Cinéma Histoire Science-Fiction

En Angleterre occupée – Kevin Brownlow & Andrew Mollo

Ecrit par Loïc Blavier

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It Happened Here. 1965.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Histoire fiction
Réalisation : Kevin Brownlow & Andrew Mollo
Avec : Pauline Murray, Sebastian Shaw, Honor Fearson, Bart Allison…

Après l’évacuation de Dunkerque et l’écroulement français, le Royaume-Uni a à son tour subi les foudres du IIIe Reich, et a lui aussi été envahi. La résistance a été vaincue, mais elle réapparaît en 1944 au bénéfice du transfert des troupes d’occupations allemandes sur le front de l’est. Dès lors, ce sont principalement les fascistes anglais qui contrôlent le pays, et qui s’évertuent à repousser l’armée anglaise libre et ses alliés américains qui tentent une offensive au sud-ouest du pays. Les civils vivant là sont contraints à l’évacuation. Parmi eux se trouve Pauline, une infirmière redirigée vers Londres. Afin de subsister, et puisqu’elle n’est pas autorisée à exercer son métier en indépendante, elle doit s’enrôler dans l’Action Immédiate, organe de collaboration dont les membres sont tenus de respecter et de promouvoir les idéaux du national-socialisme…

Huit ans, entre 1956 et 1964. C’est ce qu’il aura fallu à Kevin Brownlow, alors modeste garçon de bureau dans une boîte de production, pour concevoir son premier long-métrage imaginé après avoir vu un ressortissant allemand faire du foin dans les rues de Londres. Mais il faut dire que celui qui deviendra un historien du cinéma très réputé accumulait les obstacles. Tout féru de cinéma qu’il puisse avoir été, il n’était alors âgé que de 17 ans et n’avait pour unique expérience qu’un court-métrage documentaire fait maison avec la caméra achetée par papa et maman, portant sur un sujet (son quartier) lui aussi fourni par papa et maman. Entre cette inexpérience criante et un sujet pas forcément très vendeur à une époque encore très prude, il n’y avait pas de quoi affrioler les financiers qui, de fait, ne se bousculèrent pas au portillon (il faudra attendre le secours charitable mais tardif de cinéastes curieux de son film -Tony Richardson qui apporta de l’argent et Stanley Kubrick des stocks shots mis de côté pour Dr. Folamour – pour être certain de pouvoir aller jusqu’au bout). De son aveu même, ses premières prises de vue étaient désastreuses, loin de son ambition toute adolescente de rompre avec un cinéma de guerre britannique accusé de « petitesse » par le cinéaste en herbe. Et en plus, ses acteurs, devant l’inconséquence du tournage, avaient tendance à se faire la malle, contraignant Brownlow à tout refilmer. Ce n’est qu’après qu’il s’aperçut de l’utilité d’un planning de tournage… Bref, plus d’un an après sa mise en chantier, ce qui deviendra En Angleterre occupée avait tout pour n’être que l’essai infructueux d’un adolescent ayant eu les yeux plus gros que le ventre. Mais une rencontre allait contribuer à changer la donne. Progressivement, du moins, car Andrew Mollo était de deux ans plus jeune que son camarade et sa connaissance déjà pointue de la deuxième guerre mondiale, particulièrement de l’Allemagne, n’était pas en soi un gage de réussite cinématographique. Toutefois, Mollo apporta ses conseils à Brownlow, mit à sa disposition son propre attirail (car il était également collectionneur d’artefacts de la guerre) et contribua à orienter son camarade vers un aspect hyper réaliste qui ne demanda qu’à être travaillé à coups de recherches historiques. Le temps et la maturité aidant, le réalisateur -créditant Mollo comme co-réalisateur- finit par trouver un bon angle d’attaque, adopta des méthodes plus professionnelles et bénéficia même de l’aide d’un directeur photo débutant mais promis à un brillant avenir : Peter Suschitzky, ultérieurement à l’œuvre sur le Rocky Horror Picture Show, sur L’Empire contre-attaque et sur tous les Cronenberg depuis Faux-Semblants.

