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Sous la peau – Nelly Chadour

souslapeau

Sous la peau. 2014.
Origine : France
Genre : Gore
Auteur : Nelly Chadour
Editeur : Trash Editions

La collection « Gore » chez Fleuve Noir. Tous les amateurs d’horreurs littéraires la connaissent ! Il s’agit sans doute des romans les plus sanglants de l’Histoire, mais également de livres liés de manière indissociable avec leur époque : les années 80 où existait encore ce format de roman aujourd’hui disparu : le roman de gare. Les romans de la collection Gore se lisent facilement et rapidement, le temps d’un voyage en train, il s’agit d’histoires souvent superficielles où le style et la construction de l’intrigue comptent moins que la présence de scènes très violentes et à caractère très sexuel ! Cela a donc donné une collection très inégale, regroupant des récits franchement mauvais et d’autres plus soignés (c’est dans cette collection qu’a par exemple été traduit pour la première fois Jack Ketchum, désormais édité chez Bragelonne, tandis que d’autres auteurs reconnus de littérature blanche s’y encanaillaient, c’est notamment le cas de Pierre Pelot). Le meilleur moyen de vous faire une idée de la qualité de ces titres est de consulter la liste réalisée par nos amis de Psychovision.
Parent pauvre de la littérature, méprisé par « l’institution » et par les profs de français, le roman de gare est une littérature prolo et sans prétention qui constitue un peu le pendant littéraire du cinéma bis, où les plan nichons et la décapitation du méchant priment sur la réflexion. Ce genre de romans qui regroupait des histoires d’amours, des romans érotiques et des récits d’espionnage sous des couvertures bariolées n’a pas laissé de descendance aujourd’hui, et ce qui s’en approche le plus est sans doute la série des SAS de Gérard de Villiers.

Pas de descendance ? C’est aller vite en besogne, car depuis quelques temps, une jeune maison d’édition indépendante a décidé de reprendre le flambeau. En lieu et place du « gore » en capitales sanglantes nous avons un « trash » tout aussi dégoulinant, tandis que les couvertures peintes laissent place à du dessin numérique. Une modernisation de l’apparence mais à l’intérieur l’ambition est la même : raconter des récits rapides où le gore et le sexe se taillent une large place. En effet le ton est donné dès le premier ouvrage de l’éditeur, sobrement et subtilement intitulé « Necroporno ». Suivent pour l’instant huit autres titres tout aussi fins et délicats, écrits par de nouveaux auteurs, mais également par d’anciens cadors de la collection Gore qui prouvent ainsi leur attachement à ce genre de littérature.

Mais si effectivement la défunte collection de Fleuve Noir regroupait au final pas mal de romans certes très sanglants mais à la qualité discutable, qu’en est-il de Trash ?
Et bien si c’est tout aussi sanglant, la qualité d’écriture semble être pour le coup au rendez-vous comme le prouve Sous la peau.

Le livre nous conte l’histoire de Mel et Rose, qui évoluent dans le monde du « Bodmod » : celui des modifications corporelles. Tatouages, piercing, scarifications, suspensions et même auto-mutilation font partie de leur univers. Ces amateurs des modifications extrêmes du corps ne reculent devant rien, et Mel est devenu une star dans le milieu. Il faut dire qu’il a de l’expérience : dès son plus jeune âge il a été transformé en bourreau par son père, un révérend fanatique qui prône l’expiation corporelle la plus exagérée. Aujourd’hui Mel a tourné le dos au fanatisme et se contente de percer des gens volontaires. Mais il se pourrait bien que son passé le rattrape…
Vous l’aurez compris, ici les corps seront malmenés avec des crochets, des aiguilles et des scalpels. Et le roman commence très fort, avec dès le deuxième chapitre une longue séquence de torture particulièrement douloureuse, inscrivant d’emblée cette histoire dans la droite lignée des atrocités racontées par la collection Gore. Les descriptions sont précises et sans pitié pour le lecteur et l’ambiance « sexe, crochets & rock’n’roll » n’est pas sans rappeler les exactions commises par un certain Clive Barker, à qui est d’ailleurs dédié un chapitre. C’est donc gore, et même très gore. Mais si la gratuité assumée de certaines séquences et l’étalage constant d’atrocité pourrait mettre mal à l’aise, ce sentiment est contrebalancé par l’introduction d’un élément fantastique qui ajoute une tonalité clairement distrayante au récit qui prend la forme d’une histoire d’horreur extrême certes, mais au final pas si éloignée de l’aspect récréatif du cinéma Bis.

