cela lui valut de pouvoir réaliser Le Maître des illusions (d’après une nouvelle du sixième Livre de sang dont il s’éloigne pas mal) auprès de la United Artists. Ce qui veut dire un budget relativement confortable, ou du moins pas famélique, mais aussi un sévère contrôle de ce qu’il peut montrer. Un choix qui peut paraître bizarre pour le créateur de la saga Hellraiser, mais qui ne l’est pas tant que ça : jugeant à raison que sa série vivait désormais sa propre vie, il cherche à s’en éloigner. Les perversions et les extrémités ne sont pas le sujet du Maître des illusions (quoiqu’on puisse en trouver à petites doses, comme le carcan dont il affuble son grand méchant lors de sa fausse mort ou encore certaines cruautés sadique vaguement sado-maso). Ce qui n’a pas empêché la United Artists de sortir le film dans une version tronquée. Barker dû se contenter d’un director’s cut pour la sortie VHS. Hélas pour nous, français, le DVD marqué « version définitive » est bel et bien la version tronquée…

En 1982, un certain Swann (Kevin J. O’Connor) et quelques autres personnes s’en vont combattre Nix (Daniel von Bargen), gourou d’une secte dont ils se sont échappés et qui, une jeune otage aidant, n’attendait justement que leur visite pour solder les comptes. Nix n’est pas un simple gourou : c’est un véritable magicien aux noires intentions, et qui comptait faire de Swann son disciple. Affaibli par Dorothea, son otage qui lui a tiré dans le dos, Nix est achevé, cloué dans un carcan de fer et enterré dans le désert.
Treize ans plus tard, un détective privé du nom de Harry D’Amour (Scott Bakula) est envoyé sur une affaire de fraude à l’assurance à Los Angeles. A peine son enquête entamée, il se retrouve malgré lui au beau milieu d’une scène qui n’a rien à voir avec son affaire : un homme torturé chez une diseuse de bonne aventure. Il s’avère que la victime fit naguère partie de l’expédition vengeresse organisée par Swann, et que ses tortionnaires étaient des adeptes de Nix. D’Amour est alors contacté par Dorothea, l’otage de la secte devenue l’épouse de Swann, lequel, illusionniste de renom, crève de trouille à l’idée du retour annoncé de Nix. Cela explique peut-être pourquoi il meurt au cours de son nouveau spectacle.

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Effectivement, loin de ressembler à Hellraiser, Le Maître des illusions aurait tendance à se rapprocher du film noir (quoique les pires Hellraiser à venir allaient aussi frayer dans ces eaux). Personnage récurrent de la bibliographie de Barker, Harry D’Amour est ce genre de détective cynique et solitaire, amené à être engagé par une jeune femme aussi riche que sensuelle cachant un secret sordide. Toutefois, à l’inverse d’Alan Parker et son excellent Angel Heart, Barker ne considère pas ce mélange film noir / cinéma d’épouvante comme une fin en soi. Pour le spectateur, il n’y a guère de mystère : juste un puzzle à reconstituer d’après ce que le prologue nous a dévoilé. L’utilisation d’une trame de film noir est utilisée essentiellement pour le point de vue narratif qu’elle apporte et que le réalisateur écrivain utilise à bon escient. Elle lui permet de mettre l’accent sur la progression de l’histoire, plutôt que sur l’opposition directe entre les « gentils » et les « méchants », l’image classique du film d’horreur. Élément extérieur à un antagonisme ancien, D’Amour est une figure « neutre », faisant l’équilibre entre les deux. Il se retrouve coincé entre ces deux camps, sans jamais être en mesure d’assurer son emprise sur l’un ou l’autre. Compte tenu de l’improductivité de son enquête (elle ne fait en gros que prouver ce que l’on savait déjà et éclaircir des détails -ce n’est définitivement pas un film policier-), il fait presque figure de narrateur passif, sinon de spectateur. D’un côté, Dorothea et Swann jouent aux faux fuyants, tandis que de l’autre tout se base sur un individu se trouvant six pieds sous terre. Ce qui laisse donc D’Amour particulièrement exposé aux manœuvres des deux camps. D’autant plus que tout cela se déroule dans le monde de la magie et que D’Amour n’est guère préparé à affronter ce qui se profile. Le train de retard qui caractérise le personnage, et qui fait donc de lui un simple « monsieur tout le monde » plutôt qu’un véritable héros (il n’y a qu’à voir à quel point il fait pâle figure dans un final où règne la magie) n’est pas sans justement faire ressortir la singularité de ce monde de la magie plutôt inquiétant, où règne l’opacité non seulement pour des raisons déontologiques mais aussi pour ne pas dévoiler des choses inconcevables au commun des mortels. Les illusionnistes comme Swann, ou du moins c’est ce qu’il prétend être (un dialogue fort important à ce sujet est d’ailleurs supprimé dans la version française) ne sont qu’un écran de fumée dissimulant la magie véritable et irrationnelle. Il y a quelque chose de lovecraftien dans cette intrigue, la magie telle que prêchée par Nix et la secte qui s’y rattache n’étant pas fort éloignées du culte entourant le Necronomicon et ses divinités chez Lovecraft. Les adeptes, principalement les deux qui travaillent au retour du gourou non-humain, sont deux dangereux dégénérés au look particulier versés dans l’occultisme. Le final fait également intervenir un lien direct entre notre monde et un autre, qu’il vaudrait mieux ne pas connaître. Et puis il y a Swann, qui connait la vérité et qui se montre terrifié comme le sont généralement les personnages de Lovecraft ouvrant la plupart de ses récits. Le Nix ressuscité est bien entendu bien moins cyclopéen qu’une créature lovecraftienne, mais la structure de film noir aura jusqu’à ce point avantageusement contribué à maintenir un certain tourbillon fataliste (et réaliste) dans lequel D’Amour, Dorothea et Swann ont été aspirés. Et au passage, signalons aussi que cela aura permis à Barker de soigner l’allure générale de son film, très classieuse, complétement opposée (mais tout aussi justifiée) au cadre craspec de Hellraiser. Entre le luxe de la demeure de Swann et le soleil tapageur de Los Angeles, entre la mégalomanie du spectacle de Swann et le bazar ésotérique de la boutique d’un magicien suspect (joué par Vincent Schiavelli), sans oublier la sophistication sexy de Famke Janssen, Barker a su tirer partie des avantages offert par son scénario. Et ce n’est pas gratuit : en étant tiré de leur vie confortable pour se retrouver au final dans l’antre de Nix, une maison abandonnée ravagée par les tags qui rappellent beaucoup Candyman, il a visuellement fait tomber l’illusion dans laquelle vivaient ses protagonistes. Une façon d’illustrer encore une fois la différence entre l’illusionniste, associé au confort des cabarets et des soirées mondaine, et le magicien sectaire dont le moindre des talents n’est pas de savoir manipuler les esprits.

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Rarement spectaculaire (et quand il l’est cela ne donne pas grand chose : les effets spéciaux numériques sont à la fois laids et complaisants, et rappellent certains penchants agaçants dans les écrits de Barker), Le Maître des illusions est un film malin et adroitement mené. Rien d’aussi riche qu’Hellraiser, mais tout de même une œuvre originale, qui en des années de vaches maigres du cinéma d’horreur a contribué à relever le niveau général. Dommage que Barker, peut-être dégoûté par le monde du cinéma, ne se soit pas depuis lors consacré à d’autres réalisations. Son retour au cinéma est annoncé depuis pas mal d’années, mais on ne voit toujours rien se concrétiser.

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