Epouvante Romans et nouvelles

La Tempête du siècle – Stephen King

Ecrit par Loïc Blavier

tempetedusiecle

Storm of the century. 1999.
Origine : Etats-Unis
Genre : Epouvante
Auteur : Stephen King
Editeur : Albin Michel

« Lorsqu’on me demande si j’écris mes livres en pensant au film qu’on pourrait en tirer, cela m’irrite toujours un peu… je me sens même insulté« . Et pourtant, arrivé à un certain point de sa carrière, et plus précisément à la fin des années 90, la question mérite d’être posée à Stephen King. Non pas que ses livres trahissent une ambition cinématographique (d’ailleurs pas mal de ses romans parus lors de cette décennie n’ont pas encore été portés à l’écran), mais parce qu’un nouveau filon est apparu et que Stephen King s’en est lui-même bien servi : la télévision. Après l’échec de l’adaptation de Salem par Tobe Hooper, programmée pour être une mini-série mais qui n’en fut pas moins défigurée par ses producteurs en 1979, le petit écran et l’auteur s’ignorèrent largement. Quelques nouvelles adaptées pour des épisodes de séries télévisées comme La Cinquième dimension, et c’est tout. Le rabibochage intervint après l’adaptation de Ça, là encore sous la forme d’une mini-série. Pas trop mal d’un point de vue artistique, assez respectueuse du roman et très bien reçue par le public, cette mini-série ouvrit de nouvelles perspectives à l’auteur et aux producteurs envieux de profiter de son nom. King entreprit lui-même l’écriture de deux œuvres originales, non basées sur ses écrits, à savoir la mini-série Golden Years et le téléfilm La Nuit déchirée. Il en sortit visiblement heureux, s’étant en plus déniché un collaborateur fidèle en la personne de Mick Garris, réalisateur de La Nuit déchirée. Il ne s’impliqua pas autant dans les adaptations des Tommyknockers, du Fléau, et des Langoliers, mais tout ceci permit à des œuvres plutôt longues voire jugées inadaptables d’être portées à l’écran. Le résultat n’est pas toujours brillant, mais pas de quoi faire enrager l’auteur, qui apporta d’ailleurs sa caution au Fléau en y tenant un petit rôle. King utilisa même le support télévisuel pour réadapter Shining, dont la première adaptation par Kubrick était toujours resté en travers de la gorge de l’auteur, et il s’invita même dans la série X Files, écrivant un scénario d’épisode pour Chris Carter. Désormais entérinée, l’idylle entre King et le petit écran pouvait effectivement laisser penser que l’auteur allait faire de la télévision son second chez lui, d’où les légitimes interrogations sur la façon d’écrire ses romans.
En étant directement écrit sous la forme d’un scénario, La Tempête du siècle répond à ces soupçons. Dans son avant-propos, l’auteur y nie farouchement toute forme de calcul : écrire La Tempête du siècle de cette façon est une idée qui s’est imposée spontanément à lui. Après l’avoir envisagé comme un roman, il lui est apparu que cette histoire serait parfaite pour un téléfilm, et il profita donc de ses bonnes relations avec la chaîne ABC pour leur soumettre ce projet, qui fut accepté. Ce qui confirme que l’auteur n’a désormais plus de réticence à travailler pour le petit écran, qu’il s’est aguerri à l’exercice, et que c’est tout juste si il n’en fait pas désormais une priorité vis-à-vis du cinéma. On peut ne pas aimer les téléfilms et mini-séries adaptées de -et parfois par- Stephen King, mais au moins on ne peut nier son honnêteté à reconnaître ce qu’on peut considérer comme sa deuxième activité. L’important étant qu’il soit capable de séparer ses deux activités, celle d’écrivain et celle de téléaste, afin que la première ne soit pas piratée par la seconde. Rédiger directement un scénario vaut largement mieux que d’écrire un roman qui serait déjà pensé pour être porté à l’écran. Car comme il l’explique, l’écriture d’un scénario pour la télévision est plein d’impératifs, qui comme on peut l’imaginer seraient de véritables obstacles dans la réussite d’un roman : il faut en effet prendre en compte la censure, les capacités budgétaires et surtout les impératif de temps, non seulement la durée des épisodes mais aussi les créneaux pour les encarts publicitaires. Un véritable exercice poussant l’auteur à revoir sa conception de l’horreur et à intensifier son intrigue. Loin de castrer ses romans en les envisageant comme de futurs films, c’est au contraire l’écriture de scénarios qui permet au romancier de s’exercer. L’avant propos de King n’est finalement pas si éloigné que cela de son traité Écriture, qu’il écrivait à peu près à la même époque.
Son autre avantage est de nous détailler tout le processus créatif de La Tempête du siècle, de la façon dont le sujet est venu à King jusqu’à la fin du tournage (la mini série n’était pas encore achevée lorsque l’avant-propos fut écrit). On y assiste donc à toutes les étapes conduisant une simple idée à devenir une grosse production télévisuelle : choix du réalisateur (Mick Garris était déjà pris, et King s’est tourné vers un réalisateur dont il avait vu et apprécié un téléfilm), discussions avec la censure (pas si méchante), déroulement du tournage… King s’explique aussi sur les raisons qui l’ont conduit à choisir une grosse chaîne hertzienne plutôt qu’une chaîne câblée comme Showtime à la réputation plus flatteuse concernant la liberté créatrice. Et là dessus, hormis le défi de l’auto-contrôle qu’il se plaît à relever, l’auteur est on ne peut plus honnête : ABC lui assure une audience bien supérieure. « Quitte à travailler dur et longtemps, autant le soumettre au plus large public possible« . Pourquoi pas, après tout ? L’important est bien la qualité de la mini série.

