Le Temps des loups – Sergio Gobbi

Le Temps des loups. 1970.

Origine : Italie/France
Genre : Copains d’avant
Réalisation : Sergio Gobbi
Avec : Robert Hossein, Charles Aznavour, Virna Lisi, Marcel Bozzuffi, Geneviève Thénier, Albert Minski.

Depuis deux ans maintenant, un bandit (Robert Hossein) signant ses méfaits du nom de Dillinger multiplie les casses en plein Paris. Chargé de l’affaire, le Commissaire Kramer (Charles Aznavour) s’arrache les cheveux devant l’incapacité de ses hommes à l’arrêter, voire ne serait-ce que l’un des membres de sa bande. Il se trouve dans une position d’autant plus inconfortable que celui qui se cache derrière le nom de ce bandit américain n’est autre que son ami d’enfance, du temps du collège catholique Sainte Thérèse. Mais le vent pourrait bien tourner en sa faveur lorsqu’un indic lui apprend que « Dillinger » se paie du bon temps sur la Côte d’Azur.

Alors que le « poliziesco » (le polar à l’italienne) vit ses belles heures en Italie, Sergio Gobbi signe en guise de pied-de-nez un film policier en France d’inspiration américaine. Au fond, quoi de plus normal de la part d’un homme qui s’est installé dans l’Hexagone depuis la fin des années 50 et dont la passion pour le cinéma s’y est épanouie au fil de ses rencontres. Il y a ainsi bâti l’essentiel de sa carrière, travaillant aussi bien pour le cinéma que pour la télévision. Il trouve même en la petite lucarne le parfait complément du grand écran lorsqu’il s’agit de diffuser les enquêtes de Tom Lepski à la fin des années 80. Néanmoins, la porosité était telle entre le cinéma italien et français du fait d’incessantes coproductions, alors monnaie courante à l’époque, qu’il n’a jamais totalement coupé les ponts avec son pays d’origine. Cela fait du Temps des loups un objet hybride, franchouillard dans certains détails (ah, les bons vieux sandwichs au pâté accompagnés d’une bière que les policiers mangent sur le pouce sur leur lieu de travail !), américain dans son inspiration (jusqu’à la musique aux sonorités ragtime de Georges Garvarentz) et italien par sa violence exacerbée.

Le Temps des loups tourne entièrement autour de la figure de Robert dit “Dillinger”. Il en est l’attraction principale et le moteur de l’intrigue, laquelle se résume à une succession de coups de plus en plus osés jusqu’au vol de la recette des stations de péages de l’autoroute du sud à l’issue du rentable week-end du 15 août. Dans son appartement parisien, son amour des États-Unis et plus particulièrement de ses figures du banditisme transpire de toutes parts. Sur les murs, des photos d’Al Capone, Clyde Barrow, John Dillinger voisinent avec une série de colts mis en valeur dans un cadre et une selle de cheval en guise de porte-manteaux. Et comme si cette passion à la limite de la monomanie ne crevait pas suffisamment les yeux, Robert se passe des diapositives de ces mêmes figures du banditisme le temps du générique. Parmi celles-ci, il a jeté son dévolu sur Dillinger, personnalité inspirante par son audace (le braquage de quatre commissariats et deux évasions figurent notamment à son palmarès) qu’il ambitionne de dépasser par la hardiesse de ses opérations délictueuses. Il a fédéré autour de lui quatre malfrats à l’indéfectible fidélité. Ils le suivent les yeux fermés dans toutes ses combines et acceptent facilement qu’il leur impose subitement la présence de Stella Menzoni, son coup de foudre azuréen croisé au détour d’une table de roulette anglaise dans un casino. Sergio Gobbi n’ira pas plus loin dans leur caractérisation respective à l’exception de Marco, le plus lettré d’entre eux et dont l’admiration sans borne qu’il voue à son chef l’amène à en rédiger la biographie. Il agit de même avec Stella, n’en déplaise à Virna Lisi son interprète, une mondaine qui craque devant la mâle assurance de Robert mais dont la rage et la violence qu’il déverse sur les forces de l’ordre finissent par effrayer. Elle n’a rien d’autre à jouer que les belles plantes énamourées aux toilettes variées, une complice de circonstance brièvement grisée par l’attrait du danger. En réalité, sa présence a vocation à humaniser le personnage du gangster dont l’amour qu’il lui porte, pour immédiat qu’il soit, respire la sincérité. Sous ses airs de rouleur de mécanique dégageant une indéniable force d’attraction (cette employée d’un cabaret qui collectionne la moindre coupure de presse concernant ses “exploits” toute heureuse de pouvoir lui venir en aide) Robert a un bon fond. Ce choix d’un patronyme déjà célébré répond à un souci d’anonymat, le bandit ne souhaitant pas que sa mère ait à pâtir de ses frasques criminelles. Et il ne peut se résoudre à haïr totalement Kramer en raison de leur vieille amitié, même si depuis leurs chemins ont pris des directions diamétralement opposées.
L’ambition – et l’échec – du film réside justement dans le traitement de leur relation, née dans la cour de récréation du collège où ils jouaient déjà au gendarme et au voleur. Ce lien amical distendu sert de béquille à une intrigue policière boiteuse qui ne s’enhardit que lors des scènes de casse, propices à des éclats de violence décomplexés (le corps d’un agent de police démembré par le passage d’une voiture) et à des cascades motorisées. Condamné à l’intermittence par les caprices d’un récit collant aux basques du truand, le commissaire Kramer est en outre un personnage mal défini. Un homme d’habitude qui dîne tous les soirs au même endroit dans l’espoir de séduire sa serveuse préférée qu’il compare fort élégamment à un dessert. Professionnelle, la demoiselle ne relève pas et lui oppose un beau sourire qui vaut refus. Ce n’est pas à Robert que cela serait arrivé ! Il n’en prend pas ombrage, tout comme il affronte avec sérénité les cohortes de journalistes qui se ruent vers lui au moindre coup du Dillinger français. Il aurait tort de s’inquiéter puisque jamais aucun doute n’est émis au sujet de sa probité alors que ses liens avec le bandit sont connus. Et en dépit des nombreux revers qu’il essuie, il n’est pas non plus remis en cause par sa hiérarchie. Sergio Gobbi se refuse à toutes sous-intrigues, s’en tenant à son duel à distance sans autres interférences que le temps de l’enquête. Une enquête rondement menée. A partir du moment où le commissaire prend réellement les choses en mains – autrement dit agit en solo – il ne tarde pas à obtenir une information capitale puis, grâce aux talents d’un dessinateur aux dons divinatoires, à obtenir le portrait robot de l’ennemi public n°1, cet homme qu’il n’a plus revu depuis les bancs du collège. Tout cela est un brin tiré par les cheveux tout comme cette propension qu’a Sergio Gobbi de tout sur-dramatiser lorsqu’il s’agit de confronter les deux anciens amis. Les élans tragiques siéent décidément bien mal à ce western contemporain.

Avec Le Temps des loups, Sergio Gobbi signe un polar peu inspiré, aussi bien à l’échelle française qu’italienne, dont les quelques fulgurances lors des scènes d’action ne suffisent à faire oublier la pauvreté des divers personnages. La tête penchée à longueur de scènes, Robert Hossein peine à rendre son truand magnétique quand Charles Aznavour se complaît dans des airs affectés que certaines répliques rendent risibles (« Il doit avoir le visage d’un homme qui a pris beaucoup de pieds au cul »). A défaut d’un grand film, Le Temps des loups aura au moins accouché d’une belle amitié entre les trois hommes.

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