Aventure Epouvante Romans et nouvelles

Nouvelles 1896-1908 – H.P. Lovecraft

Ecrit par Loïc Blavier

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H.P. Lovecraft
Nouvelles 1896-1908
Cette page regroupe les six
nouvelles de jeunesse
disponibles dans le tome 1
des œuvres de Lovecraft
(Robert Laffont, 1991)


 La Petite bouteille de verre
(The Little Glass Bottle)
1896 ou 1898

Capitaine d’une embarcation, le capitaine William Jones met la main sur une petite bouteille de verre contenant le S.O.S. émis par un certain John Jones pendant que son navire était en train de sombrer au large de l’Australie, à un point désigné par une carte dessinée manuellement. Ni une ni deux, le capitaine, épaulé par son second John Towers, décide d’aller y faire un tour.

Inutile de se lancer à corps perdu dans une explication de texte pompeuse concernant cette nouvelle d’une page, la première de Lovecraft (du moins la première à avoir survécu : « The Noble Eavesdropper » fut écrite antérieurement mais n’a pas été retrouvée). Rédigée à l’âge de 6 ou de 8 ans selon les sources, elle reflète surtout les goûts d’alors de son très jeune auteur, visiblement attiré par les histoires d’aventures maritimes. Point de fantastique ici, et d’ailleurs point d’aventure non plus puisque la découverte finale du capitaine Jones est un non-évènement et débouche sur une sorte de moralité aussi naïve que maladroite. Du reste, tout le récit reflète l’âge de son auteur : syntaxe approximative, ponctuation hasardeuse, manque de clarté sur les faits, trous dans la cohérence… Par contre, le Lovecraft en culottes courtes a déjà un beau vocabulaire, et on le sent attiré par le thème encore bien vague dans son esprit du mystère. Pas de quoi malgré tout crier au Mozart de la littérature fantastique : Lovecraft n’a pas encore de style et essaie, ce qui est tout de même louable à 6 ou 8 ans, de recracher ses influences.


La Caverne secrète ou l’aventure de John Lee
(The Secret Cave, or John Lees Adventure)
1898

Laissés seuls pendant l’absence de leurs parents, les petits John et Alice Lee (10 et 2 ans) jouent tranquillement à la cave lorsque soudain le mur sur lequel Alice était appuyée s’effondre et découvre un sombre passage. L’exploration les conduit à trouver une mystérieuse boîte ainsi qu’une barque que John réussit à traîner avec lui. La galerie s’arrête soudainement mais John réussit à détruire ce nouvel obstacle, faisant ainsi jaillir un torrent intarissable.

Encore une histoire d’eau, encore une histoire de quête du trésor, encore une histoire de boîte mystérieuse (qui contient d’ailleurs la même chose que celle retrouvée dans La Petite bouteille de verre et entraîne un même dénouement moraliste), mais cette fois l’imagination de Lovecraft s’est un peu affirmée, ce qui rend moins simpliste cette autre courte histoire de jeunesse où cette fois il y a effectivement une certaine narration romanesque, aussi rudimentaire soit-elle. Le plus intéressant n’est cependant pas là mais bien dans l’idée de territoire inconnu au-delà des limites de la cave. En plus de faire basculer ce récit dans l’épouvante, elle évoque incontestablement les écrits futurs de l’auteur… Mais bien entendu, le secret de ce passage inondé est encore à des années-lumières de la terreur cosmique des nouvelles du Lovecraft adulte. L’enfant qu’il est encore -il a 8 ans au moment d’écrire cette Caverne secrète– s’inscrit toujours dans une certaine tradition que l’on peut rattacher cette fois aux romans gothiques à base de passages obscurs et de sombres secrets. Une tradition qu’il transformera de fond en comble par la suite, mais qu’en cette année 1898 il essaye déjà d’assimiler, tout comme il en est encore à se battre pour savoir s’exprimer à l’écrit de façon claire, ce qu’il est encore loin de maîtriser.


Le Mystère du cimetière ou la revanche d’un mort
(The Mystery of the Grave-Yard)
1898 ou 1899

Conformément à la volonté du défunt, le pasteur Dobson descend dans le tombeau de Joseph Burns pour y lâcher une boule d’or sur un point fixé au sol. Stupeur lorsque la foule s’aperçoit que le pasteur ne remonte pas et qu’il a disparu ! Plus tard, la fille de Dobson reçoit la visite d’un certain Mr. Bell qui lui propose de lui rendre son père en échange d’une coquette somme. Pas folle, la fille s’absente en catimini pour demander de l’aide au fameux détective King John, dont la preste arrivée conduit au départ précipité de Bell de la demeure Dobson.

