Cinéma Polar

Mort à l’arrivée – Rick Morton & Annabel Jankel

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D.O.A.. 1988.
Origine : Etats-Unis
Genre : Film noir
Réalisation : Rick Morton & Annabel Jankel
Avec : Dennis Quaid, Meg Ryan, Daniel Stern, Jane Kaczmarek…

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A l’approche de Noël, Dexter Cornell, professeur de littérature à la faculté, n’a pas vraiment le cœur aux festivités. Déjà, la chaleur suffocante qui plombe la ville n’incite pas aux repas pantagruéliques. Puis il y a son épouse, toujours aussi décidée à se séparer de lui et qui le presse de signer les papiers du divorce. Et comme si cela ne suffisait pas, son meilleur élève se suicide presque sous ses yeux. Abattu -on le serait à moins-, il noie son chagrin dans l’alcool toute une nuit durant. Le lendemain matin, se sentant mal en point, il se rend à l’hôpital où une prise de sang lui révèle qu’il a été empoisonné et qu’il n’a plus qu’un jour ou deux à vivre. Dans un ultime sursaut, il décide de mener sa propre enquête pour savoir qui l’a tué.

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Voici donc l’excellent et intrigant point de départ de ce polar qui, pour les plus cinéphiles, devrait leur rappeler quelque chose. Et pour cause, puisque le film de Rocky Morton et Annabel Jankel est la quatrième variation sur le même thème après Color me dead de Eddie Davis (1969), Mort à l’arrivée de Rudolph Maté (1950) et beaucoup plus loin, de Der mann, der seinen Mörder sucht de Robert Siodmak (1931), qui œuvrait déjà dans le film noir avant son exil américain. Un engouement qui s’explique par le potentiel très noir, mais aussi fort ludique, de ce postulat. Chacune des versions démarre peu ou proue de la même manière : un homme se rend au commissariat pour déclarer devant un parterre d’agents de police éberlués son propre assassinat. La suite se décline en un long flash-back durant lequel le héros s’échine à retrouver son meurtrier. Ce qui frappe dans cette version lorsqu’on connaît les antécédents des deux réalisateurs, c’est l’aspect respectueux de l’entreprise. Gens issus de la publicité et ayant participé à l’aventure Max Headroom, série critique sur le rôle de la télévision dans notre société, Rocky Morton et Annabel Jankel ne cherchent pas à bousculer les codes du film noir, ni dans sa forme, ni dans son fond. Au contraire, ils jouent la carte de l’hommage respectueux -mais pas pompeux-, soignant tout particulièrement les éclairages (très bel ouvrage de Yuri Neyman, soit dit en passant) pour un film qui se déroule presque exclusivement de nuit. Seule petite coquetterie, l’utilisation du noir et blanc pour introduire et conclure le film, manière d’assumer la filiation avec la version de Rudolph Maté, modèle avoué.
Le notaire d’âge mûr laisse donc sa place à un professeur de faculté d’une trentaine d’année, ex romancier à succès ayant subitement renoncé à l’écriture. Comme dans tout film noir qui se respecte, Dexter Cornell n’est pas du tout taillé pour l’héroïsme. C’est un homme de renoncement qui en abandonnant l’écriture a mis de côté celui qu’il était, enfouissant d’un même mouvement sa passion pour l’écrit et celle pour sa femme. Cela fait maintenant quatre ans qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même, masquant son apathie derrière une bonne humeur de façade. Son assassinat programmé lui fait alors toucher du doigt tout ce qu’il a perdu, à commencer par sa femme. Une perte d’abord sentimentale qu’un scénario retors rend définitive, Dexter devenant le témoin impuissant du meurtre de son épouse au moment où celui-ci cherchait à laver sa conscience en faisant son mea-culpa. En un rien de temps, Dexter perd tout à la fois sa vie et sa raison de vivre. Il ne lui reste donc plus que l’énergie du désespoir pour remonter le fil d’une machination qui le dépasse et qui tournerait toute entière autour du prétendu suicide de son meilleur élève, Nick Lang. L’intrigue ne vaut pas tant pour ce qu’elle est -un festival de fausses pistes entrecoupé de quelques scènes d’action- que pour ce qu’elle induit. Dexter est un mort en sursis qui agit comme un virus mortel en semant la désolation partout où il passe, telle la grande faucheuse. En cherchant avidement un coupable à son état, Dexter va ni plus ni moins contribuer à l’implosion d’une famille. Se sachant condamné à mort, son attitude change de manière perceptible. Il n’hésite pas à se jeter dans la prétendue gueule du loup, mettant du même coup en danger une étudiante en pâmoison devant lui qu’il entraîne dans son sillage. Ce qui l’intéresse n’est plus tant de rester en vie (il n’a plus aucun espoir de ce côté-là) que d’obtenir les réponses à ses multiples interrogations. Cette attitude l’amène à mettre les pieds dans le plat plus souvent qu’à son tour, sacrifiant la réflexion (son temps est compté) à l’action. Ironie du sort, c’est lorsque fourbu il prendra le temps de se poser qu’il parviendra in fine à renouer les fils de toute cette affaire. Et que la raison de tout ce pataquès soit aussi futile que la recherche de notoriété confère à cette mécanique infernale un doux parfum de cruauté.
Dans le rôle de Dexter Cornell, Dennis Quaid porte littéralement le film sur ses épaules. Acteur éminemment sympathique et talentueux, le bonhomme n’a pas la carrière qu’il mérite, multipliant depuis une bonne décennie les films indignes. Durant les années 80, il en allait tout autrement. Dans sa carrière, Mort à l’arrivée succède à The Big easy et L’Aventure intérieure, deux films plutôt légers et dynamiques dans lesquels il laisse éclater toute son espièglerie. Ici, il doit davantage intérioriser et surtout exprimer toute la lassitude qui accompagne chacun des gestes d’un personnage qui se meurt. Sans se départir d’un certain détachement qui enrichit son personnage, il s’acquitte de la tâche avec aisance. En outre, les réalisateurs parviennent par son intermédiaire à faire passer quelques petites touches d’humour qui s’insèrent fort bien dans un film à l’ambiance par ailleurs plutôt lourde. De fait, la présence du personnage de l’étudiante Sydney Fuller, objectivement inutile à l’intrigue, ne nuit nullement à son bon déroulement en raison de la bonne alchimie qui réside entre les deux comédiens.

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Au final, Mort à l’arrivée s’avère être un film noir mâtiné de whodunit tout ce qu’il y a de plus recommandable. Pour leur première expérience cinématographique, Rick Morton et Annabel Jankel ont rendu un bel hommage au genre, évitant tous les gimmicks esthétiques des années 80 pour lui conférer un aspect plus intemporel voire cauchemardesque. En un sens, la trajectoire de Dexter épouse les contours d’un cauchemar dont on ne peut se défaire, l’ultime cauchemar d’un homme qui a eu le tort de sacrifier ses rêves.

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