Miss Peregrine et les enfants particuliers – Tim Burton

Miss Peregrine’s Home for Peculiar Children. 2016.

Origine : États-Unis/Royaume-Uni/Belgique
Genre : Boucle temporelle
Réalisation : Tim Burton
Avec : Eva Green, Asa Butterfield, Samuel L. Jackson, Ella Purnell, Finlay MacMillan, Lauren McCrostie, Terence Stamp.

Jake Portman entretient des liens très forts avec son grand-père, Abe. Lorsqu’il le découvre non loin de chez lui, mort et les yeux arrachés, tout son univers s’écroule. Inconsolable, l’adolescent tente de remonter la pente en suivant une thérapie mais rien n’y fait. La seule chose dont il demeure persuadé, c’est que son grand-père n’est pas mort de cause naturelle comme l’a hâtivement conclu l’enquête. A la faveur de son seizième anniversaire, il reçoit par l’intermédiaire de sa tante Susie le cadeau que celui-ci lui destinait. Un livre qui fait écho à ses dernières paroles et qui l’invite à se rendre au village de Cairnholm où se trouve une pension  pour enfants que son grand-père aurait fréquentée. Intrigué, Jake parvient à convaincre son père, ornithologue amateur, de l’y accompagner. Sur place, sa déception est grande lorsqu’il découvre la pension en ruines, lointain souvenir des bombardements du 3 septembre 1943. Pourtant, il ne parvient pas à se détourner de cet endroit et lors de sa seconde visite, il aperçoit plusieurs enfants traînant dans les décombres. A sa peur initiale succède l’émerveillement lorsqu’à leur suite, il remonte le temps jusqu’à ce funeste jour du 3 septembre 1943. Là, il fait la connaissance de Alma Peregrine, amie de son grand-père et garante de la sécurité des pensionnaires. A leur contact, Jake va peu à peu prendre conscience du grand rôle qu’il a à jouer, suivant en cela les traces de son grand-père dont les histoires qu’il lui narrait enfant trouvent leur origine dans ce lieu hors du temps.

Il y a bien longtemps que le Tim Burton en mode vilain petit canard d’Hollywood à l’univers excentrique et macabre n’est plus. Le début du XXIe siècle a coïncidé avec l’entame de sa mue. Toujours attaché aux marginaux et aux rêveurs, le cinéaste modifie néanmoins son approche et place la famille au cœur de son œuvre, offrant désormais à ses personnages des perspectives d’avenir radieux. Il troque en somme le pessimisme forcené de ses premiers films contre davantage d’optimisme. Ce changement est patent dans Big Fish puis Charlie et la chocolaterie. Depuis, Tim Burton tourne quelque peu en rond, prisonnier de son univers et ne parvenant qu’en de rares occasions à s’en affranchir (Big Eyes). Il n’est plus qu’un illustrateur au style si marqué que les studios viennent quasi exclusivement le chercher pour des projets bien précis qui à leurs yeux collent bien à son univers. Paru en 2011, le roman de Ransom Riggs Miss Peregrine et les enfants particuliers convoque tous les éléments propres au cinéaste. A tel point que lorsque la Fox en acquiert les droits, le studio n’envisage personne d’autre que Tim Burton pour le réaliser. Séduit par le projet, le natif de Burbank ne se fait pas prier et se lance dans l’aventure avec entrain. Celle-ci s’effectue sans son vieux complice Danny Elfman, le compositeur étant déjà très occupé notamment par Alice de l’autre côté du miroir que Tim Burton devait réaliser et qu’il s’est finalement contenté de produire. La bande-originale revient à Michael Higham, habitué du cinéma de Tim Burton depuis Charlie et la chocolaterie, auquel a été associé Matthew Margeson (la saga Kingsman) pour un résultat particulièrement quelconque, aucun thème ne ressortant tout au long du film. Un grief qui pourrait aisément être étendu à l’ensemble de Miss Peregrine et les enfants particuliers.

