Black Demons – Umberto Lenzi

Demoni 3. 1991

Origine : Italie
Genre : Horreur
Réalisation : Umberto Lenzi
Avec : Sonia Curtis, Joe Balogh, Keith Van Hoven, Philip Murray…

Avant toute chose, petite précision : ce Black Demons est plus notoirement connu sous le titre de Demoni 3, laissant à penser qu’il s’agit de la séquelle des deux Démons de Lamberto Bava. Ce qu’il n’est pas du tout : nous sommes encore une fois face à un titrage sauvage à l’initiative d’un coproducteur peu scrupuleux, comme c’était la mode en Italie durant les années 80 (Evil Dead et Zombie, sous leurs titres italiens La Casa et Zombi, connurent ainsi une ribambelle de fausses séquelles). La saga du fils Bava n’en restera pas là, puisqu’au petit jeu des appellations aussi sauvages qu’opportunistes elle montera jusqu’à un opus 6 cachant en fait Il Gatto nero de Luigi Cozzi, pourtant sorti deux ans avant Black Demons. Ironie du sort, le véritable Démons 3 est en réalité le Sanctuaire de Michele Soavi, qui fut d’abord envisagé comme tel par Bava lui-même avant d’être désigné sous son titre actuel. Personne ne semble l’avoir rattaché au gré des exploitations commerciales aux films “officiels” de Lamberto Bava (lequel a ensuite pondu un autre film qui sera lui aussi retitré ultérieurement… Démons 3). Pour s’y retrouver dans ce capharnaüm, un petit passage chez nos camarades de Psychovision s’impose.

De passage au Brésil, Jessica, Kevin et Dick ne s’accordent pas trop sur le programme. Les deux premiers se satisfont tout à fait des hauts lieux de Rio, tandis que le troisième préférerait enquêter sur les sinistres cultes de magie noire afro-brésiliens. Parti en solitaire dans les favelas, il ne tarde pas à tomber sur un repaire de fidèles, qui après les avertissements d’usage le convient à leur cérémonie nocturne au cours de laquelle Dick boira le sang d’un poulet, se verra remettre un médaillon maudit et pourra à loisir enregistrer les chants rituels aux rythmes endiablés. C’est donc richement muni en souvenirs qu’avec ses deux compagnons il taille ensuite la route jusqu’au moment où la jeep tombe en rade en pleine forêt. Invité par deux randonneurs vivant fort opportunément à proximité, notre petit groupe se retrouve donc dans une plantation de sinistre réputation : un siècle plus tôt, six esclaves coupables de tentative d’évasion y furent aveuglés, pendus par leur patron et enterrés dans le cimetière d’à côté. Et Dick, ou peut-être le démon en lui, de ne rien trouver de mieux à faire que de lancer son enregistrement de Macumba. La magie noire, s’entend, pas la chanson de Jean-Pierre Mader.

Pour diverses raisons dont l’évolution de l’industrie cinématographique locale n’est pas la moindre, les années 80 ont coûté cher à la carrière de bien des grands noms du “bis” italien. Tant et si bien qu’au début de la décennie suivante, à peu près toutes les “stars” étaient clairement en fin de carrière. Vieillissants et connaissant les affres du manque de financement, les persévérants firent comme ils purent pour continuer malgré tout à réaliser. Ex maître du poliziesco et (à un degré bien moindre) du giallo, auteur de quelques succès gores au tournant des années 70 et 80, Umberto Lenzi tenta au début des années 90 de prendre ses propres affaires en main en créant sa propre boîte de production à l’occasion de deux films tournés au Brésil : Black Demons et A la recherche du scorpion d’or -tous deux inédits en France. Une initiative qui fit long feu, et qui à un Hornsby e Rodriguez près (et sans compter Detective Malone qui ne fut qu’un remontage de Black Cobra 1 et 2) marqua les adieux de Lenzi au cinéma. Par la suite, il ne parvint même plus à mener à bien des projets de séries télés ou de téléfilms. Les conditions n’y étaient plus, mais probablement l’envie non plus. C’est que Lenzi avait foi en Black Demons, film qu’il considéra comme l’un de ses meilleurs tout en déplorant quelques croche-pieds : le retitrage laissant augurer une pâle resucée, les effets spéciaux rudimentaires (budget oblige) et surtout un casting épouvantable qui lui fut imposé par ses financiers et avec lequel il eut maille à partir sur le tournage. En son temps, le bonhomme avait côtoyé les Tomas Milian et les Barbara Bouchet des grandes heures, alors se coltiner du Keith Van Hoven et de la Sonia Curtis… Le choc est rude. Il est vrai qu’il avait déjà eu son lot d’endives américaines dans les années 80, mais l’ambition n’était pas forcément la même. Et puis la cargaison balancée dans Black Demons est il faut bien le dire rudement salée.

