La Loi des armes – Roger Corman

Gunslinger. 1956

Origine : États-Unis
Genre : Western
Réalisation : Roger Corman
Avec : Beverly Garland, John Ireland, Allison Hayes, Jonathan Haze…

Ça chauffe dans la petite bourgade d’Oracle, au Texas ! Alors qu’il travaillait d’arrache-pied dans son bureau, le shérif Scott Hood est assassiné. Ni une ni deux, sa femme Rose qui passait par là s’empare d’un fusil et abat l’un des deux assaillants. Le jour de l’enterrement de son époux, en pleine cérémonie, elle constate que le deuxième larron a l’outrecuidance d’être présent et de la ramener. Sans coup férir, elle le tue à son tour et pose dans la foulée sa candidature au poste de shérif intérimaire en attendant que le nouvel édile vienne prendre ses quartiers, dans une semaine tout rond. La voilà donc responsable de la sécurité d’un village dont le maire Gideon Polk attend fébrilement de savoir s’il sera retenu pour figurer sur la ligne de chemin de fer. Il en va de l’avenir de la communauté ! La réponse est attendue le même jour que le nouveau shérif : le samedi d’après. C’est probablement pourquoi le patelin est si agité ces derniers temps : si la réponse est positive, il y a du fric à se faire. A ce petit jeu, c’est Erica Page, la trouble propriétaire du Saloon, qui mène la danse en se lançant dans la spéculation foncière. A priori rien d’illégal, mais Rose n’est pas vraiment dupe : il y a du louche derrière tout ça. A commencer par l’arrivée de Cane Miro, un bandit recherché dans d’autres États, en cheville avec Erica, et qui n’est pas sans avoir ses propres motivations. Bref, cette semaine, Oracle sera une véritable poudrière ! Cerise sur le gâteau : Rose ne restera pas insensible aux charmes de Cane, et réciproquement…

Et un petit dernier pour la route ! Après Cinq fusils à l’ouest, La Femme apache et The Oklahoma Woman, Roger Corman tourne un quatrième western, toujours pour le compte de l’American International Pictures encore appelée American Releasing Corporation à cette époque. Et cette fois, comme pour La Femme apache, plutôt que de reprendre une idée soumise par ses producteurs il décide lui-même de son sujet, ou plutôt de son concept : une femme shérif. Pour le reste, il se contente de renvoyer son scénariste à Trois Heures pour tuer, sorti moins de deux ans plus tôt. A lui de se dépatouiller avec ça ! Mais Corman fit bonne pioche en donnant finalement sa chance à un novice nommé Charles B. Griffith, qui avait déjà essayé de lui refourguer deux autres scénarios. Cette fois ce fut donc la bonne (avec l’aide de Mark Hanna), et les deux compères d’entamer une longue et fructueuse collaboration qui s’étendrait jusqu’à l’époque de la New World vingt ans plus tard. Mais pour l’heure il fallait faire vite : La Loi des armes serait la dernière occasion pour Corman de profiter de la semaine des six jours. Une nouvelle loi allait incessamment entrer en vigueur, introduisant la semaine des cinq jours travaillés pour les métiers “des employés de scène, de théâtre et de cinéma”. Alors au turbin, et vite : six jours étaient alors la durée standard des tournages cormaniens, et le bon Roger entendait en profiter une dernière fois. Mais, comme cela allait lui arriver encore plusieurs fois par la suite, La Loi des armes allait connaître bien des déboires, au point qu’au final, l’histoire derrière l’écran soit plus mémorable que celle qui est devant. Le pire fléau de ce tournage commencé fin janvier 1956 en Californie fut de loin la météo catastrophique, contraignant Corman et son équipe à jongler afin de ne pas laisser transparaître à l’écran les incessantes averses et leurs séquelles. C’est ainsi que les acteurs durent parfois être protégés par des bâches au dessus du champ de la caméra, que des scènes d’extérieur furent réécrites pour se passer à l’intérieur, que les plans larges durent être rétrécis, que la musique dut être employée afin de masquer le bruit de la pluie ou que tout le monde dut perdre du temps en mettant l’équipement à l’abri. Pour son plus grand désespoir et pour l’une des seules fois de sa carrière de réalisateur, Corman fut ainsi en retard ! Son tournage dura sept jours au lieu des six prévus. Mais ce ne fut pas tout : ses deux actrices principales se blessèrent, alors que le film repose justement sur le fait que les rôles habituellement masculins soient ici occupés par des femmes. Pendant une scène, Beverly Garland se blessa en courant dans un escalier et revint le lendemain -jour d’une scène de bagarre- avec une cheville endolorie et enflée à n’en plus rentrer dans une botte ni dans un pantalon. Qu’à cela ne tienne : une entaille dans les deux, une bonne piqûre antidouleur, et Garland d’être envoyée au casse-pipe. Plus sérieuse, la blessure de Allison Hayes la contraignit à quitter le tournage prématurément : son cheval ayant glissé dans la boue, elle se cassa un bras. Parant au plus pressé avant d’avoir recours aux services d’une doublure, Corman mit à profit le temps passé à attendre l’ambulance pour filmer son actrice en gros plan, renvoyant la problématique ultérieurement à son monteur Charles Gross (fidèle collaborateur jusqu’à sa mort prématurée en 1958). Bref, le genre de péripéties contrariantes pour des petits budgets, dont Corman dut se dépêtrer au débotté, non sans un certain culot. Ainsi s’est construite sa renommée, appuyée sur une prodigieuse capacité d’adaptation qu’il enseigna ensuite à ses disciples.

