Arts martiaux Cinéma

The Blade – Tsui Hark

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Dao. 1995.
Origine : Hong Kong
Genre : Wu Xia Pian / Film de sabre
Réalisation : Tsui Hark
Avec : Man-Cheuk Chiu, Xin Xin Xiong, Moses Chan, Valerie Chow…

The Blade est un film mythique et pour beaucoup le meilleur de son réalisateur, le virtuose Tsui Hark. Et l’on parle beaucoup de « film de sabre terminal » pour évoquer cette œuvre.
Il arrive en effet dans un contexte particulier, où le cinéma à Hong Kong est particulièrement foisonnant en œuvres très fortes qui marquent le cinéma asiatique d’alors. Des acteurs comme Chow Yun Fat ou Jet-li sont au faîte de leurs carrières et le trio de réalisateurs John Woo, Ringo Lam et Tsui Hark est particulièrement actif. Ces trois réalisateurs connaîtront d’ailleurs une carrière assez similaire marquée par un exil aux États-Unis dans les années qui suivront la rétrocession de Hong Kong à la Chine populaire (exil d’ailleurs caractérisé par la présence de Jean Claude Van Damme dans leurs films !). Pour John Woo et Tsui Hark, la similarité va même plus loin puisque 1995 sera pour les deux réalisateur l’année où ils livreront leur chant du cygne avant de quitter Hong Kong, le magistral A toute épreuve pour John Woo et The Blade pour Tsui Hark…

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Dans la Chine médiévale, Ding On et Tête d’Acier sont employés dans une manufacture d’armes. Les deux jeunes hommes rivalisent pour obtenir la main de Fei Lung, la fille du maître d’armes vieillissant, ainsi que le commandement de la fabrique. Alors que Ding On semble bien parti pour tout obtenir, il perd son bras et est porté disparu dans un affrontement contre une horde de bandits…

Ce scénario, très classique pour un film de sabre, est directement inspiré par le mythe du « sabreur manchot » très populaire dans le cinéma Chinois.
Sa première réelle apparition cinématographique est sans doute Un seul bras les tua tous réalisé par Chang Cheh en 1967, mais on retrouve déjà des personnages de sabreurs handicapés dans le cinéma japonais, avec Zatoichi évidemment, qui est aveugle, mais également avec le rônin borgne et manchot de Samouraï sans honneur de Hideo Gosha. Chang Cheh s’inspire bien sûr de ces films, de grand succès au japon, ainsi que de la série télévisée The Broken Sabre pour l’idée du sabre brisé, pour donner à la société de production Shaw Brothers l’un de ses plus grands succès et un film qui va très largement populariser le genre du wu xia pian -du mandarin, qui évoque les idées de chevalerie (xia) et de combat (wu) dans un film (pian) – en Chine. Ce premier film sera suivi de deux suites, dont le célèbre La Rage du tigre.
Ainsi, après avoir inventé le lyrisme fantastique et ses combattants volants avec Zu, les guerriers de la montagne magique en 1984 et livré le « kung fu pian » ultime avec Il était une fois en Chine en 1991, Tsui Hark s’attaque donc à l’un des mythes fondateurs du cinéma chinois en « remakant » un classique.
Et pour se faire, il tourne résolument le dos à tout classicisme et va presque jusqu’à nier 30 ans de cinéma chinois pour retrouver les origines nippones du personnage. Il ne garde ainsi du wu xia pian classique que le contexte et les décors. On retrouve dans la manufacture d’armes la même architecture avec une cour intérieure, et la même discipline que dans les écoles de kung fu. Tout le reste relève bien plus des thématiques propres au cinéma japonais. La violence et les grandes gerbes de sang qui jaillissent des membres tranchés évoquent évidemment la série de Baby Cart avec notamment ce combat où le père de Ding On affronte de nombreux ennemis en portant son fils sur le dos. Tandis que la mise en scène très moderne a sur le spectateur un impact similaire que les images de Tsukamoto, en particulier celles de Tokyo Fist, réalisé la même année.

