La Fille des ténèbres – Stuart Gordon

 

Daughter of Darkness. 1990.

Origine : États-Unis
Genre : Vampirescu
Réalisation : Stuart Gordon
Avec : Mia Sara, Anthony Perkins, Robert Reynolds, Jack Coleman…

Re-Animator, From Beyond, Dolls, Robot Jox… Si l’on excepte Bleacher Bums, qui n’était que l’adaptation télévisée de sa pièce de théâtre homonyme, ainsi que le court-métrage éducatif Kid Safe, toute la carrière de réalisateur de Stuart Gordon s’était jusqu’en 1990 déroulée sous les auspices de Charles Band et de son Empire. Mais voilà, le parrain a fait banqueroute, et en attendant une relance qui s’appellera Full Moon, Gordon doit voler de ses propres ailes. Cela passe notamment par le script de Chérie, j’ai rétréci les gosses ! co-rédigé avec Brian Yuzna. Une direction pour le moins inattendue… Deux des plus fameux promoteurs du grand-guignol s’attelant à une production hollywoodienne à destination des familles ? Pas forcément aussi étonnant que cela puisse paraître, puisque l’intrigue du film réalisé par Joe Johnston est directement inspirée par certains classiques de la science-fiction des années 50 et 60, comme L’Homme qui rétrécit. Le succès fut en tout cas au rendez-vous. Tant et si bien qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, jour de la mort de Stuart Gordon, quelques revues en ligne identifient les faits d’armes du défunt en mettant au même niveau la réalisation de Re-Animator et la co-création de la franchise des Chérie ! (3 séquelles et une série TV). Ne leur jetons pas la pierre : il est vrai que s’il s’est avéré être l’un des meilleurs “maîtres de l’horreur” de sa génération, sa filmographie est nettement moins fournie que celles d’un Tobe Hooper ou d’un Wes Craven, et chiche en classiques immédiats, l’odyssée gore de Hebert West mise à part. Et rayon méconnu, La Fille des ténèbres se pose là. Au sortir de l’Empire, après son script familial, voilà Gordon qui reste dans le domaine de l’horreur, mais cette fois sous la beaucoup moins permissive tutelle d’une chaîne de télévision nationale, CBS, et avec une équipe totalement différente de la petite troupe talentueuse de l’Empire…

Sa mère étant morte et se retrouvant seule, Katherine Thatcher décide de se lancer sur la trace de son père qu’elle n’a jamais connu. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’il était roumain et que s’il vit encore, c’est là-bas, dans cette Bucarest qui est toujours sous le joug de Ceausescu et dans laquelle elle se rend. Guidée par un sympathique chauffeur de taxi, séduite par un musicien nommé Grigore, protégée par un diplomate américain, elle entreprend ses difficiles recherches sous le regard méfiant, si ce n’est hostile, de la Securitate. Mais sa piste la plus sérieuse demeure ses cauchemars dans laquelle une créature encapuchonnée la conduit dans des lieux qu’elle va bientôt retrouver à l’état de veille. C’est dans un de ces lieux, une verrerie, qu’elle fait la connaissance de Anton, collègue et ami de son père, qui lui apprend que celui-ci a été tué par la police politique sous couvert d’accident de la circulation. L’affaire prendra bientôt une tournure plus inquiétante encore, lorsqu’une vieille tsigane informera Katherine que le médaillon qu’elle porte, seule relique de son père, appartient à une famille d’aristocrates bien connue pour son dernier représentant, un vampire notoire… Qu’elle retrouvera aux prises avec une opposition aux plans bien arrêtés.