Cela est également dû à la construction du roman, qui assemble avec savoir faire les éléments d’une intrigue trépidante et mouvementée. Et c’est là que les romans des éditions Trash parviennent à se distinguer de leurs ancêtres : un soin évident est porté à la forme du roman. Évidemment nous n’atteignons pas des sommets littéraires, mais l’écriture reste fluide et le vocabulaire est riche, il ne vient pas à l’esprit du lecteur d’y apposer le qualificatif de « mal écrit » comme ce pouvait être le cas pour certains Gore.
Sous la peau obéit à une structure implacable. Le récit prend la forme d’un montage alterné entre trois fils narratifs qui finiront par se rejoindre. Il s’agit d’une construction éprouvée et connue pour son efficacité, que l’on retrouve beaucoup dans le roman policier (quasiment tous les romans de James Ellroy se structurent ainsi) et qui est habilement utilisée ici pour créer un suspense qui deviendra redoutable dans les derniers chapitres. Ainsi, vers la fin il m’a été particulièrement difficile de ne pas tourner les pages plus vite que je ne les lisais pour enfin savoir le dénouement de l’intrigue.
Cependant et malgré sa redoutable efficience, le style n’est pas exempt de défauts, et l’on croise à plusieurs reprises des petites ruptures dans la narration où l’auteure sort un instant du récit pour y faire passer des messages qui dépassent le cadre de l’intrigue. Si le sujet s’y prête (il est question de fanatisme religieux) je trouve que cela est parfois amené avec maladresse, ce qui crée un décalage et une distance vis-à-vis d’un texte dont le but est justement de faire vivre une histoire « viscéralement ». Le trouble subtil apporté par le lien qui relie le lecteur à l’histoire quand celle-ci se met à véhiculer des choses affreuses est ici parfois un peu absent tant l’auteure refuse de souscrire, même pour le bien de l’intrigue, à certaines pensées des personnages. Et j’aurais apprécié un peu plus de subtilité dans les réflexions qui peuvent êtres induites par le fil du récit.

Réflexions ? Trash ? Vous allez me dire que ces termes ne sont pas fait pour aller de pair. Et vous aurez en partie raison. Évidemment le roman ne vise jamais directement à la réflexion pas plus qu’il ne tente d’apporter un jugement social. C’est avant tout un roman d’horreur, qui se déroule à 100 à l’heure et dont l’objectif est véritablement d’horrifier le lecteur. Ce qu’il parvient sans souci à faire, même pour un lecteur aguerri du genre comme moi. Et les quelques ruptures que je fustige dans le paragraphe précédent concernent des petites phrases qui ne représentent même pas 1% du roman. Cependant, de par ses thèmes et par la présence de ces jugements de valeurs, il est difficile d’ignorer que ce roman érige effectivement un message en sous-texte. La manière dont le récit fustige les fanatismes et leur façon de nier l’émancipation de l’individu et notamment de la femme apporte une plus-value certaine à l’histoire. Non pas que cela transforme le roman en une critique sociale ou en une satire, loin de là, nous restons dans le pur roman d’horreur que cela soit très clair. Mais ce sous-texte apporte richesse et originalité à un genre qui en a besoin. Et oui, connaissez-vous d’autres romans gore vraiment hardcores qui soient également des romans féministes et égalitaires ? Non ? Et bien voilà.

Pour résumer, Sous la peau est un très chouette roman, qui brille surtout par son efficacité à la fois dans la construction de l’intrigue, rythmée et sans temps morts, et dans les scènes d’horreur pures qui sont réellement répugnantes et douloureuses. Il reste toujours divertissant et distrayant et en plus, se paye le luxe d’être original et finalement, assez malin. Je ne vois aucune raison de se passer de ce bouquin pour peu qu’on ai l’estomac bien accroché.

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