A Girl Walks Home Alone At Night – Ana Lily Amirpour

A Girl Walks Home Alone at Night. 2014.

Origine : États-Unis
Genre : Fantastique
Réalisation : Ana Lily Amirpour
Genre : Sheila Vand, Arash Marandi, Mozhan Marnò, Marshall Manesh…

Comme son nom l’indique, Bad City est peuplée de gens à problèmes. Qui en posent ou qui en ont. Prenez le jeune Arash : il vit seul avec son père toxicomane, et lorsque le dealer veut recouvrer son dû, c’est la voiture de sport de Arash qu’il saisit. Parallèlement, dans cette ville industrielle de perdition se promène une fille seule et taciturne, drapée dans son tchador noir. Sous son air introverti se cache en réalité une vampire, particulièrement attentive à l’injustice… Son chemin va croiser celui de Arash, qui comme elle ne se sent pas à son aise dans cette cité plombante…

A Girl Walks Home Alone At Night est souvent décrit comme étant le “premier western horrifique iranien”. C’est une façon de voir les choses. Un peu réductrice toutefois : Ana Lily Amirpour, qui l’a écrit et réalisé -d’après son propre court-métrage tourné 3 ans plus tôt- a beau être d’origine iranienne, elle est née en Angleterre et a principalement vécu aux États-Unis. Tout comme les acteurs et techniciens qui l’entourent, bien souvent issus de la diaspora iranienne. Il va pourtant sans dire que ni l’Etat iranien ni une quelconque boîte de production de l’ancienne Perse n’ont contribué à la conception du film. La réalisatrice ne prétend pas le contraire et ne cherche pas à se faire passer pour la réfugiée ayant des choses profondes à dire au sujet de son pays d’origine. Il ne faut donc pas essayer de percevoir son film comme une quelconque métaphore faisant de son héroïne vampire la représentation d’une facette de la société iranienne. Pour autant, si elle y affirme son goût prononcé pour la culture américaine, elle ne coupe pas non plus tout à fait les ponts avec l’Iran. Outre son casting d’irano-américains, Amirpour emploie la langue farsi, majoritaire en Iran. De même, la protagoniste principale en tchador évoque bien plus les femmes de Téhéran que celles de Los Angeles. Quant au lieu de l’action, Bad City, elle est en fait une cité industrielle au milieu du désert, qui entre ses puits de pétrole et ses centrales électriques peut tout aussi bien évoquer l’Iran que l’Amérique profonde. Mais à vrai dire, tout ceci importe peu et n’est en fin de compte qu’une tentative de singulariser A Girl Walks Home Alone At Night, qui revêt des allures de film de genre en s’enracinant dans deux sources d’influences majeures : le western (spaghetti de préférence) et l’épouvante expressionniste. En s’appuyant sur ces revendications cinéphiles (fréquentes chez les cinéastes débutants), la réalisatrice cherche à faire valoir son style propre, un peu à la manière d’un Quentin Tarantino. Dans un cas comme dans l’autre se retrouvent quelques points communs, comme la prépondérance de musiques aussi atypiques que variées (ici cela va du simili-Ennio Morricone au rock iranien) ou la très forte caractérisation des personnages (un vieux drogué, un dealer tatoué, une prostituée malheureuse, une bourgeoise lascive, un danseur travesti…). En revanche, la façon dont Ana Lily Amirpour se réapproprie ses influences est bien différente de celle employée par Tarantino.

Avec son histoire de vampire en noir et blanc fortement contrasté et avec ses décors tout ce qu’il y a de plus torturés et noyés dans des jeux d’ombres, A Girl Walks Home Alone At Night cherche un peu à capter l’héritage du Nosferatu de Murnau. Parler d’expressionnisme serait très certainement exagéré dans la mesure où, quoique irréelle, Bad City reste loin du tarabiscotage du cinéma allemand des années 20, lui-même d’ailleurs un peu trop systématiquement taxé d’expressionniste. Cependant la volonté de s’en rapprocher y est : avec le vice qui la gangrène, le manque d’espoir de ses habitants, le manque de vie dans ses rues et l’intrusion du fantastique (sous forme de vampire) dans son quotidien, la ville arbore ce côté apocalyptique qui à l’époque faisait écho au contexte d’un pays courant à sa perte, incarnée par le Nosferatu. Ce qui n’est pas la fonction attribuée ici à la femme vampire : la décrépitude est plutôt à rechercher dans la violence du dealer, dans la manipulation provocatrice de la jeune bourgeoise pour s’assurer sa came ou encore dans l’égoïsme du père de Arash, ce jeune homme cherchant à trouver sa voie entre filouterie et respect d’autrui. Tant et si bien que la vampire fait figure de personnage sensé et humain dans ce monde à la dérive, et il n’est guère étonnant qu’elle en vienne à se lier avec Arash, et dans une moindre mesure avec la prostituée. Ni lui ni elle ne sont pourtant des anges, mais au moins conservent-ils cette raison voire ce sentimentalisme cruellement absents de Bad City. Les crimes qu’ils commettent se font en réalité contre les symboles de cette dégénérescence : lui vole le dealer ou la bourgeoise, et elle… Et bien elle fait ce que font tous les vampires : s’abreuver du sang de ses victimes dans des scènes d’ailleurs peu convaincantes et peu nombreuses. Bien plus efficaces sont celles qui la voient déambuler seule dans les rues la nuit, ainsi que s’en targue le titre. Son tchador noir descendant jusqu’au sol, le point de vue distant de la caméra et les partis-pris esthétiques (le noir et blanc, le vide des rues) y est pour beaucoup. Le personnage semble ainsi être une ombre glissant jusqu’à ses victimes, parfois sans intention de nuire (la rencontre avec Arash), parfois oui, et même une fois pour effrayer un enfant afin qu’il demeure sage. Cela fait son petit effet, du moins au début, car la redondance du procédé finit par lui faire perdre de sa saveur. Mais en réalité, A Girl Walks Home Alone At Night n’est pas véritablement un film d’épouvante et ne cherchait pas à créer un rival à Dracula, réduit ici à être le costume au rabais de Arash lors d’une soirée.