C’est là l’écueil principal d’un film qui ne se veut pas aussi primairement horrifique que L’Avion de l’apocalypse par exemple, et qui laisse le soin à ses personnages de porter l’intrigue jusqu’à ce que celle-ci puisse voler de ses propres ailes. Or, les acteurs ne l’aident pas beaucoup. Les personnages ont tôt fait de passer pour de parfaits crétins finis sitôt que leurs interprètes doivent jouer une émotion. Avec son look quelconque de second couteau d’un slasher lambda, Sonia Curtis décroche la palme lorsque sa Jessica a le malheur de voir un cadavre. Mais les autres ne sont pas en reste et affichent un monolithisme à toute épreuve, notamment Joe Balogh qui ne sait trop comment faire comprendre que son Dick est possédé. Il s’en tire par l’apathie et le regard fixe. Seule sort vaguement du lot Maria Alves, l’actrice brésilienne incarnant la femme de ménage des deux samaritains accueillant nos touristes. D’une, parce que son rôle est pratiquement muet, et de deux parce qu’elle semble être la seule à se sentir concernée par les événements autour d’elle et qu’elle agit (et surtout, sait raisonnablement agir) en conséquence. Pendant que les autres en sont encore à se demander pourquoi l’un d’eux a disparu ou encore pourquoi Dick s’évanouit dans le jardin, elle a remarqué le médaillon maléfique et tente de combattre son influence par la magie blanche. Tant et si bien qu’elle a une longueur d’avance sur tout le monde.
Pour mauvais que soient ses acteurs, Lenzi n’est pas non plus innocent de toute erreur. Ainsi, si Joe Balogh limite la possession de son personnage – qui au demeurant ne sert à rien – au fait d’avoir un balai dans le cul, c’est aussi peut-être parce que le réalisateur ne lui a rien proposé d’autre. Avec son allure de bellâtre, Keith Van Hoven n’est pour sa part que le héros typique, dépourvu de relief jusqu’à ce qu’il soit amené à sauver sa peau et celle de sa compagne Jessica qui de son côté passe son temps à se demander ce qui cloche chez son frangin Dick. Guère reluisantes, ces caractérisations reposent par trop sur des clichés et il est difficile de croire que des acteurs plus talentueux auraient voulu s’embarquer dans cette série B italienne tournée au Brésil. Potentiellement plus intéressants -après tout ce sont des autochtones, non des touristes-, les deux jeunes brésiliens locataires de cette plantation sont pour leur part complètement sabordés : elle est la première victime des esclaves revenus des morts, et lui devient un protagoniste quelconque sitôt qu’il a mentionné la malédiction qui pèse sur la maison. Avec tout cela, Lenzi a aidé lui-même à faire glisser son film dans l’anonymat. De meilleurs acteurs auraient peut-être évité de déraper dans le ridicule ou la platitude, mais il n’auraient pas pour autant rendu crédibles des personnages dont Lenzi ne sait pas trop que faire au-delà des conventions associées à chaque profil.

