Epouvante Romans et nouvelles

Nouvelles 1917-1918 – H.P. Lovecraft

Ecrit par Loïc Blavier

De longues années séparent L’Alchimiste de La Tombe. Une période pendant laquelle Lovecraft a quitté ses études et s’est quelque peu coupé du monde, vivant avec sa mère dans la pauvreté, passant son temps à lire et à étudier les sciences (essentiellement l’astronomie). Affichant déjà une profonde misanthropie allant déjà jusqu’au racisme, ouvertement réactionnaire, il est déjà bel et bien devenu l’ermite de Providence estimant être né à une époque décadente. Ses liens sociaux ont déjà pris la forme dominante qu’ils auront jusqu’à sa mort : la correspondance, qu’il entretenait alors par le biais des journaux, des revues littéraires ou scientifiques auxquelles et pour lesquelles il écrivait, que ce soit sous forme d’articles, de poèmes ou de simples lettres. Lui-même édita ses propres revues. Mais de fiction fantastique, il n’est plus vraiment question jusqu’en 1916 lorsque fut publié L’Alchimiste. Ce sont ses contacts dans ces revues toujours amateurs qui le poussèrent à reprendre la plume pour l’année 1917, où il écrivit finalement trois nouvelles, La Tombe, Dagon et Quelques souvenirs sur le Dr. Johnson, qui seront publiées respectivement en 1922, 1919 et 1917. Cette page inclue aussi les nouvelles écrites en 1918.


dagonLa Tombe
(The Tomb)
1917.
Parue dans Dagon, aux éditions J’ai lu

C’est depuis l’asile où il fut interné que Jervas Dudley nous raconte ce qu’il lui est arrivé. Lui qui fut toujours attiré par la solitude et par l’immersion dans les livres a passé toute sa jeunesse à rêvasser dans les bois près de chez lui. Jusqu’au jour où il y trouva le tombeau de la famille Hyde, disparue depuis plus d’un demi siècle. Impossible d’aller y jeter un œil, l’entrée étant solidement fermée par un cadenas. Se disant que le temps n’est pas encore venu d’y pénétrer, il se renseigne sur les Hyde. Il apparait que la tombe est la dernière trace encore debout d’un château détruit par la foudre, voire par la colère divine disent certains. Les Hyde avaient vraiment très mauvaise presse dans le secteur…

Impossible de ne pas voir en ce Jervas Dudley l’alter ego de Lovecraft : un jeune homme solitaire plongé dans des vieux bouquins et qui s’identifie de plus en plus à une famille de nobles aujourd’hui disparue mais qui continue à être haïe de la plèbe que ce narrateur méprise tant. Toutefois, si la base autobiographique est indiscutable, l’évolution de la nouvelle en limite la portée : les Hyde tels qu’ils sont décrits sont à l’opposé de l’esprit très « conservateur » (cet adjectif était alors le nom d’une revue éditée par Lovecraft) de l’auteur. Ce sont des païens organisateurs d’orgies et certainement d’autres choses peu recommandables. Sachant que peu avant Lovecraft écrivait des diatribes contre l’alcool, et était un ardent prêcheur du nationalisme aux grandes valeurs (à ce propos, bien qu’il tenta de s’engager dans l’armée pour combattre durant la Grande Guerre, sa mère réussit à le faire exclure du service) il y a fort peu de chances pour qu’il se soit subitement mis à la fascination morbide pour une lignée notoirement corrompue. Les besoins de la fiction se font donc sentir, et ils s’expriment également dans la teneur surnaturelle de l’histoire, encore que de façon bien plus subtile. Car on ne peut jamais vraiment être sûr des propos de Jervas Dudley : à l’en croire, il est devenu partie intégrante de la famille Hyde, laquelle l’aurait adopté par delà la mort. Jamais Jervas ne mentionne le terme d’esprit, encore moins celui de possession, mais son libre arbitre ne semble pas être suffisant pour réussir à le transformer. Devenant soudain hautain, parlant en des termes totalement désuets, il est devenu un Hyde. Le lecteur, devant certains indices, présume donc immédiatement une possession ou au moins une influence surnaturelle. Mais d’un côté, peut-on réellement être sûr de la fiabilité du narrateur ? Ce qu’il décrit, y compris les faits en apparence inexplicable (la mystérieuse lumière à l’intérieur de la tombe, le soudaine trouvaille de la clef du cadenas) ne suffisent pas à discréditer la thèse du jeune homme à l’esprit trop riche qui s’est monté le bourrichon tout seul. L’ambiguïté demeure, et Lovecraft excelle à brouiller les pistes en confiant la narration à son personnage principal. Ce procédé est rare dans les futurs écrits de l’auteur, où généralement le narrateur est confronté à l’horreur mais ne l’a pas sciemment invoquée, et il constitue la force de cette nouvelle qui à part ça ressemble un peu à L’Alchimiste : le solitaire, le château, les passés familiaux… Si le style d’écriture est déjà très au point, il lui manque encore ce petit quelque chose qui rendra l’auteur novateur. Cela viendra très vite, dès la nouvelle suivante écrite à peine un mois après.