Après avoir adapté à sa sauce les écrits de Lovecraft et avant de faire de même pour Edgar Allan Poe, Stuart Gordon s’attaque donc ici à un autre mythe, celui du vampire. Bien que son film ne soit pas un Dracula, difficile de ne pas songer au comte de Bram Stoker dès lors que l’on évoque un vampire roumain sis dans un château des Carpates. Mais la parenté s’arrête là, car une nouvelle fois Stuart Gordon cherche à s’approprier sa source d’inspiration, quitte à la dénaturer complétement. C’est là qu’intervient le gros point fort du film, et très probablement ce qui a conduit le réalisateur phare du studio Empire à s’aventurer au petit écran à une époque où celui-ci restait encore extrêmement castrateur, tant en termes de contenu qu’en termes de moyens à disposition : le fait que son téléfilm puisse être tourné en Europe de l’est au début de l’effondrement des régimes communistes. Gordon aurait souhaité tourner en Roumanie, mais bien entendu, cela ne fut pas possible et il dut se rabattre sur la Hongrie, alors le seul pays du Pacte de Varsovie a avoir officiellement renoncé au socialisme. Le tournage eut lieu en septembre 1989, le mur de Berlin était encore debout pour deux mois, tout comme les autres républiques populaires. Pour l’assister, une équipe à très grande majorité composée de hongrois. C’est donc fort légitimement que Gordon choisit de donner à son film de vampires un arrière-plan très contemporain qu’il ne manque pas d’opposer aux intemporelles légendes roumaines, vouées à disparaître à l’instar du père de l’héroïne, alias le prince Constantin, non seulement réduit à gouverner une troupe réduite de non-morts, mais aussi exilé de son château et aidé par une humaine bien placée, amourachée de l’un d’eux. Les temps sont durs ! En 1974, Paul Morrissey sous couvert d’Andy Warhol (du moins pour la galerie, car en réalité celui-ci ne contribua en rien) avait déjà été imaginer dans Du sang pour Dracula que le comte avait dû s’exiler faute de trouver des vierges dans son pays, tandis qu’en 1979 Le Vampire de ces dames en avait carrément été réduit à l’exil politique… Mais c’est la première fois, ou du moins l’une des premières, qu’un réalisateur cherche à traiter le sujet sur un mode sérieux, et surtout en profitant de l’atmosphère qui était celles des pays socialistes en fin de parcours. Autant dire qu’en dehors de la cave occupée par les vampires, vaguement évocatrice d’une antre vampirique digne de ce nom, nous ne retrouvons guère le décorum d’usage. Beaucoup plus réalistes, les rues décrépites donnent une atmosphère tout sauf gothique, celle d’un lustre passé et d’une fin d’époque coïncidant avec la fin de l’ère des vampires tels qu’on les connait. A défaut de vraiment mêler le côté politique et le côté fantastique -Katherine Thatcher (quel nom, soit-dit au passage !) affronte les deux adversité séparément, sans que jamais l’inspecteur de la Securitate ne croise le chemin du gang vampirique-, Stuart Gordon évolue sur le fil de la métaphore, puisque la Roumanie qu’il dépeint est à l’aube de deux transformations : politique et folklorique… Le parallèle demeure timidement abordé, mais Gordon a l’audace de profiter d’une fenêtre historique qui n’est pas prête de s’ouvrir de nouveau, en insérant cette situation dans le cadre d’un film fantastique qui, sans cela, aurait paru bien trop basique.

