Cinéma Drame

Creed – L’Héritage de Rocky Balboa – Ryan Coogler

Ecrit par Jérémie Conde

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Creed. 2015
Origine : États-Unis
Genre : la meilleure saga du monde
Réalisateur : Ryan Coogler
Avec : Michael B. Jordan, Sylvester Stallone, Tessa Thompson, Phylicia Rashād…

Creed, l’héritage de Rocky Balboa, raconte l’histoire du fils illégitime d’Apollo Creed qui désire devenir boxeur. Il demande l’aide de Rocky qui accepte de l’entraîner.

Je vais être honnête avec vous : je suis un fan de Rocky, et par extension de Sylvester Stallone. Je vous raconte tout ça dans l’introduction.

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J’ai toujours trouvé difficile d’expliquer pourquoi une œuvre, pourquoi un film, un livre, un personnage, a eu un véritable impact sur ma vie. S’il est de bon ton de chercher des influences pointues afin de briller en société, je me suis battu plus d’une fois afin de faire reconnaître l’œuvre de Stallone, et plus particulièrement sa saga Rocky. Je ne réduirais pas mon rapport à Rocky au simple fait d’être fan, ça va bien plus loin. Rocky (le premier film) est une œuvre pour laquelle je peux dire qu’il y a eu un avant et un après dans ma construction culturelle et donc personnelle.

Je me rappelle parfaitement la première rencontre avec lui : il se battait contre un grand blond avec un accent bizarre et courait dans la neige. Je n’avais pas très bien tout compris, j’étais tout jeune, peut-être sept ou huit ans, mais je fus profondément marqué par le combat de fin. J’avais été comme hypnotisé, c’était si réaliste, la violence du combat ne me mettait pas mal à l’aise. Elle m’intriguait, ne m’atteignait pas, m’interrogeait.

Étant né dans les années 80, Stallone était pour moi la star incontestée du cinéma. Je voulais le voir dès qu’il passait à la télé, mais ma mère veillait à ce que je ne le regarde pas. Cet interdit a certainement éveillé davantage ma curiosité. C’est seulement ado que j’ai pu voir Rambo pour la première fois, mais tout le monde disait que c’était nul et ringard, alors je disais pareil. Je m’intéressais de plus en plus au cinéma, étais déjà fan de Star Wars et Indiana Jones, scandais partout qu’E.T. était mon film préféré et que Jurassik Park s’en approchait pas loin. J’étais aussi attiré par le cinéma de genre grâce à l’émission Cinéma de Quartier sur Canal Plus et les films d’horreur que ma mère adorait regarder mais qu’elle m’interdisait. A neuf ans j’ai découvert chez un copain Le Loup-garou de Londres et malgré les frayeurs, j’ai été ébloui par les effets spéciaux et par l’angoisse constante qui régnait dans ce film. Ce film aussi a façonné mon intérêt pour un certain cinéma.

Tandis que je découvrais Mann, Capra, Allen ou encore Kitano, je me suis laissé tenter par Rocky. C’étaient les débuts de l’Internet grand public, les forums de cinéma disaient du bien de Stallone, étaient critiques, mais ne jetaient pas toute son œuvre. Alors quand Rocky est passé à la télévision, tard un soir, j’ai regardé.

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J’ai d’abord été sidéré par l’écriture. Je n’étais pas en train de voir un film de boxe, j’étais en train de regarder un film social ambitieux et sérieux. Il ne racontait pas la réussite d’un homme, mais la vie d’un pauvre loser incapable de faire quelque chose de sa vie, qui n’a jamais eu sa chance et qui se retrouve propulsé du jour au lendemain en haut de l’affiche pour affronter le meilleur boxeur du monde. C’était un film d’auteur, une œuvre personnelle d’une rare justesse. J’ai pensé à Rocky pendant des semaines. Je voulais voir la suite bien entendu. Je singeais les attitudes de Stallone devant le miroir de la salle de bain, la tête avancée, les épaules relevées et un peu tombantes, l’allure titubante qui continue à avancer malgré les coups. J’avais saisi l’allégorie, ne jamais baisser les bras, encaisser et avancer, parce que la vie elle n’épargne personne, et qu’il ne faut pas avoir peur de se tromper, de se faire mal.

La subtilité du propos mélangée à la critique sociale, peinture amère des bas-fonds de Philadelphie, le tout enrobé par la possibilité du rêve américain, un rêve qui ne se peut que dans la douleur, placèrent Rocky parmi mes films favoris. C’était fort, bien écrit, bien réalisé et surtout particulièrement bien joué. De plus, il a contribué à me faire aimer aussi un cinéma plus sérieux, plus réaliste, plus engagé.

Bien sûr j’ai tout vu de Stallone, bien sûr je n’ai pas tout aimé. Avec Rocky 3 et 4, il a perdu le sens de la mesure, s’est concentré sur l’efficace: le grand-public. Ils veulent voir de l’entraînement et du combat, on va leur en donner. Avec Rocky 5 (1990), il a voulu faire un retour au source, mais est passé à côté de son sujet. Il le dira lui-même, à une époque de sa vie, il n’avait plus rien à raconter. Et quand on a rien à raconter, on raconte n’importe quoi.