Depuis les immenses succès des adaptions cinématographiques de Harry Potter, The Hunger Games et à un degré moindre Le Monde de Narnia, la littérature jeunesse attise les convoitises des gros studios. C’est à qui fera la meilleure offre pour acquérir les droits du dernier phénomène à la mode… ou passé. Sans préjuger de la qualité littéraire des romans de Ransom Riggs que je n’ai point lus, ils présentent aux yeux des producteurs au moins deux qualités primordiales : une base de lecteurs importante, et par conséquent de spectateurs potentiels; et plusieurs tomes parus donc propices à des séquelles si le public suit. Quant au contenu, il se montre moins original que la manière dont l’écrivain a développé ses personnages, partant de vieilles photographies en noir et blanc retouchées. Dans le film, celles-ci servent à illustrer les histoires que Abe racontent à son petit-fils au moment du coucher. Au petit jeu des références, ces enfants particuliers, comprendre dotés de pouvoirs spécifiques (Olive génère du feu, Emma ne manque pas de souffle et est légère comme l’air, Millard est invisible, etc), persécutés depuis la nuit des temps pour leurs différences renvoient aux X-Men. Par ailleurs, la boucle temporelle dont ils sont les prisonniers volontaires n’est pas sans évoquer le monde imaginaire dans lequel s’ébattent Peter Pan et les enfants perdus et où les habitants jouissent de la jeunesse éternelle. La personnalité de Jake Portman ne brille guère par son originalité. Enfant unique de parents peu démonstratifs sur le plan affectif et trop centrés sur eux-mêmes, Jake se réfugie dans les histoires de son grand-père qu’il tient pour réelles en dépit de leur caractère ouvertement fantastique. Une foi dans le merveilleux qui se conjugue mal avec le pragmatisme ambiant et qui lui vaut d’être considéré par ses petits camarades comme un doux illuminé qu’il convient de ne pas trop fréquenter. Tim Burton dresse un portrait aussi succinct que peu convainquant de son héros à base de voix off sentencieuse, d’une brève scène devant nous éclairer sur son triste quotidien, et de flashbacks à la faveur de séances chez le Dr. Golan. Il ressort de tout ça que Jake souffre d’être invisible aux yeux de ses petits camarades. Une souffrance qu’illustre Amy, une camarade de classe du cours de math. De passage dans le magasin où il gagne un peu d’argent de poche, elle ne le calcule même pas lorsqu’il s’adresse à elle, pas plus que les amis de l’adolescente après que l’un d’eux ait malencontreusement détruit sa pyramide de paquets de couches-culottes. Un adolescent introverti comme tant d’autres, en somme, dont le caractère exceptionnel ne peut se révéler qu’à l’aune d’événements exceptionnels. Le cheminement de Jake emprunte les sentiers balisés du sempiternel passage à l’âge adulte. Cette aventure doit lui permettre d’effectuer sa mue et de s’accepter tel qu’il est. Symboliquement, il s’émancipe de ses parents de manière radicale puisqu’aucun d’eux ne figure au rang de ses préoccupations. Sa mère est de toute manière trop occupée par son travail pour s’investir dans la vie de son fils autrement que par le portefeuille (les séances de psychanalyse) et son père, dépeint comme un dilettante, ne possède pas la fibre paternelle. Il ne s’inquiète pour le sort de son fils qu’à l’aune de ce que sa femme pourrait éventuellement lui reprocher par la suite. Le foyer parental est donc davantage vue comme une enclave que comme un cocon protecteur. En revanche, la figure du grand-père s’en retrouve magnifiée. Pour justifier son absence de chagrin, le père de Jake a ses mots à propos de son propre père : “C’était un grand-père formidable mais comme père, il était pas génial”. Ce grand-père formidable sert de modèle à Jake dont il suit sans s’en rendre compte les traces, cultivant les mêmes défiances (Enoch, jaloux comme un pou face à l’irruption d’un concurrent direct pour s’attirer les faveurs d’Olive et Emma) et les mêmes amours (Emma). Seul leur décision finale diffère. Abe a estimé être plus utile à la communauté en agissant en dehors de la boucle, traquant sans relâche Barron et les sépulcreux, et ne revenant à la pension qu’en simple visiteur (l’âge aidant, ses sentiments ont dû se porter sur Miss Peregrine, à laquelle Eva Green apporte son charme mutin et une bienveillante autorité), alors que Jake a choisi de s’abandonner à l’amour, laissant derrière lui une existence vide de sens afin de s’épanouir au sein d’une communauté dans laquelle il a son rôle à jouer. En un sens, il embrasse le destin qui était promis à son aïeul, se réappropriant ses rêves et désirs tels Barron et ses affidés qui reprennent forme humaine en se nourrissant des yeux de leurs victimes, vecteurs de leurs souvenirs.