« Une histoire policière ». Voilà le sous-titre donné par l’enfant Lovecraft à son histoire de toute évidence inspirée par des feuilletons policiers. Un sous-titre s’inscrivant directement en contradiction avec le titre propre, ce « Mystère du cimetière » aux connotations gothiques un peu racoleuses. Mais au moins annonce-t-il la couleur réelle, puisque l’histoire qui nous est présentée évite toute incartade dans le domaine de l’épouvante et se veut le récit haletant d’une enquête rondement menée. Très très rondement menée, même, au point d’être narrativement l’inverse de La Petite bouteille de verre dans laquelle il ne se passait rien. Ici, les péripéties s’enchaînent au rythme d’une histoire divisée en 12 chapitres d’un paragraphe, qui se déroulent tous en un endroit différent et qui pour à peu près la moitié introduisent un nouveau personnage. Le puéril auteur ne craint pas d’y aller bille en tête au risque de faire paraître son récit hautement improbable, bien que sa forme purement syntaxique en soit plus maîtrisée que dans les deux autres récits ayant survécu au XIXe siècle. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de grosses lourdeurs, mais celles-ci proviennent avant tout de la forme échevelée que Lovecraft a souhaitée mettre en forme (trois chapitres de suite commencent par « maintenant retournons à… »). Voulant adopter un style très commercial -il y a même un prix de vente en bas de la dernière page-, qu’il couronne par un happy end très moralisateur -décidément une constante chez lui-, le jeune Lovecraft se laisse guider par son enthousiasme d’écrivain en herbe sans se soucier nullement des impératifs littéraires. Il faut bien que jeunesse se passe.


Le Vaisseau mystérieux
(The Mysterious Ship)
1902

Au milieu du XIXe siècle, un brick sans pavillon et sans nom mais dirigé par un certain capitaine Manuel Ruello croise les mers du globe et provoque à chaque accostage ou accrochage la disparition mystérieuse d’un individu. La chasse à Ruello et à son équipage est lancée.

Encore et toujours influencé par ses lectures, Lovecraft, désormais âgé de 12 ans, remet le couvert dans le genre « aventures maritimes », et divise une nouvelle fois le résultat en différents chapitres de quelques lignes ajoutant l’un après l’autre une nouvelle péripétie. Ce qui fait du Vaisseau mystérieux la fusion de La Petite bouteille de verre et du Mystère du cimetière. Du premier, on retrouve la présence d’un marin détenteur d’un secret qu’il convient de percer en se lançant sur ses traces, et du second, on récupère le traitement hasardeux de l’action. En deux pages, le globe a été sillonné de Madagascar au Pôle Nord aussi bien à flots qu’en sous-marin. Le tout pour un résultat final encore très conventionnel, très marqué du sceau des « Penny dreadfuls » (ou plus exactement de leur équivalent américain, les « Dime novels »), ces romans de pur divertissement alors populaires dans le nouveau monde. Si cette fois Lovecraft maîtrise bien la langue anglaise, il a cependant toujours du mal à exprimer ses idées et à les agencer de façon à les rendre complétement compréhensibles. Visiblement attiré par l’action, il ne prend pas le temps de poser quoi que ce soit, tout va trop vite, les personnages n’existent que par leur nom, et son histoire ressemble à un plan griffonné en vitesse attendant d’être repris dans les règles de l’art. J’admets que la critique est facile concernant un texte rédigé par un gamin de 12 ans de bonne volonté mais après tout, la publication et la lecture de ces écrits de jeunesse n’ont d’autre justification que de voir où en était le futur inventeur de Cthulhu à tel ou tel âge. Il en était donc là. S’il est impossible de trouver la griffe d’un des plus influents auteurs fantastiques du XXe siècle, on peut toutefois constater que certains motifs l’avaient déjà marqué et que, même arrivé à son firmament d’écrivain, il ne les a pas laissé tomber. C’est le cas ici de la fascination pour les vastes étendues glaciales d’un pôle terrestre, base de Manuel Ruello (un méchant mystérieux qui le reste jusqu’à la fin faute d’avoir été convenablement présenté) et trente ans plus tard théâtre de l’expédition funeste des Montagnes hallucinées.


La Bête de la caverne
(The Beast in the Cave)
1905

N’en ayant fait qu’à sa tête, un touriste s’est éloigné du guide qui promenait son groupe dans le dédale du labyrinthe de la Caverne du Mammouth, et se retrouve irrémédiablement perdu. Songeant déjà à la mort, plongé dans le noir après que sa torche se soit éteinte, il a beau crier : personne ne doit l’entendre. Sauf une bête errante, qu’il entend petit à petit se rapprocher…