Si Anthony Perkins peine à se donner un accent roumain, il incarne malgré tout un bien beau chef vampire, et sa prestance intacte dans un téléfilm minimaliste tel que La Fille des ténèbres laisse à penser qu’il aurait très bien pu être un compagnon aux Bela Lugosi, Boris Karloff, Peter Cushing, Christopher Lee et autres Vincent Price d’antan, s’il avait eu de meilleures opportunités et de meilleurs choix. Mais en l’état, il doit composer avec un scénario qui, métaphore exceptée, n’a rien de bien original à sa disposition, et surtout pas l’amourette prévisible entre le diplomate et l’héroïne. Toute l’intrigue se déroule à l’initiative de celle-ci et de son obstinée quête familiale. Mia Sara n’en est pas pour autant aussi sèche qu’un Van Helsing de la Hammer : elle est avant tout une indécrottable idéaliste, et c’est précisément cette raison qui l’amène à se mettre en danger aussi bien vis à vis des vampires dissidents que des autorités officielles. Difficile de ne pas avoir parfois l’envie de la tarter, tant ses agissements sont dénués du moindre raisonnement et véhiculent une morale hollywoodienne éculée. Mais fort heureusement, elle a face à elle une opposition qui ne brille pas beaucoup plus : la dissidence vampire est assez consternante, menée par un dandy préfigurateur de la vague fleur bleue qui, à partir du Dracula de Coppola, mènera à Twilight et à Buffy en passant par Entretien avec un vampire. Ne parlons pas de ces sbires, tout simplement grotesques : des figurants hongrois aux physiques atypiques peinturlurés en bleuâtre. Évidemment, télévision oblige, Stuart Gordon doit rester assez “soft”, bien qu’on le sente parfois à deux doigts de virer dans son style habituel, notamment lorsque Katherine est séquestrée au lit par son dandy de séducteur. Dans la même situation, Barbara Crampton dans Re-Animator a subi un traitement beaucoup moins moral ! De la même manière, il remodèle le mythe du vampire en transformant ses oripeaux usuels : en lieu et place de ses canines, c’est bien leurs langues qui devient l’organe suceur de sang en étant prolongée d’un orifice . Le versant érotique ne s’en sort donc que davantage renforcé… En dépit des évidentes restrictions, d’autant plus frustrantes qu’elles auraient appelées à un traitement plus provocateur, ainsi que des manières de les contourner auxquelles il a recours, Stuart Gordon parvient à disséminer quelques éléments qui relèvent un peu la sauce. Pour cela, il utilise un artefact globalement inutile scénaristiquement : les cauchemars de Katherine. A travers les errances sans justification de la créature qui les domine (en fait le paternel conduisant sa fille sur sa trace), ils permettent au réalisateur de contourner la progression logique de son intrigue, leur donnant un caractère plus imprévisible et surtout en lui permettant d’utiliser des effets de maquillage monstrueux qui auraient difficilement trouvé leur place en dehors de ces séquences oniriques.

Sans vouloir dédouaner Stuart Gordon pour la simple raison qu’il vient de trépasser, disons que si La Fille des ténèbres reste un téléfilm honorable, c’est à son réalisateur qu’il le doit. L’intelligence et la hardiesse qui pointent sous ses dehors conformistes sont bien dignes d’un réalisateur qui au final se sera bien mieux sorti de son incartade télévisuelle que certains utres de ces collègues. Subversif depuis ses premiers pas au théâtre, Gordon aura cherché l’occasion de l’être encore après l’Empire, sur une chaîne nationale, avec peu de moyens, et avec un tournage restreint dans une Europe de l’est en pleine transition politique. Rien que ça autorise à lui rendre hommage !

3 réflexions sur “La Fille des ténèbres – Stuart Gordon

  • 17 avril 2020 à 12 h 23 min
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    Je ne sais pas si c’est une coïncidence mais le pitch de ce film m’a rappelé celui d’un livre de Dan Simmons: Les Fils des ténèbres qui raconte la lutte d’une femme contre le sida en Roumanie, et qui trouve dans un enfant, Joshua capable de résister à la maladie. Cela mènera naturellement aux vampires qui ont toujours été liés à ce pays. Cela se passe peu de temps après la chute de Ceausescu, là ou le film a l’air de se passer pendant son règne. Malheureusement, je ne suis pas allé au bout du livre, j’ai rapidement abandonné mais je trouve que les points communs entre les deux oeuvres sont troublants.

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  • Bénédict Arellano
    17 avril 2020 à 16 h 27 min
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    A la différence notable que Loïc est allé au bout du film. Stuart Gordon serait-il meilleur conteur que Dan Simmons ?

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  • 17 avril 2020 à 17 h 10 min
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    J’en sais rien, j’ai quand même réussi à lire Terreur de Dan Simmons, alors que j’ai lâché la saison 1 du même nom. Peut etre que le film la fille des tenebres est plus interessant que le livre.

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