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Cet angle d’attaque se résume en un concept, très innovant au sein d’un genre (l’uchronie) qui lui-même n’est hélas que rarement abordé : cette invasion du Royaume-Uni par l’Allemagne nazie doit faire frémir non par l’exposition d’atrocités, non par le spectaculaire, mais bien par sa volonté de faire imaginer au public ce que la vie aurait effectivement été dans pareille situation. Pour se faire, il faut d’emblée évacuer tous les excès possibles, à commencer par l’usage de poncifs, justifiés ou non, sur la Deuxième Guerre mondiale. En Angleterre occupée est riche d’une connaissance historique et fait l’effort d’inventer une occupation s’inscrivant dans un cadre sensé, inspiré à la fois du contexte de la guerre et de l’idéologie nazie. L’Angleterre et la France soumises, les efforts hitlériens sont tournés vers l’est où les combats continuent à faire rage. Il y aurait donc eu tout intérêt à pacifier le front ouest et l’Angleterre en particulier, dont l’insularité garantissait une certaine marge de manœuvre et dont la population anglo-saxonne était dans la logique hitlérienne supérieure aux sous-hommes slaves, bolchéviques de surcroît. Ce qui explique pourquoi les tâches du quotidien sont confiées à des collaborateurs autochtones et pourquoi la propagande met l’accent sur l’égalité entre allemands et anglais face aux hordes de juifs et de bolchéviques, responsables des massacres fratricides de la première guerre mondiale, qui ont failli conduire le pays à sa perte et qui portent la responsabilité du présent conflit. Tout est mis en œuvre pour pacifier l’Angleterre et gagner la population à la cause nazie, ou tout du moins l’inciter à ne pas faire de vagues. Les nazis et les collaborateurs se présentent comme les gardiens de la paix et de l’ordre, face à des résistants qui veulent ensanglanter le pays et le mener à sa ruine (selon la méthode éprouvée en France par l’affiche rouge). Les policiers sont serviables, les massacres se font à l’abri des regards et les actes de résistance sont mis en avant comme autant d’attentats barbares. Le déplacement de la population des Cornouailles au moment d’un débarquement anglo-américain revêt des apparences humanitaires, dissimulant le côté militaire de la chose. A la vision belliqueuse et hystérique du nazisme généralement de mise au cinéma, les deux réalisateurs préfèrent cette étude froide qui leur permet de cerner le profil d’une forme de collaboration elle aussi peu fréquente : celle de la survie, s’inscrivant en décalage complet avec la collaboration d’idéologie ou même de la collaboration à des fins de profits personnels.

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Ainsi, le personnage principal est une femme tout ce qu’il y a de plus banal, enrôlée volontairement dans l’organisation fasciste anglaise du milieu civil non par conviction mais paradoxalement par altruisme. Soigner, c’est tout ce que l’infirmière Pauline demande, qui que soient ceux qu’elle soigne. Une vie humaine est une vie humaine, et elle dont les amis furent pris dans une fusillade orchestrée par la résistance peut en témoigner. Cet événement, survenu alors qu’elle se trouvait attardée en zone évacuée, la prédisposait aux arguments sur le maintien de l’ordre. Hitler, Mosley (chef de la British Union of Fascists, qui dans le film est considéré en gros comme le Pierre Laval local), le complot juif, le péril rouge, le parasitisme social, tout cela est très loin de son quotidien qu’elle voudrait le plus serein possible. Côtoyant en privé aussi bien des collaborateurs convaincus que des résistants actifs, elle ne veut se mettre mal avec personne, quitte à apparaître mal à l’aise avec tout le monde. Quant à l’embrigadement qu’elle a dû subir pour être embauchée comme infirmière dans « Action Immédiate », elle n’en est pas ressortie lobotomisée pour autant. Mais elle en est ressortie avec un uniforme noir de la milice, ce qui lui vaut quelques déboires avec des anonymes mais aussi avec un de ses proches, un médecin favorable à la résistance avec lequel elle se lance dans un débat bref mais d’une grande sincérité des deux côtés. Une scène assez forte pour ce qu’elle révèle du dilemme vécu non seulement par Pauline mais aussi par toute la société vivant en Angleterre occupée, de laquelle elle n’est qu’un échantillon. Qu’est-ce que la collaboration selon le raisonnement de Pauline si ce n’est l’incarnation d’une volonté de vivre en paix ? L’honneur, la liberté, le libre arbitre, tout cela ne sont présentement que des notions secondaires que le temps peut faire virer dans l’abstrait. Après avoir vécu une invasion et en constatant de l’horreur bien pire qui règne ailleurs, cette forme de résignation qu’est la collaboration constitue un moindre mal. C’est la notion savamment entretenue par la propagande allemande et ses promesses d’avenir radieux. Mais en allant au-delà de cette forme de tranquillité immédiate, la collaboration implique aussi l’aide à un ennemi, qu’il soit intérieur ou extérieur (fascistes anglais ou allemands, peu importe) pour contribuer à son triomphe qui entérinerait définitivement les privations actuelles. De l’autre côté, la résistance met des vies en danger et exige le renoncement provisoire -ou définitif selon les résultats du terrain- pour mieux reconquérir les libertés. Combattre l’occupant fasciste, c’est faire de grands sacrifices pour des espoirs encore flous que l’on ne verra peut-être pas. Tout le paradoxe de l’occupation se trouve dans cette façade qui fait des fascistes les défenseurs de la paix tandis que les résistants incarnent les fauteurs de guerre et, de l’aveu même du médecin résistant, n’ont d’autre choix que d’user de « méthodes fascistes » associées à la bavure qui a marqué l’évacuation de Pauline. C’est ainsi toute la guerre qui revêt l’apparence de la barbarie. La civilisation ne peut faire autrement que vaciller. Le grand mérite des réalisateurs est de savoir porter un regard lucide tant sur la résistance, qu’ils soutiennent selon le principe cru et cynique de « la fin justifie les moyens », que sur une forme de collaboration psychologique qui, tout en promouvant honnêtement le pacifisme et la fin des sauvageries, constitue certainement un danger bien plus gros pour la société que la poignée d’hitlériens fanatiques qui ne représentent pas grand monde.