dagonDagon
(Dagon)
1917
Parue dans Dagon, aux éditions J’ai lu

Un homme, devenu morphinomane, s’apprête à se suicider. Mais avant, il souhaite laisser à la postérité le récit de l’évènement qui l’a conduit là où il en est. Tout démarra pendant la Guerre, lorsqu’il s’échappa d’un navire ennemi à bord d’un bateau de sauvetage. Après avoir navigué des jours durant sans trouver ni terre ferme ni navire, il échoua pendant son sommeil sur une terre étrange et inhospitalière. C’est sur cette étendue couleur d’encre que sa vie bascula.

Et voilà donc le véritable coup d’envoi du genre lovecraftien ! Encore que cela ne soit pas conscient et que la chose rencontrée sur ce territoire récemment vomi par l’océan ne soit encore en rien comparable aux Grands Anciens. Pour géante et affreuse qu’elle soit, ce n’est encore après tout qu’un simple adorateur d’un culte antédiluvien. Toutefois, le narrateur est catégorique : l’existence même de cette chose, et possiblement d’autres comme elles, est un danger pour l’humanité. C’est ce savoir qui l’a conduit à se perdre dans la morphine, et bientôt à se suicider. Lovecraft nous place donc pour la première fois face à son sens de l’effroi : des créatures gigantesques et monstrueuses continuant leurs processions millénaires tandis que l’humanité toujours puérile ne se doute de rien. Le sens de la démesure et du catastrophisme saisit le lecteur à la gorge dès la première phrase (« C’est dans un état bien particulier que j’écris ces mots, puisque cette nuit je ne serai plus« ), puis devient diffus lorsque le narrateur se calme pour procéder au développement avant de s’imposer de nouveau, très violemment, dans la dernière phrase « Mon dieu ! Cette main ! La fenêtre ! La fenêtre !« .
Si l’encadrement de l’histoire principale brille donc par son choix des mots, il ne faudrait pas pour autant négliger ce qu’il y a entre les deux, et dont la perception est fatalement guidée par l’entame-choc. On s’attend forcément à tomber sur la créature, et la description de son lieu de vie est celle d’un endroit à son image, préparant le terrain inconnu et hostile au savoir humain. Le lieu n’existe sur aucune carte et aurait inopinément surgi des eaux. Sa topographie a beau être variée (de la plaine à perte de vue aux canyons en à-pic), l’atmosphère qui s’en dégage est toujours repoussante : son sol noir abonde en poissons pourrissants qui distillent une odeur nauséabonde. La désolation règne et entraîne un malaise qui met le spectateur en condition en vue de la rencontre tant attendue, aussi marquante qu’elle est fugace. Ou même marquante car fugace. Cette fois Lovecraft est sorti de la tradition en recourant à autre chose qu’au sempiternel vieux château et au sorcier qui s’y cache pour de la basse sorcellerie : en évoquant tout un monde maritime de secrets oubliés, il est passé à un niveau supérieur. Car au-delà de la créature et de son aspect monstrueux, il y a aussi le culte auquel elle se voue, incarné par un monolithe aux sombres sculptures. Ce qui suppose donc l’existence de dieux puissants et intelligents, très certainement malveillants -ou même indifférents- à l’égard de l’humanité. Nous sommes donc véritablement à l’orée des histoires lovecraftiennes. Cela appelle une description plus détaillée du culte impie et des dieux anciens pour pouvoir commencer à établir une mythologie, mais la base est là. Notons tout de même que cette histoire de peuples et de divinités oubliées n’est pas neuve : Edgar Rice Burroughs s’en est déjà servi. Dagon lui-même était un dieu sumérien. Peu importe : Lovecraft a commencé à s’approprier ces concepts pour les mettre à sa sauce. Extrêmement prometteur.


nightoceanQuelques souvenirs sur le Dr. Johnson
(A Reminiscence of Dr. Samuel Johnson)
1917
Parue dans Night Ocean et autres nouvelles, aux éditions J’ai lu