En 2006, Stallone revient avec un sixième Rocky. Je suis perplexe et à la fois enthousiaste. J’ai envie de revoir Rocky, j’aime ce personnage, j’aime ces films, malgré leurs défauts.

Ce Rocky 6 (Rocky Balboa) m’enchante. Stallone maîtrise toujours aussi parfaitement son personnage et arrive à lui donner la constance qu’il avait perdu dès le troisième épisode. Ce film enchante aussi les fans qui espèrent alors que la saga soit relancée. Oui mais comment ? Si la qualité est au rendez-vous, Stallone reste humain et le poids des années se fait ressentir. Il ne peut décemment plus combattre, la solution est donc de le voir entraîner, mais est-ce que Stallone souhaite voir Rocky vieillir, souhaite-t-il écrire sur la vieillesse, sur l’inexorabilité du temps ? Car avec Rocky 6, Stallone reparle de lui, de son retour au premier plan malgré l’âge. Refaire un Rocky le remet en haut de l’affiche et lui permettra de refaire un Rambo (John Rambo) puis de lancer la franchise à succès Expendables. Stallone a compris quelque chose: il doit faire ce qu’il sait faire de mieux. Alors il le fait, et il le fait bien. Surtout il réalise, Rocky 6, Rambo 4 puis Expendables premier du nom. Il veut faire des films d’action/guerre nerveux, violents, brutaux, sanglants, réalistes. Il réussira et relancera même le genre.

Les années passent et les fans veulent du Rocky. Je ne peux les en blâmer, rarement une saga cinématographique a su se relancer après des années d’errances.

Alors quand je vois qu’un nouveau Rocky est annoncé, ça me fait forcement plaisir. Mais j’ai peur aussi. Et s’ils nous refaisaient le coup du 5 ? Est-ce que je m’en remettrais ? Pire, j’apprends que Stallone n’écrit pas, qu’il se contente d’un petit rôle à la production, et surtout que Rocky devient le rôle secondaire. Je suis perplexe, j’imagine déjà le truc: on tue Rocky, on lance un petit nouveau, et on en fait une saga à la Sexy Dance, des suites qui n’en finissent plus et qui surtout ne racontent rien. Mon cœur s’emballe. Et s’ils nous refaisaient des Rocky comme le 3 et le 4, ceux qui ont les mieux fonctionné au Box Office ? Des films clipesques pas chers, rapides à tourner, mal écrits, mal joués ?

Je guette les premiers retours critiques des États-Unis: le film est unanimement bien reçu. Le public se déplace, Stallone est même nominé aux Golden Globes (qu’il obtient) puis aux Oscars. J’attends avec impatience son passage en France.

Autant le confesser de suite : je n’ai pas été déçu.

De vous à moi, je suis de parti pris. Vous me direz que c’est le propre d’une critique d’être de parti pris, mais le problème, c’est que j’étais de parti pris avant de voir le film. C’est comme si on vous demandait de témoigner contre votre mère dans un tribunal, il vous sera pénible d’en dire du mal (sauf si vous détestez votre mère, ça peut arriver, je ne suis pas là pour en juger).

A vrai dire, Ryan Coogler, le réalisateur, a pris grand soin de respecter la saga et son personnage emblématique. Il a certainement réussi à faire ce que Stallone n’aurait sans doute pas oser : rendre Rocky malade. Car rendre Rocky malade, c’est se mettre en danger en tant qu’acteur. Certainement quelque chose que le vétéran Stallone n’était pas prêt à faire de lui même. Et pourtant, il est bluffant. Mais au-delà de sa prestation d’un Rocky malade et vieillissant, le plaisir de retrouver son personnage fétiche reste indemne. Ses mimiques, sa façon de bouger, sa vision de la vie, Rocky ne change pas même sous la plume d’un autre.

Mais la grande attraction du film, ce n’est plus vraiment Rocky. Sur l’affiche, Creed est écrit en lettres capitales blanches. C’est donc l’histoire de ce nouveau Creed que l’on va suivre, la genèse d’une nouvelle saga.

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C’est à Michael B. Jordan (éblouissant dans la première saison de The Wire puis dans la dernière de Friday Night Lights) qu’est revenu la lourde tâche de jouer le rôle d’Adonis Johnson Creed, le fils d’Apollo Creed mort sur le ring avant sa naissance. Oui mais voilà, le jeune homme ne veut pas porter le nom de son père auquel il ne supporte plus d’être comparé. En quittant Los Angeles pour Philadelphie, il veut reprendre à zéro. Il ira chercher Rocky, vieillissant et esseulé. Adrian est morte d’un cancer comme nous l’avons appris dans Rocky 6 et c’est au tour de Paulie de disparaître. Alors que Stallone avait mis en scène les morts de Mickey puis d’Apollo, il refuse de faire revivre ça à l’étalon Italien. S’il continue à aller au cimetière pour parler à sa femme et à son meilleur ami, c’est véritablement son isolement qui frappe au premier abord. Son fils parti à Vancouver, il traîne sa carcasse dans son restaurant. Pourtant, il reste le Rocky apprécié des habitants de la ville, reconnu bien sûr, mais surtout sollicité. Avec la perte de tous ses amis (on apprend furtivement aussi la mort de Duke, l’ancien manager d’Apollo puis de Rocky), le vieux boxeur s’est éloigné de la boxe. Il refusera d’ailleurs la proposition d’Adonis qui le veut comme entraîneur, puis changera d’avis, trop pressé de retrouver la boxe qui lui manque tant.