Intervenant dans les mémoires de Corman, Beverly Garland riait encore des conditions de tournage de La Loi des armes tout en louant l’abnégation de son réalisateur. Et affirmait au passage sa fierté d’avoir pu y jouer. Il est vrai qu’incarner une shérif dans un genre dont la virilité faisait pratiquement figure de balise sortait de l’ordinaire. Et cela dans une décennie aussi conformiste que les années 50. On ne peut donc pas nier que dès le début de sa carrière (il n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai : La Femme apache faisait de même), Corman annonçait déjà le progressisme qui triompherait dans la deuxième moitié de la décennie suivante. Il ne se contente d’ailleurs pas de donner le beau rôle à une femme : il donne aussi le mauvais à une autre, tandis que les hommes sont soit des lâches éhontés (le maire), soit des crétins finis (Jonathan Haze fidèle à ses rôles de benêt, ici le larbin de la méchante), soit de faiblards seconds couteaux (l’assistant de Rose). Ce principe aurait pu marcher en faisant tourner le renversement des valeurs à la satire comme Corman le fera très habilement dans Mitraillette Kelly. Mais ce n’est pas véritablement le cas, Corman ne se laissant pas aller à étendre tout du long l’aspect provocateur de l’entame : après avoir envoyé ad patres un premier assassin, puis un second en plein enterrement, puis avoir contraint le maire à lui passer l’étoile de shérif et s’être une première fois battu avec son antagoniste Erica Page, Rose met soudainement le holà et se calme sur la violence. La raison a un nom : Cane Miro, avec lequel elle développe une romance au nez et à la barbe d’Erica, employeuse et accessoirement amante du gaillard. Le film ne renouera alors plus avec les envolées très rock’n’roll de ses débuts, laissant un goût d’inachevé en laissant alors la place à un mélodrame se voulant vaguement shakespearien. Car pour Rose, percer le mystère de Cane -qui n’est pas lié à la spéculation foncière- et l’assagir devient une priorité doublée d’un dilemme puisqu’en tant que représentante de l’ordre elle doit également se préparer à l’éventualité d’avoir à le sanctionner. Bien que Corman évite de trop laisser la place à ses états d’âme, il ne peut s’empêcher de réduire Rose à son statut de femme en la plongeant dans cette peu crédible amourette complexifiée par la jalousie d’Erica (et ne parlons pas du personnage de Jonathan Haze, qui découvre stupéfait que sa patronne ne l’aime pas). Plutôt qu’à des fusillades, nous avons ainsi droit à pas mal de parlottes, voire de roucoulades. La Loi des armes perd ainsi progressivement ce qui faisait son principal attrait et tombe dans un anonymat que l’ambigu Cane Miro, incarné par un John Ireland tout de noir vêtu, tiraillé entre son penchant au crime et son amour naissant, ne fait qu’entretenir.

