Cinéma Polar

Croupier – Mike Hodges

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Croupier. 1998.
Origine : Royaume-Uni / France / Allemagne / Irlande
Genre : Polar
Réalisation : Mike Hodges
Avec : Clive Owen, Alex Kingston, Gina McKee, Nick Reding…

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Jack Manfred souhaiterait devenir écrivain, mais l’inspiration lui fait défaut. Vivant quelque peu aux crochets de sa petite amie, il accepte, sur les conseils de son père, de postuler pour un poste de croupier dans un casino du centre de Londres. Bénéficiant de son expérience contractée lors de sa jeunesse passée en Afrique du Sud, il obtient le poste haut la main. Happé à nouveau par le monde de la nuit, il n’écrit plus du tout pendant un temps, au grand dam de Marion, sa fiancée. Jusqu’au jour où son sujet s’impose à lui comme une évidence : son roman prendra un croupier comme personnage principal, qu’il nourrira de son expérience personnelle. Pris au jeu de la fiction, il s’embarque bientôt dans une sombre histoire de casse à l’encontre de son employeur, dont il ne ressortira pas indemne.

Depuis ses débuts à la réalisation, Mike Hodges a bâti toute sa carrière sur l’alternance petit et grand écran. Eclectique (la science-fiction avec Terminal Man, le space opera avec Flash Gordon), il réalise néanmoins ses meilleurs films dans le giron du polar, avec notamment ce petit classique qu’est devenu La Loi du milieu (1971), avec un Michael Caine impérial à la manœuvre. L’année 1998 marque à la fois son retour au cinéma -il n’avait plus rien tourné pour le grand écran depuis Black Rainbow en 1989- et son retour au polar. En prenant pour héros un écrivain, c’est tout naturellement qu’il nous narre l’histoire de Jack Manfred à la première personne, s’appuyant sur la voix off très présente de Clive Owen, sans que celle-ci ne nous paraisse insupportable pour autant. Nous avons à faire à un récit à rebours qui nous relate en quelque sorte la genèse du premier et unique livre de Jack Manfred. Cependant, il n’est ici nullement question d’un suspense policier classique. Ainsi, le plan qui ouvre le film -Jack se tient près de la roulette, attendant que celle-ci ait rendu son verdict- n’a en soi rien d’intriguant. L’homme est croupier, il exerce son métier, point. Et pourtant, du fait de la singularité de ce personnage et de la prégnance du monde de la nuit, tout le film se retrouve nimbé dans une aura de mystère.

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Nombre de polars ont déjà abordé le milieu du jeu, mais dans la majorité des cas sous le seul prisme du joueur, ou pour être plus précis du flambeur, dont la propension à ne jamais savoir quand s’arrêter l’amène à un point de non retour. L’originalité première de Croupier est de justement inverser le propos en se plaçant de l’autre côté de la table de jeu, celui des employés de casino. Jack ne fait pas partie de la caste des joueurs invétérés et il n’a, par ailleurs, jamais ressenti la fièvre du jeu. Il se refuse même à jouer entre amis. Lui, ce qu’il aime, c’est voir les autres perdre, saisir l’instant précis où le visage du type qui a tout perdu se décompose sous ses yeux. Il en éprouve une certaine jouissance, se gargarisant de sa position privilégiée d’observateur et, surtout, de grand ordonnateur dépositaire des clefs du jeu. Quoiqu’il puisse arriver à sa table, il en sort toujours gagnant. Toutefois, à l’instar du joueur, le jeu revêt aussi une incidence sur son comportement. En réintégrant le monde du jeu, Jack se rembrunit, devient plus dur et hermétique au monde extérieur. Par la force des choses (il travaille quand elle dort et dort quand elle travaille), il tend à s’éloigner de Marion. Et lorsqu’ils parviennent à se voir, ils s’engueulent, Jack ne supportant plus ses réflexions. Il devient irritable, se laissant totalement envahir par une tension qui ne le quitte plus. Et pourtant, on le sent à l’aise avec sa nouvelle vie. Il aime son travail, le brouhaha incessant des casinos et le fait de vivre la nuit. Il éprouve même un plaisir non dissimulé à porter le costume de croupier, qu’il arbore avec fierté et derrière lequel il se plaît à se réfugier. Jack retrouve en quelque sorte ses vieux réflexes de célibataire, agissant comme bon lui semble. Ainsi, s’il lui prend la soudaine envie de coucher avec sa collègue Bella, il le fait, sans se soucier de Marion ni même de son employeur aux yeux duquel une relation entre collègues est proscrite. Dans sa défroque de croupier, il semble jouir d’une liberté nouvelle, encore plus grande que celle que le pouvoir de l’imaginaire peut lui procurer. En fait, il a une approche naturaliste par défaut de l’écriture, dans la mesure où il est incapable de créer par lui-même. Alors qu’il avait abandonné toutes velléités littéraires, son sujet s’est imposé à lui, prenant corps dans son nouveau quotidien. Petit à petit, l’observateur attentif de la faune bigarrée des casinos se mue en acteur principal de sa propre fiction. Jack devient Jake et, se faisant, repousse les limites qu’il s’était lui-même fixé en jouant, si ce n’est avec de l’argent, au moins avec le feu.
Mike Hodges déroule une intrigue des plus languides, évitant tout spectaculaire à l’image du casse annoncé, dont la réalisation n’accélérera nullement le rythme du film. Il n’est pas du genre à se mettre en avant via une mise en scène tape-à-l’œil, se contentant de filmer juste et à bonne distance l’alors méconnu Clive Owen, qui se révèle ici très à l’aise pour jouer les cyniques, sans pour autant susciter de l’antipathie à son égard. Rien ne semble réellement le toucher ou, en tout cas, lorsque cela arrive, il retombe très vite sur ses pieds pour ne rien laisser paraître. On dirait qu’il s’accommode des chausses trappes de la vie avec désinvolture, ou plutôt un flegme tout britannique. L’utilisation de la voix off et la grande confiance en soi qui émane de Jack nous laissent à penser qu’il contrôle tout de a à z, que c’est lui qui distribue les cartes, alors qu’il n’en est rien. Doté d’un solide sens de l’observation, celui-ci se retrouve abusé par son désir de pondre un best-seller, ce qui l’amène à occulter certains détails curieux -et pourtant remarqués- tant tout paraît se goupiller idéalement pour lui. Il passe outre certaines grosses ficelles car, une fois n’est pas coutume, il s’est laissé griser par les événements.

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Au royaume des perdants magnifiques généralement si chers au polar, Jack Manfred n’a pas sa place. Il est bien trop calculateur et rationnel pour cela. De sa position, il sait trop ce que perdre signifie pour se lancer sans filet dans une aventure inconsidérée. Et quand bien même ce qu’il tente comporte un certain nombre de risques, il s’agit toujours de risques calculés. Car pour lui, il n’y a rien de plus classe qu’une personne qui sait se retirer lorsqu’elle gagne. Et Mike Hodges l’a bien compris, lui qui ne reviendra au cinéma que cinq ans plus tard, avec un autre polar atypique et le même acteur principal, l’envoûtant Seule la mort peut m’arrêter.

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