Epouvante Romans et nouvelles

La Peau sur les os – Richard Bachman

Ecrit par Loïc Blavier

peausurlesos

Thinner. 1984.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fantastique
Auteur : Richard Bachman
Editeur : J’ai lu

L’avocat Bill Halleck est obèse, comme beaucoup des habitants de la ville cossue de Fairview. Mais Bill Halleck maigrit. Son régime ? La malédiction que lui a lancé un vieux tzigane face au palais de justice où il venait d’être dédouané de la mort d’une tzigane qu’il avait pourtant bien écrasée. Bien que les premiers kilos perdus ne lui fassent pas de mal, Halleck est inquiet en se remémorant l’unique mot lancé par le vieux gitan : « maigris ». Quand il devient trop évident que sa perte de poids n’est pas naturelle, Halleck a bien du mal à faire gober la vérité à sa femme et à son médecin. Il part alors à la recherche de Lemke, le gitan en question, et aura bien besoin de l’aide de Ginelli, un de ses clients mafieux avec lequel il a sympathisé.

Les premiers romans de Richard Bachman différaient sensiblement de ceux de Stephen King. Rage, Marche ou crève et Chantier n’appartenaient nullement au genre horrifique, et se rattachaient même davantage à une littérature politique et sociologique particulièrement efficace. Tant et si bien qu’aucun de ces trois romans n’a été à ce jour adapté au cinéma, malgré l’intérêt porté à Marche ou crève par Frank Darabont, acquéreur des droits du livre et adaptateur régulier de Stephen King. Puis vint Running Man, récit d’anticipation s’apparentant vaguement à Marche ou crève en reprenant lui aussi le concept « rollerballien » de jeu inhumain. Mais cette fois, l’austérité commune aux trois premiers romans de Bachman n’était plus vraiment de mise, et le livre se retrouva à la fois à part dans l’œuvre de Bachman et dans celle de King, donnant jour à une adaptation hollywoodienne centrée sur les gros bras d’Arnold Schwarzenegger. Du film d’action années 80 typique. Dernier roman paru du « vivant » de Richard Bachman, La Peau sur les os ne renoue pas avec les premiers romans et se rapproche d’un récit classique signé Stephen King. Le fantastique y joue une place importante avec cette histoire de malédiction tzigane parcourue de séquences oniriques surréalistes. Cependant, un peu comme dans Carrie ou Dead Zone, ce n’est pas le recours au fantastique en soi qui forme la démarche de l’auteur, mais bel et bien sa répercussion sur le personnage principal. Jusqu’à ce qu’il rejoigne effectivement les tziganes en fin de livre, Halleck a largement le temps de réfléchir. Ce sont ses conclusions qui permettent de donner au livre la substance lui faisant potentiellement dépasser le simple cadre de la série B littéraire pleine de suspense. A travers les pensées de son personnage principal, King se livre à une critique assez violente quoique pas très originale du mode de vie bourgeois, incarné à la perfection par cet avocat vivant dans une ville de banlieue aisée. Les gens de Fairview incarnent l’esprit communautaire de la bourgeoisie, vivant en vase-clos dans leur Disneyland prospère. L’arrivée de la troupe de tziganes les amuse brièvement, puis la municipalité envoie la police pour expulser les nomades troublant le bon ordre public et risquant de déranger le bien-être de cette communauté n’aspirant qu’à rester entre gens jugés convenables (comptant parmi eux un médecin cocaïnomane par snobisme). Tel est l’ordinaire de la troupe tzigane menée par Lemke. L’affaire Halleck est par contre la goutte d’eau qui fait déborder le vase : avec de bons contacts, l’avocat échappe sans peine à la sanction qu’il aurait dû recevoir. D’où la malédiction, et d’où le sentiment de culpabilité qui envahit petit à petit l’avocat, étant de plus en plus conscient de la prétention des gens de sa classe, de sa ville, refusant ne serait-ce que d’être dérangé visuellement par des personnes qu’ils jugent sans le dire comme inférieurs. Étant lui-même dans la peau d’un homme traqué, par sa femme et par ses médecins, il ne peut que se poser des questions sur la mentalité de « l’homme blanc de la ville », tel qu’il se désigne chez les tziganes. La prise de conscience n’est cependant pas suffisante pour que Halleck se résigne à accepter son sort. Le recours aux méthodes mafieuses de Ginelli, appelées à juste titre par Halleck « malédiction de l’homme blanc », démontre qu’il reste malgré tout concerné par sa propre personne, prenant pour cela le prétexte de la culpabilité partagée lors de l’accident qui couta la vie à la vieille gitane, qui selon lui aurait traversé la route imprudemment. Un argument qui ne vaut pas grand chose, tant le passif de Halleck (et de ceux qui l’ont aidé à s’en sortir -et qui ont également été punis par Lemke-) est énorme. L’aide de Ginelli, qui avec ses méthodes a largement de quoi terroriser les tziganes, n’est qu’une façon comme une autre de prouver que la troupe de Lemke ne pourra jamais s’en sortir à bon compte. Cela relève du même raisonnement que lorsqu’une mairie envoie la police pour la déloger. Au passage, King prend la défense des tziganes, peuple sans racine, et depuis des millénaires victime du mépris des communautés installées. Lorsqu’il entre en scène, Lemke est certes mystérieux, certes sauvage, mais il reste un être humain attaché aux siens. Sa loi du talion est fort compréhensible et constitue la conséquence des trop nombreuses fois où les tziganes ont dû s’asseoir sur leur fierté. Et c’est peut-être ce qui assoit le sentiment de culpabilité chez Halleck. Il aurait été bien plus simple pour sa conscience de se venger d’un homme désincarné à la tête de simples troufions lobotomisés. Ce n’est absolument pas le cas, et Lemke lui-même ne dirige que par le respect familial qu’il inspire chez ses descendants, à commencer par la belle Gina, qui aux yeux de Halleck ou de Ginelli n’est d’abord qu’un physique attrayant dont ils aimeraient profiter, comme leurs propres ancêtres profitèrent des indigènes indiennes.

La Peau sur les os est loin d’être un grand roman. Bien que se lisant aisément, il souffre de certaines baisses de rythme imputables à son sujet même (un mec qui maigrit n’est pas en soi quelque chose de prenant). Sa critique des mentalités bourgeoises est bien vue, mais reste trop sommaire. Nous sommes loin de l’impact d’un livre comme Marche ou crève, qui en partant d’un postulat accrocheur tout aussi simple que celui du présent livre, était nettement plus impressionnant. Même Rage, premier roman de King, était mille fois plus inspiré en dépit d’un propos assez naïf. La Peau sur les os est un tombé de rideau assez quelconque sur la carrière de Richard Bachman, et ce ne sont pas les quelques ouvrages publiés à titre « posthume » qui rétabliront la mémoire de ce pseudonyme.

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