Difficile de savoir si ce ramollissement était là dès l’origine ou s’il découle des difficiles conditions de tournage. Dans ses westerns précédents, Corman couvait déjà la liberté de ton qui serait la sienne, mais il ne donnait pas encore sa pleine mesure. On peut donc légitimement penser qu’il en aurait été de même ici. En revanche, ses mésaventures de plateau n’ont pu que le brimer encore davantage. Ce qui expliquerait pourquoi La Loi des armes finit par s’encroûter et devenir statique, effectivement souvent confiné entre quatre murs (ce qui pour un western n’est guère attractif). Il lui manque cette tension qui avait probablement été mise au menu, si l’on s’en réfère au décompte quotidien auquel procède Corman (inspiré par le principe de la “deadline” pioché dans Trois heures pour tuer) et qui est censé amener jusqu’au samedi fatidique, jour où convergent les différentes sous-intrigues -et où Dick Miller est annoncé, puisque c’est lui qui incarne le messager devant apporter la décision sur le chemin de fer. Un pétard mouillé, et pas uniquement parce que Dick Miller est à peine entr’aperçu : Corman voudrait sa conclusion éprouvante et émouvante, mais au moins dans son exécution elle reste dominée par la platitude. Il paye une mise en scène rudimentaire mais aussi la torpeur de ses longues scènes de dialogues qui n’auront pas suffit à donner suffisamment d’intérêt à ce carrefour manquant cruellement d’ampleur. De la grisaille ambiante, car effectivement le film ne se départit pas d’une certaine grisaille (si ce n’est lors de deux ou trois chevauchées dont Corman a dû profiter lors de timides éclaircies), vient cependant l’impression que le réalisateur est passé à côté de quelque chose qui n’est là que de façon embryonnaire et à l’évidence involontaire : ses connotations crépusculaires voire gothiques. Furent-elles assumées, la pluie, la boue, ainsi que d’une manière générale la décrépitude des environs (comme le sous-bois aux arbres biscornus où Rose et Cane se rencontrent) et même les différents enjeux scénaristiques (le patelin qui joue sa survie, le ténébreux Cane et ses mystères), tout ceci aurait pu entraîner le film sur une pente plus sombre. Celle que prendront par exemple les italiens Antonio Margheriti (Et le vent apporta la violence), Sergio Corbucci (Django) ou encore Enzo Castellari (Keoma). Mais La Loi des armes n’a jamais été pensé dans une optique de mélange des genres, et aussi précurseur soit-il, Corman pouvait difficilement se raccrocher à des modes qui n’avaient pas encore vu le jour. Et d’autant moins en improvisant.

La plus grosse déception de ce western reste que Corman n’a pas su profiter de son idée d’avoir une femme forte comme shérif. Les atermoiements entre le boulot et le privé ont tôt fait d’écorner le personnage de Rose, amenuisant ainsi l’inventivité d’un film qui en voulant faire dans le mélodrame shakespearien se mue en un western à petit budget finalement assez basique, et hélas dépourvu d’humour (Jonathan Haze excepté). On est loin des Mitraillette Kelly ou autres Bloody Mama que Corman réalisera ultérieurement. Cantonné à son début de carrière, le western n’aura joué dans celle-ci qu’un rôle mineur : parmi tous les genres qu’il a abordé comme réalisateur (horreur, science-fiction, comédie, polar, drame adolescent…), il est le seul où aucun de ses films ne se distingue vraiment, pas même pour les amateurs d’excentricités – quand bien même les pitres du MST3K essayèrent d’y aller de leurs quolibets. Par contre, le genre lui a permis de mettre le pied à l’étrier et de se constituer la troupe qui le suivra par la suite. Ses incursions dans le western sont donc avant tout notables pour qui s’intéresse à son parcours, et plus spécifiquement à sa construction.

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