Et là, pas de bol : malgré l’optimisme affiché par King, La Tempête du siècle n’a rien de génial. C’est pourtant du King pur jus : Little Tall Island s’apprête à subir pendant quelques jours l’une des pires tempêtes de neige de son histoire. Tout le monde est sur le sentier de la guerre. C’est pile avant le début de la tempête du siècle qu’une insulaire âgée est assassinée chez elle. Le meurtrier se nomme André Linoge et se laisse cueillir sans protestation, en faisant simplement circuler un message parmi la communauté de Little Tall : « donnez-moi ce que je veux, et je m’en irai ». Cet homme, inconnu de tous, sait pourtant tout de tout le monde. Et la prison gérée par le constable Mike Anderson n’a pas l’air de retenir beaucoup sa capacité à nuire. Il devient vite évident que Linoge n’est pas humain. Regroupés et isolés du monde par la tempête, les gens de Little Tall vont assister à de terribles évènements, simples mise en bouche de la part de Linoge, qui avant de réclamer ce qu’il souhaite cherche à montrer ce qu’il adviendra de Little Tall si on refuse son marché.
Le Maine, un patelin et sa communauté, l’isolation, un monstre… Rien que de très classique sous la plume de Stephen King. La Tempête du siècle n’est en fait qu’une sorte de Bazaar condensé : il y a moins de personnages et Linoge n’a pas la patience de Leland Gaunt, incitant à tuer via le contrôle des esprits plutôt que d’avoir à élaborer un jeu complexe et tragique, mais dans le fond le principe est le même, à savoir mettre à l’épreuve l’esprit de solidarité de la communauté. En tant que simplification de l’intrigue de Bazaar, La Tempête du siècle dispose d’un avantage de taille par rapport à son épais prédécesseur : il se lit d’une traite, presque comme une nouvelle. Menée sans temps mort, l’histoire fait très vite oublier qu’elle est écrite sous la forme d’un scénario avec indications sur le lieu, le cadrage et diverses autres conseils au réalisateur. Tout juste peut on regretter le découpage feuilletonnesque excessif en plusieurs actes, qui relève davantage des concessions aux publicitaires que d’un un réel intérêt narratif. Mais sur le strict point de vue du plaisir de lecture immédiat, le livre est d’autant plus palpitant que King évite la démesure qui parasite parfois ses romans, y compris les meilleurs. Il reste sobre et davantage porté sur l’épouvante que sur l’horreur à grand spectacle, et on peut dire qu’effectivement, l’exercice de contournement de la censure à fait ressortir ses qualités d’imagination au sein d’une intrigue pourtant très classique. En ayant recours au huis-clos (les habitants sont retranchés dans l’hôtel de ville) et en s’attardant comme il faut sur l’atmosphère créée par la tempête de neige, il a mis toutes les chances de son côté.
En revanche, ce resserrement amène un autre défaut : les personnages. Si Bazaar progressait lentement, c’est en grande partie parce que King prenait le temps de tous nous les faire connaître dans les moindres détails. Ainsi, les pièges de Gaunt tapaient là où ça fait mal. A l’inverse, les habitants de Little Tall Island sont d’une simplicité bien trop commune qui pour le coup rappelle qu’il s’agit bien d’une œuvre écrite pour une grande chaîne de télévision. Commençons par Mike Anderson, principal protagoniste de cette histoire. La sympathie qu’il est censé inspirer repose sur des ficelles un peu trop grosses pour être acceptées : c’est un bosseur qui