Bien que cela puisse paraître paradoxal compte tenu de certains choix esthétiques, le film se révèle tout aussi marqué par l’influence du western, si ce n’est plus. Car qu’est-ce qu’incarne sa vampire si ce n’est une variation de l’homme sans nom venu faire sa justice dans un patelin quelconque sous l’influence d’une pègre sans foi ni loi ? Rien que le nom “Bad City” pourrait être celui d’un tel patelin dans n’importe quel western spaghetti. Quant à la vampire, elle n’a pas de nom et le générique la désigne comme “the girl”. Son tchador lui donne ce côté mystérieux que l’on peut retrouver chez le très taciturne Clint Eastwood lorsqu’il débarque avec son pancho sans se laisser impressionner par les caïds locaux. Tout cela fait d’elle l’équivalent de l’homme sans nom chez Sergio Leone, et les personnages croisés font eux aussi échos aux personnages de western, qu’ils imposent le vice ou qu’ils le subissent. Difficile de ne pas voir dans le dealer un racketteur d’antan appliquant sa loi par la terreur et par le cynisme (ici, la drogue, qui “fidélise” ses clients). La jeune bourgeoise encanaillée apporte de son côté un certain mépris de classe, tandis qu’a contrario, la prostituée bafouée ou le jeune Arash terriblement seul représentent tous ceux qui se retrouvent brimés. Plus encore que les personnages, la mise en scène de la réalisatrice est trempée dans le style popularisé par Sergio Leone. Les plans larges sont éloquents, surtout lorsque deux personnages se retrouvent face à face sans dire un mot, avec la tension que cela fait naître. Ceci dans une ambiance aride autant du point de vue naturel que du point de vue humain… Il n’y a pas de virevoltants qui se promènent à l’écran pendant que le vent souffle, mais c’est tout comme.

De ses influences, Ana Lily Amirpour a pourtant retenu ce qu’elle voulait, et c’est en cela que l’on peut dire que son film n’est pas qu’une simple modernisation. On pourra ainsi trouver des éléments allant complètement à l’encontre des codes de l’épouvante expressionniste et du western spaghetti (lorsqu’il officie pour Sergio Leone, on voit mal Clint Eastwood se lancer dans une bluette). C’est que la réalisatrice a avant tout retenu ce dont elle avait besoin et qui coïncidait avec son intention première : illustrer la solitude profonde qui définit tous les personnages, y compris négatifs. C’est peut-être l’une des seules choses qui a priori peut relier la figure du vampire à celle du pistolero. La romance entre “The Girl” et Arash est d’ailleurs bien révélatrice du manque d’habitude des liaisons sociales non conflictuelles : l’un comme l’autre sont franchement gauches et abordent le partenaire espéré avec crainte. A ce titre, le film peut indiquer que Amirpour -via son héroïne qui lui ressemble physiquement comme deux gouttes d’eau-, a plus ou moins essayé de brosser son propre portrait, sa propre ambivalence entre son origine iranienne et sa culture américaine. Sous ses dehors un peu rock’n’roll exprimés par le vampirisme ou même par le mode de vie qu’elle a adopté (en privé, la vampire est une jeune fille tout à fait normale avec posters de rock stars, disques à gogo et autres références affichées) se cache quelqu’un qui n’est pas forcément à l’aise dans son cadre social, ou qui du moins y voit des côté bien sombres. A Girl Walks Home Alone At Night est donc par dessus tout un film d’auteur, avec ce que cela comporte aussi de maniérisme qui il est vrai devient parfois franchement pesant. Rien n’est véritablement utilisé pour la beauté du geste, et tout se justifie par le propos tenu, mais tout n’est pas d’un confort de visionnage extrême. Ne cachons pas que les plans fixes à distance ou les longues plages de silence (hérités du western ou de l’épouvante, certes, mais ceux-ci ne reposaient pas dessus tout du long) deviennent à la longue lassante, de la même façon que l’image expressionniste du vampire perd de son efficacité. Il y a parfois un petit côté stagnant façon Jean Rollin, en nettement moins amateur il est vrai. Pour résumer, le film d’Ana Lily Amirpour ne manque pas d’intelligence, mais il pêche par son abus de mise en scène, qui en a fait pourtant une bête de festivals.

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