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Film totalement singulier par son propos, En Angleterre occupée l’est tout autant par son approche formelle. Non content de refuser toute forme d’action, il refuse aussi toute extravagance visuelle. Les seuls plans iconiques, se limitant à peu de choses (les troupes allemandes paradant devant Big Ben), sont regroupés au sein d’un film (de propagande) dans le film. Pas de champs de ruines non plus, juste ce qu’il faut pour montrer que le pays a vécu une guerre. La normalité étant au cœur du sujet, il est cohérent que les endroits dans lesquels se situe l’intrigue ne ressemblent pas à Stalingrad. Ce Londres un peu clairsemé, dans lequel la moindre rixe amène immédiatement les forces de l’ordre, semble franchement paisible. Il en va de même pour l’hôpital du Yorkshire où Pauline sera à un moment mutée : c’est un vrai coin de paradis luxuriant -mais qui, comme à Londres, cache des choses peu ragoutantes-. Le choix d’adapter l’environnement à la nature du personnage principal est essentiel dans la compréhension de sa psychologie et contribue tout autant à singulariser un peu plus cette vision de la guerre, uchronique ou non, vis-à-vis des productions habituelles, que ce soit d’ailleurs de l’époque ou de maintenant. Toutefois, ce qui frappe le plus les esprits visuellement parlant n’est pourtant pas cette approche, mais plutôt l’audacieux parti-pris de pousser le réalisme jusqu’au bout en calquant la mise en scène sur celle, particulièrement reconnaissable, des vidéos d’archives de la Seconde Guerre mondiale. A commencer par l’aspect le plus évident, l’usage du noir et blanc, utilisé non par symbolisme mais bien pour essayer d’immerger le spectateur autant que faire se peut dans le climat de l’époque. Cela passe aussi par un montage basique, uniquement fonctionnel, et par une certaine instabilité du cadrage n’allant pas jusqu’au syndrome de « shaky cam » mais permettant de ne pas non plus trahir une conception trop professionnelle fleurant le film de studio. Même logique pour les personnages : on ne trouvera pas dans En Angleterre occupée des caricatures d’aryens ou des héros trop propres sur eux. Les acteurs, souvent novices, sont des gens de la rue. Intelligente est aussi l’utilisation du décorum fasciste : plutôt que de sombrer dans la grandiloquence systématique qui n’entrerait pas dans la stratégie d’occupation décrite, les réalisateurs y vont par petites touches. L’éclair et le cercle, l’emblème du parti fasciste d’Oswald Mosley, ne se retrouvent guère que dans les lieux de rassemblements fascistes ou sur les uniformes de l’Action Immédiate. Les affiches de propagande se trouvent dans les lieux stratégiques. L’armée se fait discrète. Par contre, il y a régulièrement des prises de paroles, qui quand elles sont faites à des fins de propagandes se distinguent par le calme dans lequel elle sont faites (qu’on opposera à ce qui est peut-être la seule scène grandiloquente, des funérailles -privées- d’un fasciste avec épée géante, torches et disposition militaire des endeuillés). En clair, tout est fait pour évoquer les documentaires sur la vie quotidienne en territoires occupés.

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En Angleterre occupée est un petit miracle de premier film, qui se perçoit à plusieurs niveaux. Il y a déjà le plaisir immédiat d’une fiction dérivée de l’histoire réelle. Il y a ensuite le côté pédagogique, avec cette vision réaliste de l’occupation cherchant à donner aux anglais une idée de ce que d’autres peuples ont connu, et qu’ils auraient aussi bien pu connaître. A en juger par la censure dont le film fut victime (sur une scène d’argumentaire fasciste, particulièrement odieuse puisque le protagoniste -qui selon les sources aurait été un militant authentique- y évoque l’extermination de peuples dans une ambiance « au coin du feu »), les réalisateurs sont parvenus à mettre mal à l’aise. Il y a enfin une réflexion purement psychologique sur les mécanismes de la soumission civile, utilisée ici dans un contexte particulier mais qui pourrait aussi bien s’appliquer à d’autres moments de l’Histoire, avec un sous-texte philosophique sur le désir de sécurité qui par ailleurs constituait déjà deux siècles plus tôt un chapitre du Contrat social de Rousseau, dont un paragraphe résume à merveille En Angleterre occupée : « On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile ; soit : mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions ? Qu’y gagnent-ils, si cette tranquillité même est une de leurs misères ? On vit tranquille aussi dans les cachots : en est-ce assez pour s’y trouver bien ?« .

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