Cinéma Horreur

L’Alchimiste – Charles Band

Ecrit par Loïc Blavier

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The Alchemist. 1983.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fondation d’un Empire
Réalisation : Charles Band
Avec : Lucinda Dooling, John Sanderford, Robert Ginty, Viola Kates Stimpson…

En 1871, le pauvre Aaron McCallum tue accidentellement sa femme Anna en combattant le sorcier qui venait de la lui ravir à coup de sortilèges. Non content de perdre sa douce et tendre par sa propre main, Aaron se retrouve en plus maudit par son adversaire. Désormais, il vivra comme une bête et ne peut escompter que la mort lui apporte la délivrance… Tant et si bien que dans les années 1950, Aaron occupe encore la même cabane forestière, en compagnie de Esther, sa désormais vieillarde de fille. C’est vers cette cabane que se sent irrémédiablement attirée la pimpante Lenora Sinclair, qui traversait le coin à la recherche d’un emploi. Si l’on s’en fie à son visage et à ses hallucinations datant de 1871, Lenora n’est autre que la réincarnation de Anna. Le statu quo a de fortes chances d’être remis en question par cette arrivée aussi soudaine que mouvementée (prise de visions, Lenora a conduit en approximatif pilotage automatique jusque dans la forêt, pour le plus grand malheur de Cameron, l’autostoppeur récemment embarqué).

