Dernier domicile connu – José Giovanni

Dernier domicile connu. 1970.

Origine : France – Italie
Genre : Une aiguille dans une botte de foin
Réalisation : José Giovanni
Avec : Lino Ventura, Marlène Jobert, Michel Constantin, Alain Mottet, Paul Crauchet, Philippe March.

Policier respecté, l’inspecteur général Marceau Leonetti tombe en disgrâce le jour où sa route croise celle de Henri de Faillac. Interpellé et emmené au poste de police alors qu’il conduisait en état d’ébriété, ce fils du grand avocat Philippe de Faillac goûte peu l’intervention du policier sous les yeux de sa fiancée. Une affaire somme toute banale qui prend des dimensions ubuesques lorsque 2 mois plus tard, Leonetti apprend qu’une plainte a été déposée contre lui pour brutalité policière sur la personne du fils de l’avocat. L’éminent juriste a monté un dossier béton afin que la réputation de son fils ne soit en rien entachée par cette écart de conduite et que Leonetti n’ait d’autre choix que de se résoudre à accepter la sentence.  Guère aidé par une hiérarchie qui préfère éviter un scandale en ces temps où la presse fait ses gorges chaudes du moindre acte de violence perpétré par un agent de police, Leonetti se retrouve mis à l’écart dans un commissariat du 18e arrondissement de Paris. Un an plus tard, un vieil ami fait appel à ses services pour l’aider à mettre le grappin sur des maniaques sévissant dans des cinémas de quartiers. Pour cela, il lui adjoint l’inspectrice débutante Jeanne Dumas, pour qui ce travail constitue le baptême du feu. Puis le duo se voit confier une autre mission, plus improbable celle-là, retrouver la trace de Roger Martin, unique témoin dans l’affaire Maureil – Soramon, disparu depuis maintenant 5 ans. Leonetti et Dumas ont 8 jours pour remettre la main dessus et ne disposent d’aucune piste sérieuse.

Personnalité controversée – des faits de collaborations sous l’Occupation lui ont notamment été reprochés – José Giovanni a connu plusieurs vies. Condamné à mort en 1948 pour extorsion de fonds et complicité d’assassinat, il est gracié puis libéré de prison en 1956 après 11 années d’incarcération. Devenu écrivain, il a nourri son œuvre de son expérience, à commencer par Le Trou, récit de sa tentative d’évasion de la prison de la santé en 1947. Rapidement, le cinéma s’intéresse au bonhomme. Dès 1960, ce ne sont pas moins de deux adaptations de ses romans qui sortent sur les écrans : Classe tous risques de Claude Sautet et surtout Le Trou de Jacques Becker. Ses bons rapports avec le 7e art ne vont plus se démentir par la suite. Considéré comme un auteur de référence de la Série Noire, José Giovanni est souvent convoqué pour adapter ses romans ou signer les dialogues de ces adaptations. Et puis il finit par passer lui-même derrière la caméra à la faveur de La Loi du survivant, qui reprend le contenu de la seconde moitié de son roman Les Aventuriers, dont la première partie avait été portée à l’écran par Robert Enrico en 1966. Dernier domicile connu, son troisième long-métrage, francise le polar de l’auteur américain Joseph Harrington, première enquête de son personnage récurrent, l’inspecteur Frank Kerrigan. Le trentenaire de papier prend de la bouteille à l’écran sous la défroque de Lino Ventura, vieux complice de José Giovanni. Il partage l’affiche avec Marlène Jobert dont la carrière connaissait une irrésistible ascension (Alexandre le bienheureux, Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages, L’Astragale, Les Passagers de la pluie) pour ce qui s’apparente à un choc des générations et qui relèverait en réalité plutôt de la filiation contrariée.

L’entame du film, son générique en fait, semble vouloir faire du pied au polar “hard boiled” américain. Sur un morceau de François de Roubaix dont la rythmique cadencée évoque un battement cardiaque, celui du jeune homme en fuite, Dernier domicile connu introduit le personnage de Marceau Leonetti de manière énergique. Voilà un homme qui tue de sang froid (il tire cinq coups de feu sans sommation sur le fugitif) et qui ne rechigne pas à la méthode coup de poing (il va jusqu’à défoncer la porte d’un prévenu). Des méthodes pour le moins musclées qui lui valent néanmoins d’être décoré par sa hiérarchie. Que sa disgrâce découle d’une arrestation tout ce qu’il y a de plus anodine et effectuée sans heurts confine à l’ironie. Il est avant tout la victime de décisions politiques par crainte d’une cabale envers une institution policière déjà particulièrement chahutée pour des faits de brutalité policière. Dernier domicile connu s’inscrit en mode mineur dans un courant du cinéma policier français né sur l’écume des manifestations de mai 68. La violence d’état d’alors a beaucoup choqué, entraînant notamment une forte désillusion qui a conduit certains sur les chemins du terrorisme ou du banditisme. Le cinéma français s’en fait l’écho à travers des films tels Un condé de Yves Boisset, Solo et L’Albatros de Jean-Pierre Mocky voire Max et les ferrailleurs de Claude Sautet. A sa manière, José Giovanni l’évoque mais sans s’appesantir sur ce point. Il préfère relayer les conséquences que ces événement ont eu sur la population. Celle-ci nourrit désormais une défiance et une animosité accrues envers les représentants de l’ordre qui s’expriment tout au long de l’enquête de Marceau et Jeanne. Son propos reste toutefois dur puisqu’il est également question d’une forme de déshumanisation des instances, assujettie à leur quête de résultats. Focalisée sur son objectif, la justice réfléchit à court terme, ne s’embarrassant pas des éventuelles conséquences que ses agissements peuvent avoir sur le citoyen lambda. Un Henri de Faillac n’a rien à craindre, au contraire d’un Roger Martin. Le premier dispose de la “protection” et de l’entregent d’un paternel rompu aux petits arrangements lorsque le second ne peut compter que sur lui-même. Fort de sa renommée, l’avocat Philippe de Faillac peut imposer un rapport de force à l’institution policière avec l’assurance du magistrat rompu dans l’art de la rhétorique et de l’instrumentalisation des masses. Roger Martin lui, n’est rien, jusqu’à ce patronyme des plus communs. De cette banalité, il va en faire sa force, se fondant dans la masse, réussissant à échapper à la police pendant 5 ans. Une existence clandestine pour un personnage qui sert de fil rouge au récit mais que nous ne découvrirons que lors du dernier acte, en même temps que les enquêteurs à sa recherche. Sa détresse et l’ignominie du sort qu’on lui réserve n’ont pas besoin de davantage pour s’exprimer clairement. La fin, par son aspect dérisoire, n’en prend que plus de force, à laquelle fait écho cette citation d’Eminescu, poète romantique du 19e siècle, en guise d’épitaphe “… car la vie est un bien perdu quand on n’a pas vécu comme on l’aurait voulu.”.