Désormais adolescent, Lovecraft s’est dans une très large mesure détaché de ses fixettes infantiles et n’écrit plus pour reproduire naïvement le style commercial de ses lectures. Exit la division arbitraire en chapitres, finies les épopées de deux pages sautant du coq à l’âne, terminées les happy end moralisateurs, aux oubliettes les maladresses d’écriture. Il verse dès à présent dans le genre fantastique et conçoit cette fois une véritable nouvelle et non un schéma mal dégrossi. Pour autant, le génie de Providence est-il déjà éclatant ? Si l’on s’en tient à l’histoire qu’il raconte, la réponse est clairement non. Du point de départ au dénouement, elle est trempée dans une simplicité qui témoigne encore d’un flagrant manque d’imagination. La dénomination même du « labyrinthe de la Caverne du Mammouth » en offre à elle seule un exemple marquant. L’expression est plus digne de la série Kaamelott que de la cosmogonie des Grands Anciens, qui d’ailleurs demeurent à ce stade très chimériques. La créature que l’on découvre dans le final est bien terne, et le fait de deviner sa nature à l’avance fait encore un peu plus retomber le soufflé des dernières lignes qui se voulaient traumatisantes. En revanche, le fait même d’avoir voulu achever la nouvelle sur un climax de ce style montre déjà incontestablement les prémices d’un futur talent. Il en va de même pour les premières lignes, annonciatrices d’une condamnation que l’on croit inévitable. Ce souci du tout début et de la toute fin deviendra sa marque de fabrique. Le développement même de la nouvelle est lui aussi méritoire : plutôt que de faire s’agiter son personnage dans tous les sens comme il l’aurait fait encore quelques années plus tôt, Lovecraft préfère l’immerger dans une certaine résignation morbide (penser à ce que sera son trépas) qui donne une noirceur agressive ne demandant qu’à être travaillée. De même, le personnage étant dans le noir, il n’a donc que ses oreilles pour deviner quelle créature peut bien se rapprocher de lui. C’est un encouragement à l’imagination, et même si ici il n’a pas su rendre sa description très menaçante, dans le fond, plus tard il ne fera pas autre chose lorsqu’il couchera sur le papier des concepts (des angles impossibles, des couleurs qui n’existent pas…) qui ne peuvent être appréhendés par l’esprit humain. Tout est question d’habileté, et si La Bête de la caverne s’avère assez plat dans ses mots et ses idées, on y distingue déjà une approche littéraire qui mènera son auteur au-dessus de ses collègues.


L’Alchimiste
(The Alchemist)
1908

Un nonagénaire attend la mort dans son château en ruines. Mais il a malgré tout vaincu la malédiction qui frappait sa famille depuis le XIIIe siècle : entre cette période et aujourd’hui, aucun homme n’avait pu passer le cap des 32 ans. La faute à une malédiction lancée naguère contre le comte Henri par un certain Charles le sorcier, fils d’un alchimiste qu’il avait assassiné sans raison aucune. Sur ces vieux jours, le descendant d’Henri raconte comment il mit un terme à la malédiction en explorant les recoins abandonnés de son château.

La fin d’une lignée, la malédiction, le château délabré reflétant ces peu joyeuses perspectives… Lovecraft vit encore sous influence, cette fois d’Edgar Allan Poe et plus particulièrement de La Chute de la maison Usher. Il aborde sa nouvelle sous un angle outrageusement sinistre, n’étant jamais à court d’idées pour évoquer la décrépitude des lieux et des personnes. Même en ayant vaincu la malédiction pour parvenir à un âge avancé, son anonyme personnage principal -qui est aussi le narrateur de l’histoire- ne laisse paraître aucune trace de fierté ou d’optimisme, sans même parler de ce qu’il a accompli durant les années que contrairement à ses ancêtres il a réussi à vivre. Tant et si bien qu’il ne semble pas avoir profité de ce rab de temps pour relancer un lignage dont il comptait être le point final. En un sens, la malédiction a bel et bien triomphé : puisque le maudit lui-même a décidé d’en finir, le sort jeté par l’alchimiste n’avait de toute façon plus de raison d’être. Cette nouvelle brille ainsi par le climat désolé qui s’en dégage plutôt que par les faits concernant la lutte contre la malédiction, laquelle est somme toute encore loin des prophéties du Necronomicon. N’inventant pas encore sa propre mythologie, Lovecraft se rabat sur l’occultisme médiéval. Sujet qui est certes lourd de mystères dépassant l’entendement mais qui n’est pas non plus d’une rare nouveauté. En outre, l’ampleur prise par la malédiction ne dépasse pas le cadre d’un individu et d’un château… Une histoire personnelle, en un mot minimaliste, loin des périls cosmiques à venir. Toutes ces constatations sont globalement les mêmes que pour La Bête de la caverne (dont la construction narrative était pourtant finement ciselée, tout comme ici), à ceci près que l’on se rapproche malgré tout à grands pas des canons lovecraftiens : le vieux château ancestral porteur d’une damnation ancestrale est un théâtre déjà plus pertinent que « Le labyrinthe de la Caverne du Mammouth » et la malédiction qu’il abrite trouve ses racines dans des sciences interdites. Qualitativement, le niveau s’élève indéniablement et mène Lovecraft vers son rythme de croisière.

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