Parallèlement à son entraînement, Adonis rencontrera Bianca (Tessa Thompson, excellente), jeune musicienne qui perd peu à peu l’ouïe. Après un premier combat où il fera ses armes contre un boxeur prometteur, une fuite révèle qui il est vraiment. Le manager du champion du monde en titre sentira l’opportunité de gagner de l’argent et lui proposera un combat contre son poulain.

Le topo reste assez proche de celui de Rocky premier du nom. Si le nom d’Adonis l’amène à se battre contre le champion du monde, c’est la même opportunité que connut Rocky lorsqu’Apollo Creed découvrira son surnom, l’étalon Italien, dans une liste de boxeurs. A vrai dire certaines similarités avec le premier Rocky sautent aux yeux dans la construction globale du film. Mais la relation entre le jeune Adonis et Rocky évite de tomber dans un pâle remake. Très vite, Adonis considère Rocky comme un membre de sa famille au point de l’appeler son oncle. Autre point important et pas des moindres, le personnage principal est noir. C’est d’autant plus important de le signaler que les films de boxe mettant en scène un premier rôle noir sont assez rares. On pourra toujours citer quelques biopics tels que Ali ou Hurricane Carter, mais en films de pure fiction, y’en a pas des masses. Pourtant, la boxe est un vecteur d’intégration dans de nombreux quartiers difficiles. Cinématographiquement, elle serait un support pertinent pour raconter des histoires sociales et politiques intéressantes.

Car le petit Creed il en a vu des vertes et des pas mûres. Baladé de foyers en foyers, sorti de prison par l’ex-femme d’Apollo Creed qui l’élèvera comme son fils, ce gamin manque de repères. Coogler choisira donc Michael B. Jordan pour jouer ce personnage. Il ne le regrettera pas tellement l’acteur est impliqué dans son rôle. Plus que son jeu d’acteur, c’est la transformation physique qui est bluffante. Aussi affûté qu’un boxeur professionnel, il impressionne.

Il aura donc fallu attendre 2016 pour avoir un film intéressant sur la boxe avec un héros noir. Ryan Coogler réussit le tour de force de remettre la ville de Philadelphie au cœur de l’intrigue et de l’intégrer dans un paysage social contemporain. En effet, Stallone avait perdu de vue dès Rocky 3 les enjeux sociaux liés à son personnage. Mais comment faire quand un millionnaire raconte l’histoire d’un millionnaire ? Je le disais en introduction, Stallone était déconnecté de la réalité, il l’admettra lui-même. Avec Creed, Ryan Coogler renoue avec l’esprit original des Rocky 1 et 2, et réussit à dépeindre un certain Philadelphie sans jamais pour autant aller aussi loin que Stallone.

Reste que ce film est une pleine réussite. La réécriture est aboutie, la modernisation aussi, qui s’illustre par une bande-son qui joue magistralement avec quelques classiques de la saga tout en les intégrant parfaitement. On regrettera peut-être le manque d’originalité des entraînements, marque ô combien importante dans les Rocky. Quant aux combats, si celui du milieu semble un peu trop scolaire (mais je pense que c’est fait exprès pour montrer les limites techniques d’Adonis), le combat de fin est lui beaucoup plus réussi et parfaitement mis en scène.

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Creed s’avère être une excellente surprise. Il évite le piège de la mièvrerie quand il aurait été si simple de tirer sur la corde sensible des fans, il refuse cela et nous accompagne dans le combat de Rocky contre la maladie, lui qui était décidé à ne pas se battre. Tout comme Rocky nous le montrait, Creed persiste et nous martèle que la vie est un éternel combat, que rien ne sera jamais facile.

A vrai dire, Creed sonne comme une seconde chance pour Rocky. Adonis est le fils qu’il aurait aimé avoir, un passionné de boxe à qui il aurait pu tout transmettre. Son humilité nous saute encore une fois aux yeux : il est conscient de ne pas savoir grand chose, sinon que rien n’est simple. Mais c’est un expert en boxe, et à part des souvenirs, il ne donne plus rien à son sport. Adonis est l’héritier parfait, celui qui reprendra le flambeau à la fois de Creed son père naturel, et de Rocky son père spirituel.

Parfaitement joué, drôle et tendre, parfaitement mis en scène (à part une ou deux scènes, mais rien de grave), Creed est une réussite. S’il était légitime d’avoir des doutes sur cette énième suite, Coogler réussit parfaitement à lancer un nouveau cycle. Mieux qu’un remake, mieux qu’un reboot, c’est un film dans la continuité qui récupère les codes imaginés et sublimés par Stallone pour en faire les siens.

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