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Dans ce contexte d’influences, Tsui Hark développe une histoire complexe qui regroupe les principaux éléments du film de sabre chinois. Apprentissage, discipline, douleur, vengeance et sens de l’honneur sont donc très présents. Mais Hark va plus loin dans ces thèmes qu’aucun film chinois n’est encore allé. Et il transforme le destin de son héros en véritable calvaire christique où les symboles abondent. En faisant de son héros presque un martyr (amputé, abandonné et pendu à l’envers dans une position évoquant celle d’un christ en croix) il donne à son histoire une portée mythologique très saisissante. Cela est renforcé par le fait que le film ne se déroule dans aucune époque précisément, tout au plus quelques indications nous permettent de le rattacher à la période médiévale, pour le reste pas d’indications chronologiques précises…
Période médiévale, héros à la stature mythologique, on nage presque dans l’héroïc fantasy ! Et Hark, qui semble conscient de cela en rajoute et semble tout faire pour donner à son film une dimension épique pas si éloignée que ça des récits de Robert E. Howard, l’auteur de Conan le Barbare. Le chaos qui règne en dehors du havre de paix qu’est la manufacture d’armes est en effet un immense repaire de barbares sans foi ni loi, comme l’illustre très bien la scène du meurtre du moine. On retrouve dans les deux œuvres la même icônisation de l’arme du héros. Et à l’indestructible arme d’acier du cimmérien, Hark substitue une épée brisée, qui est, malgré son apparence cassée, le véritable centre de l’intrigue et qui va jusqu’à donner son titre au film. L’arme est d’autant plus importante que le héros, amputé de son bras, va s’identifier à cette lame brisée. C’est également l’arme de son père, et celle qu’il se doit d’utiliser pour le venger. Enfin la proximité de l’homme et de son arme est telle qu’il trouve sa renaissance par son biais, et à la fin du film il s’enchaîne littéralement à cette épée, comme pour signifier que les destins de l’homme et de l’arme sont à présents indissociables. Ainsi, en ayant recours de fort habile manière à de puissants symboles visuels, Tsui Hark transcende le récit du wu xia pian pour en faire une véritable épopée barbare.

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Mais au delà de ça, ce qui fait finalement la vraie réussite de The Blade c’est la mise en scène si caractéristique de Tsui Hark, qui impose à sa caméra, 10 ans avant Jason Bourne, un mouvement quasi constant. C’est là en rupture totale avec le genre, réputé pour ses plans larges et fixes qui permettent d’apprécier pleinement les performances martiales des acteurs (qui sont bien souvent réalisées sans le recours à tout l’attirail de câbles et de doublures du cinéma occidental). La caméra bouge beaucoup, mais l’action reste d’une lisibilité incroyable grâce au talent du metteur en scène. Les angles de prises de vues choisis sont toujours très judicieux et le montage permet de suivre tout ce chaos d’une manière étonnement claire. Le cinéaste se paie même le luxe d’offrir aux spectateurs de beaux plans à la mise en scène totalement inédite. Presque expérimental, The Blade fait preuve d’un soin extrême apporté à chaque plan jusque dans les moindres détails. Et si à l’écran naît cette impression de foisonnement d’éléments et de brutalité parfois inouïe lors des combats, cela vient avant tout d’une réelle maîtrise du langage cinématographique et du montage. Réel film de cinéma, The Blade fait naître avec brio des sentiments intenses par le seul enchaînement des images. Et cette impression d’assister à une œuvre barbare semblable à Conan naît autant du scénario que de cette mise en scène qui fait tout pour donner aux combats cet aspect primitif et sauvage. Et si à l’écran les choses sont à la fois si houleuses et si lisibles, c’est bel et bien parce que la chorégraphie des combats a été étudiée au millimètre prêt. Tsui Hark n’hésitant pas à être parfois dictatorial avec ses acteurs pour obtenir ce qu’il veut. Ainsi Man-Cheuk Chiu, qui joue Ding On, n’hésite pas à dire que travailler avec Tsui Hark pour un seul film s’avère plus contraignant et plus épuisant que l’ensemble de l’entraînement martial qu’il suit depuis son enfance ! Le cinéaste se montre en effet intraitable et exige même que ses acteurs travaillent à vitesse réelle, ce qui peut sembler anodin lu dans ma critique, mais qui est en réalité sacrément impressionnant quand on voit les images et la rapidité folle des acteurs à l’écran ! Tout est sacrifié au réalisme des scènes d’actions, ce qui n’est pas toujours sans risque, le même acteur confie s’être coupé de nombreuses fois avec son arme et qu’il est allé jusqu’à involontairement assommer son partenaire lors du duel final (sic) !
Le même soin est porté à tous les aspects du film. Et à ce titre la photographie et les couleurs sont particulièrement sublimes et là encore, transcendent l’œuvre pour lui donner une dimension assez inédite et très moderne, ce qui accentue le caractère atemporel de l’histoire.

The Blade est donc une œuvre dense et sauvage, qui traite toutes ses thématiques de front, au milieu de séquences d’action endiablées et totalement baroques ! Un très grand film, qui, une fois le générique venu, laissera le spectateur physiquement exténué comme s’il avait lui-même vécu toutes les péripéties en compagnie des héros.

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