Ce qu’il sait en revanche faire, et qui n’en doutons pas constitue la raison de son attachement à ce projet, tourne autour de la macumba, cette religion afro-brésilienne correspondant plus ou moins à un vaudou local (après son anthropologie fictive de Cannibalis, c’est à croire qu’il est pris de passion pour les mœurs de l’Amérique du sud profonde). Une croyance peu abordée au cinéma et que sa femme Olga Pehar -qui a écrit le scénario- essaye de mettre en avant un peu à la manière de ce que Wes Craven avait fait pour L’Emprise des ténèbres. Ce qu’elle fait de manière malgré tout assez superficielle, n’allant pas vraiment dans les détails rituels ou sociologiques pour se concentrer sur son potentiel spectaculaire. A commencer par cette cérémonie fiévreuse vue par les yeux de Dick. Il est vrai qu’elle est tout à fait réussie et que le fameux enregistrement a de l’allure (pas comme la chanson de Jean-Pierre Mader, donc). Lenzi fait bien de l’utiliser régulièrement, puisque ce n’est pas Dick qui réussirait à nous rappeler que nous sommes face à de la magie noire et non à un quelconque réveil impromptu de zombies affamés. Ainsi tout au long de l’intrigue, Lenzi fait monter la tension en se reposant sur son rythme musical, sur quelques plans annonçant l’arrivée de feus les esclaves et surtout sur un lieu de tournage approprié et magnifié par une photographie adaptée. En pleine brousse, la plantation dégage un certain charme mystérieux que la nature omniprésente, le cimetière abandonné avec ou sans sa brume, et une lumière souvent dorée mettent en avant comme il se doit. Les acteurs et personnages qui la peuplent sont artificiels, mais au moins ce cadre est authentique et réussit à distinguer le film de la masse des films horrifiques italiens des années 80, convergeant bien trop souvent dans la laideur tape à l’œil de cette décennie (dont le Nightmare Beach du même Lenzi est un digne représentant). En ayant conscience, le réalisateur se plaît à nous balader aux alentours en faisant naître un certain exotisme bienvenu et soutenu par la présence diffuse des malédictions induites par la macumba. Black Demons arbore donc un certain aspect contemplatif qui constitue son point fort et qui en un sens le rapproche autant du cinéma de Lucio Fulci époque Frayeurs et L’Au-delà que des anonymes films d’exploitation de son époque.

Ce qui nous amène donc au vif du sujet : les anciens esclaves revenus d’entre les morts pour sanctionner n’importe quel blanc de facto assimilé aux tortionnaires qui les ont martyrisés. C’est que Lenzi tient à entretenir un certain propos historique et à enraciner la macumba dans son milieu social, c’est à dire tout en bas de l’échelle. De là à dire que son film est une charge “elio-petriste” ravivant la lutte des classes il y a tout de même de la marge, mais enfin il n’est pas aussi gratuit que ne le laisseraient penser les quelques -moches- énucléations auxquelles s’adonnent les zombies en souvenir de leur propre sort. Le choix de leurs cibles, le mode exécutoire, voilà qui contribue à en faire des créatures un peu plus élaborées que la norme. Dommage qu’ils n’aient pas véritablement de personnalité propre pour accompagner ces intentions. Car en l’état, avec leur air hagard, leur peau légèrement moisie et la lenteur de leur mouvements, il est difficile de les prendre pour autre chose que des zombies façon Romero. Ils ont ainsi l’air de tuer mécaniquement plutôt que de se venger en toute conscience. Et Lenzi contribue à leur faire perdre un peu d’identité en insérant leurs méfaits dans une structure digne des slashers les plus paresseux, de la première victime tuée sans que personne ne s’en aperçoive jusqu’au rush final pendant lequel les héros découvrent les corps de leurs amis disparus et découvrent leur bourreaux qui ne se cachent plus.

Dans le contexte de la fin de carrière assez piteuse d’Umberto Lenzi, Black Demons n’est effectivement pas si mal et montre que le réalisateur pouvait encore faire preuve de motivation… du moins sur certains points (l’argument de départ autant plongé dans le folklore que dans l’histoire sociale, l’ambiance générale). Car si on peut le dédouaner des erreurs de casting et d’effets de maquillage ratés, il est bel et bien responsable du recours à des éléments bateaux piochés dans les films de zombies et les slashers et du manque de rigueur avec lequel il s’est penché sur la macumba (qui aurait idéalement dû prendre une place bien plus large, à la manière du vaudou de L’Emprise des ténèbres par Wes Craven). En étant gentil, son film s’avère au final tout juste moyen. Très loin d’être l’un de ses meilleurs ainsi qu’il le considérait lui-même. Ça aurait pu, c’est vrai, mais c’est hélas raté.

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