Mais avant cette conclusion cafardeuse, Dernier domicile connu repose avant tout sur une enquête. Une enquête décrite dans toute sa méticulosité. Le travail effectué par Marceau Leonetti et Jeanne Dumas n’a rien de spectaculaire. D’autant plus qu’ils ne font que repasser là ou d’autres inspecteurs de police sont passés avant eux, réinterroger les mêmes témoins dans l’espoir de découvrir quelque chose, un détail, qui aurait échappé à leurs prédécesseurs. Dans cet exercice, Marceau peut faire prévaloir sa grande expérience, pas inutile lorsqu’il s’agit de raviver la mémoire des plus récalcitrants. Cependant, l’œil neuf de Jeanne ajoute un plus. Pas encore écornée par les vicissitudes de la vie de flic, elle aborde cette enquête avec enthousiasme, convaincue du bien-fondé de leur travail. En outre, elle exprime une sincère empathie qui délie les langues mieux encore que l’intimidation. Sous ses airs de gamine grandie trop vite dont la simple présence titille la libido de bon nombre de ces messieurs (bandits comme policiers), Jeanne fait preuve d’abnégation et de dévouement. Ce qui n’empêche pas le désarroi. Face à ce témoin introuvable vers lequel les diverses pistes s’achèvent invariablement par une impasse, elle finit par craquer. Et c’est contre toute attente Marceau Leonetti qui l’exhorte à ne pas perdre espoir. Le flic revenu de tout, condamné aux affaires sordides (les maniaques dans les cinémas) ou anecdotiques (le vol de pigeons), trouve un second souffle au contact de la jeune femme. Cette enquête, il veut la mener à son terme, pas tant pour lui – il n’a plus rien à gagner – que pour elle dont l’entrain devient contagieux. Quitte à en oublier ses préceptes de vieux briscard (“Dans ce métier, méfiez-vous de l’enthousiasme.”). A l’époque, Marlène Jobert n’avait guère apprécié le personnage de Jeanne Dumas, qu’elle trouvait trop en retrait, au point d’exiger à ce que le rôle soit réécrit. Ce qui ne fut pas fait. Une erreur de jugement qu’elle regrette aujourd’hui. En réalité, ce rôle s’avère non seulement primordial pour le récit mais aussi d’une grande richesse. Le côté midinette de Jeanne, toute excitée à l’idée de mener une enquête aux côtés d’un grand nom de la maison s’efface peu à peu pour laisser place à un personnage plus idéaliste. Elle a une haute opinion de son métier et des bienfaits qu’il peut avoir sur la vie des citoyens. Elle se sent comme en mission, n’imaginant pas un instant l’important décalage entre ses aspirations et la réalité d’un métier trop souvent dépendant des choix d’une hiérarchie peu encline à faire dans le sentiment. La conclusion de l’affaire sonne pour elle comme un dur retour sur terre dont elle prend acte avec une grande force de caractère. Alors que Marceau a depuis longtemps accepter les règles du jeu au point d’en avoir pâti lui-même, elle se refuse à la moindre compromission, désireuse de conserver sa liberté et de rester fidèle à ses principes. L’élève donnant au passage une grande leçon de vie au maître, ce dernier se retrouvant plus seul que jamais.

En dépit des quelques libertés prises avec le roman venant à rappeler que Marceau est un dur (la bagarre dans la ruelle), José Giovanni conserve l’essentiel, à savoir l’enquête à proprement dite dans ce qu’elle a de plus laborieux. Il n’occulte rien des fausses pistes, des retours en arrière et des joies éphémères qu’elle peut engendrer. Dans un Paris cafardeux, Dernier domicile connu relaye le désenchantement dans lequel la société a peu à peu sombré. Une société viciée où le témoin fortuit d’un meurtre est laissé à l’abandon (saisissante scène de sa comparution qui évoque davantage une condamnation à mort qu’un simple témoignage). Le constat du film est sans appel et annonce une décennie de cinéma tout en grisaille, s’éloignant de tout manichéisme au profit d’un réalisme des plus glaçants.

 

 

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