Dans un registre totalement différent de celui des deux nouvelles écrites plus tôt dans l’année, Quelques souvenirs sur le Dr. Johnson voit Lovecraft s’amuser à se faire le protagoniste d’un club littéraire du XVIIIe siècle : « Il m’a plu […] de laisser croire que j’étais né en Amérique en 1890. […] Qu’on sache donc que je suis né dans le Devonshire, le 10e jour du mois d’Août 1690 […] et suis aujourd’hui entré dans ma 228e année« . Lovecraft étant lui-même né en 1890 et n’ayant jamais dissimulé son regret de n’être pas né quelques siècles plus tôt, à une époque qu’il jugeait plus stimulante et plus distinguée, il est donc évident que le narrateur de ce récit écrit à la première personne n’est autre que lui-même. Surtout que toute la nouvelle n’est qu’un assemblage de souvenirs sur les personnalités d’un club littéraire, milieu très prisé de Lovecraft qui dans la réalité a plus ou moins fini par fonder son propre cercle (incluant August Derleth, Robert Bloch, Frank Belknap Long, Robert E. Howard, bref tous ses suiveurs…). Évidemment, le pourquoi de la longévité de son alter ego n’est aucunement expliqué. Le but est juste pour l’auteur de s’imaginer côtoyant des hommes de lettres -réels- morts depuis belle lurette, à commencer par l’auteur anglais Samuel Johnson, figure de proue de cette société clairement élitiste vis à vis du reste de la société mais assez tolérante envers quiconque en est devenu membre. Il reproduit ainsi le physique et les caractères de chacun, imagine des querelles intellectuelles entre ces gentilhommes et évoque les discussions littéraires qu’ils auraient pu avoir. Cela avec une grande déférence pour tous ces maîtres, puisqu’il avoue sans honte que son propre talent est inférieur au leur et qu’il n’y est entré que par respect dû à son âge -car il avait déjà plus de 70 ans à l’époque-. C’est ainsi qu’il accueille les compliments qu’on peut lui faire avec une joie toute enfantine. Et au passage, il écorne très probablement certains de ses contemporains véritables (les « ânes bâtés plus récents« ) en avançant au cours d’une discussion que certains jeunes écrivains ont trop souvent tendance à porter l’opprobre sur les critiques négatives plutôt qu’à se remettre eux-mêmes en question (ce que le Dr. Johnson approuve, d’où sa joie).
Pas franchement palpitants, ces Quelques souvenirs sur le Dr. Johnson ont été écrits à la seule fin d’une petite fantaisie personnelle. Elle évoque la personne qu’était Lovecraft : peu avenante mais malgré tout dotée d’un sens de l’humour bien particulier (et élitiste lui aussi). Heureusement quand même que sa carrière littéraire ne s’est pas basée uniquement sur le maniérisme et les thématiques du XVIIIe siècle.


dagonPolaris
(Polaris)
1918
Parue dans Dagon, aux éditions J’ai lu

Un homme, fasciné par les astres qu’il observe depuis sa fenêtre, fait souvent ce rêve étrange d’une Cité de marbre éclairée par la blafarde lumière de l’Étoile polaire. Il s’agit de la cité d’Olathoe, au pays de Lomar. A force de visite, l’homme en vient à vouloir participer à la vie de la cité, ce qui se produit naturellement. Les débats y sont vifs, puisque les hordes d’Inutos, peuple de barbares, « petits êtres jaunes et courtauds », menacent de ravager Olathoe. Le chef de cette dernière, Alos, confie au nouveau venu la charge de guetter les mouvements ennemis et de prévenir en cas d’offensive. Mais la lugubre Étoile polaire va exercer sa sinistre influence…

Du Lovecraft onirique pur jus en moins de 10 pages. Ce ne sera pas la seule fois qu’il crée ainsi des cités mythiques, traduction d’une volonté de fuir un milieu terrestre qu’il méprise et dont il aime à s’évader pour se frotter à des idéaux proches des siens. Ici, Olathoe, une cité faisant très largement songer aux cités de la Grèce antique, menacée d’un péril qui n’est certainement pas innocent de la part d’un auteur qui a souvent exprimé une forme d’élitisme confinant au racisme. Mais pas d’outrance dans cette nouvelle qui, si elle présente bien la splendeur en péril des lieux et la grandeur des hommes qui les peuplent, ainsi que quelques données géologiques propices au dépaysement, préfère s’enfoncer dans une atmosphère fiévreuse davantage dominée par l’Étoile polaire que par le peuple Inutos. Un peu comme dans le mythe de Cthulhu, le danger vient de l’espace mystérieux sur lequel l’homme, aussi digne soit-il, n’a pas d’emprise. Plus concrètement, l’action importe peu dans Polaris et s’avère limitée. En revanche, malgré sa brièveté, la nouvelle parvient à la fois à rendre crédible sa vision idéalisée de la cité ainsi qu’à faire naître cette sensation d’étrangeté née d’un rêve tournant au cauchemar et dont la réalité fait peu de doutes. Même réveillé, le voyageur onirique peut toujours observer la sinistre Étoile polaire qui « darde de la voûte ténébreuse ses rayons cendrés et froids, clignant hideusement comme un œil fou » et reste livré à un sentiment d’effroi qui, comme souvent chez Lovecraft, a présidé à la tonalité macabre d’un récit qui progresse inéluctablement vers un drame inévitable. Du joli travail.

Laisser un commentaire