revêt la double casquette de l’épicier et du constable (sorte de shérif pour de petites bourgades). Les évènements le dépassent, ce qui est fort compréhensible puisqu’il n’est logiquement pas préparé à affronter une entité diabolique comme Linoge. Mais il se doit d’assurer la survie de ses concitoyens et (souvent) amis, tâche à laquelle il s’acquitte en risquant sa peau par pure générosité. Un bien brave homme, auquel s’identifieront sans aucun problème les bons citoyens de la classe moyenne. Doté de qualités trop éminentes et de défauts trop compréhensibles (et qui de plus ne lui sont pas forcément inhérents), c’est un héros bien trop artificiel. Il est en plus flanqué d’une épouse n’étant rien d’autre que son alter ego féminin, avec tout ce que cela suppose comme fonctions caricaturales (c’est elle qui prend en charge les enfants et qui s’occupe de tout ce qui relève du social). Derrière le couple Anderson, le désert ! Aucun habitant de Little Tall ne dispose de personnalité élaborée, pas même l’adjoint de Mike. Une exception cependant : le maire. Le méchant de service, égoïste, peureux, méchant avec sa femme docile et père d’un insupportable garnement (pas comme l’adorable et intelligent fils des Anderson). C’est la Némésis humaine de Mike, celle qui par son ignominie scandalise le bon peuple et qui par comparaison souligne la bravoure du gentil de service.
King avoue dans son avant-propos que retranscrire toute une communauté comme il l’avait fait dans Bazaar est une tâche harassante. Qu’il ne désire pas refaire la même chose pour La Tempête du siècle, soit. Mais dans ce cas là, il n’était pas obligé non plus de désigner clairement un gentil et un méchant, avec entre eux une brassée de citoyens se comportant anonymement (en écoutant Mike ou sa femme, le plus souvent). Ce défaut s’efface dans le final, mais il est trop tard pour rectifier le tir. Ainsi, l’un des thèmes de son histoire, c’est à dire la place du secret dans une communauté soudée, s’envole avec la tempête puisqu’on se soucie comme d’une guigne des personnages humiliés par Linoge, qui se sert des secrets de chacun pour faire naître des tensions internes s’achevant par des cas de possession meurtrière, et non par des meurtres commis sciemment comme dans Bazaar. Une sorte d’aveu sur le manque de contenu des personnages, obligés in fine d’être manipulés plutôt que d’être poussés humainement à la folie. Le coup du secret n’est qu’un écran de fumée. Linoge se serait contenté de tuer de ses propres mains que rien n’aurait changé, si ce n’est qu’il serait davantage passé pour un tueur classique que pour le diable incarné.

Aussi plaisant qu’il soit à lire, le scénario de La Tempête du siècle n’en est pas moins une coquille vide. Dans la lignée des téléfilms estampillés « Stephen King », en réalité. L’auteur trouve peut-être son compte à travailler pour le petit écran, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il existe une énorme différence entre le romancier et le téléaste par procuration. Cela sautera aux yeux dans les années 2000, lorsque les romans de King deviendront bien plus personnels, affichant des qualités jamais vues dans ses mini-séries. Lorsqu’il s’y implique, celles-ci semblent tout compte fait davantage le brimer que lui ouvrir de nouvelles possibilités, et ne font de lui qu’un simple artisan pas dénué de talent mais globalement anonyme.

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