A sa manière, Miss Peregrine et les enfants particuliers emprunte aux contes, jusque dans ses aspects les plus macabres. Tout ce qui tourne autour de Barron et des sépulcreux, ces créatures efflanquées dépourvues d’yeux mais à la dentition acérée, confère une atmosphère horrifique au récit. Tim Burton a montré par le passé qu’il était à l’aise avec ce type d’imagerie, notamment dans Sleepy Hollow, sous l’influence du Masque du démon de Mario Bava ou dans Sweeney Todd. S’il ne cache rien de l’expérience ratée de Barron et de ses conséquences monstrueuses, de l’appétence des sépulcreux pour les yeux et de la chasse aux gamins qui s’ensuit, il le fait néanmoins avec une distance amusée qui en amoindrit l’impact. Il trouve en Samuel L. Jackson un complice zélé, l’acteur estimant que son aspect (yeux blancs, dentition aiguisée et proéminente, bras qui se transforme en arme blanche) suffit à lui seul à susciter l’effroi et qu’une once de dérision ne ferait pas de mal au personnage. Une erreur tant Barron se transforme en bouffon à mesure que le récit se déploie. Il prend de haut ses adversaires, fustige l’incapacité de Jack à viser juste à l’arbalète et conseille à Emma, lorsqu’elle le cloue au mur grâce à la puissance de son souffle, de prendre une pastille à la menthe. Dans le feu de l’action, ces répliques font mouche, par contraste avec la monotonie du spectacle proposé. Le personnage apporte cette once de folie qui manque cruellement à l’ensemble. Néanmoins, son sort est entendu. L’affrontement final tourne alors à vide, festival d’effets spéciaux -énième hommage à Ray Harryhausen et Jason et les Argonautes à l’appui- au milieu duquel il convient de ménager un espace pour chacun des enfants particuliers jusqu’à l’inutile (Horace et son pouvoir aussi poétique qu’incongru lors d’un combat). Tim Burton a une approche étonnamment frileuse de son sujet, s’abandonnant à un optimisme outrancier au détriment de sa noirceur sous-jacente. Le sort de ces enfants particuliers n’a pourtant rien d’enviable. Ils demeurent prisonniers d’une boucle temporelle de 24 heures où ils répètent inlassablement les mêmes actions (déterrer une carotte pour le dîner, sauver un bébé écureuil tombé du nid, etc) sans espoir de découvrir de nouvelles choses si ce n’est la mort s’ils venaient à être débusqués. Dans ce contexte, l’irruption d’un inconnu dans leur existence millimétrée relève de l’événementiel. Que ce soit Jake ou un autre revêt bien peu d’importance à leurs yeux au contraire du changement qui l’accompagne immanquablement. Seulement Jake représente le référent du spectateur, celui par lequel ce “monde parallèle” s’ouvre à lui. A ce titre, sa destinée prend le pas sur celles des autres personnages. Fort de son statut de héros, il vit un bonheur égoïste dans les bras de Emma lors d’un final en trompe-l’œil qui ne saurait faire oublier leur victoire à la Pyrrhus. Si Jake demeure libre d’aller et venir hors et dans la boucle, les enfants particuliers n’ont d’autre choix que de s’y réfugier ad vitam aeternam, à l’abri de notre société toujours plus hostile à la différence.

Miss Peregrine et les enfants particuliers est indubitablement un film de Tim Burton mais sous une forme souvent caricaturale, presque mécanique. C’est trop propret à l’image de ce héros fade dont on aurait préféré suivre le grand-père plutôt que cet émule de circonstance. Tim Burton fait ce pourquoi on est venu le chercher, rien de plus. Il se permet même d’annoncer au détour d’une scène son projet suivant (NdR – Dumbo) tout en s’octroyant un bref caméo (il ne faut pas cligner des yeux pour l’apercevoir). En somme, il poursuit sa carrière en mode pépère. Il joue sur ses acquis sans trop chercher à arpenter de nouveaux terrains de jeu, comme si lui-même se trouvait pris dans une boucle temporelle dont il ne voudrait pas sortir.

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