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Méfiance, méfiance… Si certaines sources indiquent que L’Alchimiste est la première production de l’Empire de Charles Band, la réalité semble être un peu plus complexe. Mis en route et tourné par Band avant qu’il ne crée sa firme, L’Alchimiste a été boudé par les distributeurs puis mis de côté par son géniteur. Il n’en est ressorti que quelques années plus tard, distribué par l’Empire qui avait justement été fondé par Band pour s’affranchir des contraintes imposées par des distributeurs extérieurs. Ce qui fait que son propre film ne peut pas vraiment être considéré comme un pur produit Empire, bien que son générique dispense déjà son lot de collaborateurs qui suivront Band dans ses pérégrinations (son frère Richard à la musique, Ted Nicolaou au montage, J. Larry Carroll en production manager…). Ce qui est encore plus prégnant lorsque l’on regarde effectivement le film, dont le style ne colle vraiment pas à ce que Band nous a habitué avec son Empire. Oublions l’humour (noir ou pas), les récits fantaisistes, les envolées complaisantes et même l’esthétique outrageusement années 80. Nous sommes face à un film réalisé avant que tout cela ne devienne une marque de fabrique. Tout au plus pouvons nous établir une certaine parenté entre le personnage du sorcier et son collègue de Dungeonmaster. Et encore : le DelGatto que nous trouvons ici est nettement plus austère que son théâtral homologue. Il est à l’image de ce qu’est L’Alchimiste : un film d’épouvante traditionnel jouant la carte du non-dit. Enfin du non-dit ou plutôt en l’occurrence du mal-dit, car son intrigue est extrêmement confuse, au point que l’on ne parvient plus trop à distinguer ce qui relève de l’erreur de continuité de ce qui se rattache à la fameuse malédiction. De celle-ci, nous ne savons pas grand chose si ce n’est que Aaron est condamné à vivre « comme un animal ». Le reste, c’est à nous de le comprendre, ce qui ne peut se faire qu’en regardant les événements se dérouler… Or ce n’est pas toujours le cas, et encore faut-il savoir le replacer dans la malédiction. Il est acquis que Aaron est régulièrement réduit à l’état de bête sauvage, façon loup-garou (sans qu’il n’apparaisse jamais ainsi). Par contre, de ses méfaits, il n’est pas vraiment question. Là-dessus viennent se rajouter la tentative de « déplacement de la malédiction » faite par Esther (échec complet ou pas ?), l’arrivée contrainte de la réincarnation d’Anna (prévue ou fortuite ?), l’ouverture d’un portail de l’enfer avec les monstres qui en sortent (c’est comme ça tout le temps ou c’est juste pour cette grande occasion ? Et puis à quoi servent ces monstres ?)… Autant de points qui restent flous, dont les personnages ne parlent pas ou peu, et qui donnent l’impression que Band a surtout fait dans l’improvisation, histoire de redynamiser un film plutôt monotone. Car le réalisateur a fait le pari -vraiment peu « Empire »- de ne pas céder immédiatement aux sirènes de l’action : celle-ci n’arrive qu’avec les monstres et le retour du sorcier, en fin de film. Le développement, lui, joue sur la fibre de l’angoisse et sur le poids de cette malédiction qui a pour conséquence de ne pas offrir d’ennemi palpable, sachant que le sorcier vit dans une autre dimension. Ainsi, les personnages se retrouvent bien embêtés, ne sachant pas vraiment quoi faire. Ils trahissent le manque d’inspiration de Band, et donc son scénario hasardeux. En règle générale, dans les films Empire, l’existence de tels scénarios importait peu puisque les films jouaient sur un registre plus ludique. Quand ce n’est pas le cas, les retombées sont lourdes : comment réussir à effrayer qui que ce soit quand les personnages eux-mêmes ne savent pas où ils vont, et quand la menace pesant sur eux s’écrit à l’improviste ? C’est ce qui plombe cet Alchimiste et qui entraîne les acteurs vers le bas. Ainsi, dans son rôle d’homme maudit, Robert Ginty se contente de tirer une gueule de six pieds de long censée retranscrire tout le poids pesant sur ses épaules. Dans la défroque de la femme tiraillée, Lucinda Dooling hésite constamment entre le rôle d’Anna et celui de Lenora, ne sachant pas trop si son personnage du présent est en permanence habité par celui du passé, ou si ce ne sont que d’épisodiques manifestations. Enfin, incarnant l’élément extérieur (pour ne pas dire la pièce rapportée) gardant la tête froide, John Sanderford se fait discret en attendant que quelque chose se produise (généralement Lenora qui n’en fait qu’à sa tête sans qu’elle même ne sache pourquoi). En l’absence d’opposition directe, ce sont ces personnages qui devraient faire vivre l’intrigue jusqu’à son dénouement, qui lui est couru d’avance. Ils ne le font pas, et le film s’en retrouve bien terne, conforté en cela par l’unique décor que constitue cette forêt rabougrie, pourtant foncièrement adaptée à ce genre de cinéma, mais hélas victime de la tergiversation générale. A force de ne rien mettre en scène, pas même le triangle amoureux -ou carré si l’on inclus le sorcier- qui semblait pourtant inévitable, Charles Band laisse donc la vedette à ses petits camarades. Son frère, notamment, puisque le thème musical (que par ailleurs je jurerais avoir entendu ailleurs, mais je n’en ai aucune preuve) est certainement la chose la plus réussie du film et permet d’entretenir un semblant de climat oppressant en se basant sur du vent. Pas un mince exploit. Les petits gars des effets spéciaux se débrouillent quant à eux pas trop mal : leurs créatures sont suffisamment furtives pour faire leur petit effet tout en évitant qu’on ne se penche de trop près sur leurs maquillages, et les quelques plans gores qu’ils amènent sont joliment conçus. En revanche, on peut déplorer quelques fautes de goût lors d’une scène d’alchimie ou lorsque s’ouvre la fameuse porte de l’enfer. Dans un cas comme dans l’autre, on nous offre des effets spéciaux lumineux d’une variété très bas de gamme années 80, qui pourraient coller dans une production Empire classique (Future Cop en est pétri) mais qui ici, dans une intrigue visant à l’angoisse et prenant déjà l’eau de toute part, sont exécrables.

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A l’aune de ce raté, on ne peut que se féliciter de la mutation opérée par Charles Band avec la création d’Empire. Plus libéré, osant davantage, et le contact avec le brillant Stuart Gordon lui ayant très certainement été profitable, il put donner la pleine mesure de ce dont il était capable en tant que producteur et même réalisateur. Il s’est rendu compte qu’il était foncièrement fait pour la série B débonnaire. Si L’Alchimiste a eu pour résultat de l’amener à cette conclusion, alors ce film n’aura pas été tout à fait vain.

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