Cinéma Comédie Fantastique

High Spirits – Neil Jordan

Ecrit par Loïc Blavier

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High Spirits. 1988.
Origine : Etats-Unis / Royaume-Uni
Genre : Comédie fantastique
Réalisation : Neil Jordan
Avec : Peter O’Toole, Steve Guttenberg, Daryl Hannah, Beverly D’Angelo…

Rien ne va plus au château Plunkett, sis dans la campagne irlandaise ! Peter (Peter O’Toole), héritier des lieux, peine à le gérer et ses créanciers ne lui laissent que trois semaines pour payer ses dettes. La saisie semble inéluctable. Toutefois, inspiré par les récits de sa vieille mère persuadée que les spectres des ancêtres Plunkett rôdent dans tous les coins, Peter joue son va-tout et utilise l’argument du château hanté pour rameuter les touristes. N’ayant lui-même jamais aperçu le moindre fantôme, il organise donc tout un tas de phénomènes avec l’aide du reste de la famille. Montés dans l’urgence, ces numéros sont des échecs cinglants. Venus passer la nuit chez les Plunkett, les touristes américains ne s’y laissent pas prendre. Tout espoir semble perdu… Jusqu’à ce que Jack Crawford (Steve Guttenberg), époux contrarié de la mégère fille des créanciers de Peter, venue en espionne, vienne déranger par hasard les véritables fantômes. Plus exactement, en interférant dans la répétition éternelle du meurtre de Mary Plunkett (Daryl Hannah) par son mari Martin, il s’attire l’amour du fantôme de Mary. Une chose en entraînant une autre, tous les esprits du château vont bientôt se mettre à manifester leur présence auprès des vivants.

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Comme tant d’autres, voilà Neil Jordan attiré par les sirènes américaines après trois films bien accueillis réalisés à la maison, certes avec l’aide du voisin britannique, quasi indispensable pour tout cinéaste irlandais (difficile en effet de se forger une carrière 100% irlandaise). Angel, La Compagnie des loups et Mona Lisa, tels sont les faits d’armes de Jordan au moment de travailler pour Hollywood à l’occasion d’une commande qui deviendra High Spirits et qui s’inscrit dans une veine fantastique traditionaliste, un peu à l’instar de La Compagnie des loups qui se fondait sur Le Petit chaperon rouge. Mais cette fois pas de sous-propos aussi audacieux que la sexualité adolescente, place à l’humour pour se lancer en toute décontraction sur une approche culturelle des vieux mythes irlandais vus par un public américain mangé à la sauce « touriste ». High Spirits affiche en effet un fort potentiel de dérision sur le pays d’accueil de Neil Jordan. Il souligne la fausseté des idées reçues sur un folklore irlandais qui, vu de l’autre côté de l’océan, a tôt fait de se transformer en foire. Un catalogue de clichés somme toute inoffensifs qui constitue les attentes du public auquel pense s’adresser Peter Plunkett. Las, ses premiers touristes sont d’un cynisme à toute épreuve, et ce ne sont pas les mauvais effets spéciaux bricolés par les Plunkett qui risquent de les satisfaire. En filigrane, il y a une incontestable spoliation de cette culture irlandaise que ces touristes (qu’on imagine volontiers calibrés par Disneyland) entraînent : le patrimoine se doit désormais de se plier aux attentes du touriste, lequel se passe très bien de l’authenticité pourvu qu’il soit considéré avec les égards en termes d’accueil et d’activités d’un client roi. C’est d’ailleurs le projet que réservent les créanciers à ce château sur lequel ils seraient trop heureux de faire main basse : leur objectif est de le délocaliser aux États-Unis et d’en faire une usine à touristes. Le respect n’existe pas plus pour l’ancienneté du lieu que pour celle de la famille qui l’occupe. Fille du principal de ces créanciers, Sharon Brogan personnifie cette insensibilité jusque dans sa vie de couple. Cassante avec son mari -ce qui explique pourquoi celui ci prendra fait et cause pour les Plunkett-, elle passe son temps à râler face au pitoyable spectacle offert par ses débiteurs, lesquels n’ont pourtant pas eu d’autres choix que d’agir ainsi sous peine d’être chassés. On peut regretter que Jordan simplifie ainsi les choses en concentrant son point de vue sur un unique personnage au détriment des autres touristes (un parapsychologue hargneux, un curé tenté par une dragueuse invétérée…), mais il faut bien convenir que de toute façon plus le film progresse, plus il perd de sa force « patrimoniale » pour devenir une simple comédie fantastique dans laquelle tout compte fait, chaque personnage est à son niveau sympathique. Y compris Sharon Brogan, qui trouve un homme à sa mesure en la personne du fantôme de Martin (joué par Liam Neeson), assassin de Mary Plunkett, laquelle (ou plutôt son spectre) commence une romance anachronique avec Jack Crawford, son sauveur. Lorsque ces deux intrigues croisées sont lancées, Jordan ne fait alors plus grand cas des autres touristes, qui ne servent qu’à quelques gags à effets spéciaux. Sans parler des Plunkett, devenus soudain inexistants.

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Neil Jordan s’est toujours plaint du sort réservé au montage de son film, mais il n’a encore pas pu proposer sa version, de sorte que l’on ne peut savoir si l’infantilisation dont souffre High Spirits lui est imputable. Toujours est-il que tel qu’il est, il ne se montre remarquable qu’à un seul niveau, celui de son esthétisme. Avec son vieux château irlandais trônant au pied d’un lac, il aurait été dommage que le réalisateur n’en profite pas pour soigner cet aspect, confié au chef décorateur Anton Furst, déjà à l’œuvre sur La Compagnie des loups et bientôt sur le Batman de Tim Burton. N’étant pas un film de maison hantée au sens strict, High Spirits n’a pas l’obligation de faire peur, et de ce fait il n’a pas à retenir ses effets visuels. Il se doit même de les utiliser, puisque le sujet de départ traitait de l’imagerie d’Épinal d’une Irlande fantasmée. En conséquence, nous avons droit à des décors élaborés magnifiés par une photographie sachant aussi bien exploiter les extérieurs naturels que les extérieurs factices. En dehors de cela, les effets spéciaux et de maquillages sont aussi irréprochables et nous présentent maints fantômes, spectres ou morts-vivants qui n’ont aucun mal à surclasser les déguisements des Plunkett. Pour le reste, que dire ? Difficile de trouver un quelconque intérêt dans la romance anachronique, entre un Steve Guttenberg fidèle à lui-même (le gentil héros de Police Academy) et une Daryl Hannah investie de la mièvre courtoisie médiévale. De l’humour sans surprise. Le vaudeville apporté par le couple « méchant » Sharon / Martin contribue à densifier le rythme avec ses quiproquos d’usage, qui donnent l’illusion que High Spirits est une comédie échevelée. Mais cela reste une illusion, comme viennent le rappeler les quelques scènes inutiles consacrées au reste du casting (aux prises par exemple avec un serpent de mer hors sujet). Les personnages sont creux et leurs déboires laissent indifférents, les gags sont anodins et le scénario dépouillé de ses promesses. Autant dire qu’il ne reste plus grand chose que l’écran de fumée de l’esthétisme, et que l’ensemble revêt des allures de produit hollywoodien grand-public à base d’effet spéciaux, de caricatures et de pitreries poussives. En somme, High Spirits a fini par devenir le genre de choses auxquels Neil Jordan avait commencé à s’attaquer. Sur un sujet proche, autant préférer Beetlejuice, nettement moins badin et bien plus drôle.

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