CinémaPolar

Milan Calibre 9 – Fernando Di Leo

milancalibre9

Milano Calibro 9. 1972

Origine : Italie 
Genre : Polar 
Réalisation : Fernando Di Leo 
Avec : Gastone Moschin, Philippe Leroy, Mario Adorf, Barbara Bouchet…

A Milan, Ugo Piazza (le massif Gastone Moschin) n’a pas encore atteint le coin de la rue après sa libération de prison qu’il est intercepté par Rocco (Mario Adorf) et ses hommes, ses anciens complices, qui l’informent à coups de poings dans la gueule que l’Américain, le chef de leur organisation, souhaite savoir où se trouve le magot qui fut à l’origine de l’arrestation de Ugo. Ils le soupçonnent de l’avoir planqué quelque part, et sont bien décidés à le retrouver. Ugo nie fermement avoir volé l’argent et ne souhaite que retourner à une vie normale auprès de sa copine Nelly (Barbara Bouchet) qui a patiemment attendu son retour en gagnant sa vie comme danseuse de charme (notons au passage sa scène de danse au cabaret, tout simplement mythique). Mais l’Américain et ses hommes ne lâcheront rien : bien que ne pouvant l’assassiner sous peine de voir disparaitre ce qui est à leurs yeux le seul homme sachant où se trouve le magot, ils ne lâcheront pas Ugo d’une semelle.
Ugo ne peut même pas compter sur la police pour le protéger : le commissaire en chef le suspecte également de vouloir garder l’argent et ne lévera pas le petit doigt pour lui jusqu’à ce qu’il accepte de travailler comme taupe pour la police. Puisqu’Ugo refuse cette proposition, il aura également à composer avec la surveillance du commissaire, qui considère qu’un bandit restera toujours un bandit.
Les quelques amis restant d’Ugo ne sauront pas l’aider non plus : le vieux mafieux aveugle Don Vincenzo est ruiné et s’est retiré des affaires, et son jeune lieutenant Chino (Philippe Leroy), quoique prêt à aider Ugo, ne veut pas être mêlé aux affaires de l’Américain.
Pour survivre autant que pour essayer de démasquer le véritable voleur du magot, il ne restera donc plus à l’ancien taulard qu’à rejoindre les hommes de l’Américain, qui n’attendent qu’une chose pour l’abattre : qu’il révèle où est planqué le magot.

Si les polars italiens ont su montrer avec les films d’Umberto Lenzi qu’ils étaient capables de rivaliser avec le cinéma américain sur le strict plan de la violence, avec ceux de Fernando Di Leo ils prouvent qu’ils savent également leur tenir tête à un niveau politique. Milan Calibre 9, adapté d’un livre de Giorgio Scerbanenco, est un film produit au début des années de plomb, alors que la période connaissait surtout des attentats perpétrés par des groupes néofascistes visant à conduire l’État italien vers des mesures radicales (ce qu’il fera avec la proclamation de “l’état d’exception”, intensifié dans la seconde moitié de la décennie et visant principalement les terroristes d’extrême-gauche). Une période lourde et étouffante (comme son nom l’indique), gangrénée par les complots, la violence, avec un système politique incapable de résoudre la crise. Bien plus qu’aux attentats d’extrême-gauche et d’extrême-droite, c’est davantage à ce climat que se réfère Milan Calibre 9, qui nous plonge dans un milieu criminel de type mafieux, lui aussi irrespirable. L’introduction donne le ton : en quelques minutes, un trafic s’écroule et les hommes de Rocco se vengent avec une très grande violence sur les responsables. La mise en scène de Di Leo ne laisse aucune place au répit, tout s’enchaîne sans transition, avec sauvagerie. Puis après le générique, nous suivrons Ugo, qui se fera agresser juste après sa sortie de prison et qui dès lors ne parviendra plus à s’extraire de ce monde pourri jusqu’à la moelle, avec la permanente oppression qu’il subit de la part de l’Américain et de ses hommes dirigés par Rocco et avec les moqueries d’un commissaire se plaisant à le rabaisser, à lui rappeler sa victoire personnelle (puisqu’Ugo fut arrêté par lui) et à le défier, ne lui laissant aucune possibilité de rédemption. Les instants de douceur que s’accorde Ugo seront eux aussi brisés par la traque dont il est victime, notamment lorsque Rocco viendra le déranger alors qu’il se trouve en compagnie d’une prostituée, ou encore lorsqu’il tente de retourner auprès de Nelly, ce qui lui vaudra d’être tancé par le même Rocco. Il ne sera pas non plus laissé en paix en compagnie de Don Vincenzo et de Chino, qui seront eux aussi amenés de force à se mêler aux affaires d’Ugo et de l’Américain. Bref Ugo sera cerné, et sa réintégration à l’organisation de l’Américain, loin d’être un relâchement, verra au contraire l’intensification de l’oppression, puisque le nouveau coup préparé par l’Américain échouera de la même façon qu’échoua celui qui valut à Ugo d’être arrêté. Le climat de suspicion ira croissant, dépassant même le cadre du gang, et ne mènera qu’à une explication en forme de fusillade n’apportant aucune réponse (et qui n’est d’ailleurs même pas le final du film).

Loin de glorifier le milieu gangster, Di Leo en fait un milieu sale duquel on ne peut s’échapper et dans lequel le respect des codes d’honneur n’a plus court (seuls Don Vincenzo et Chino représentent cette vision romantique et totalement dépassée de la mafia). C’est un milieu où l’on ne peut se fier à personne, y compris au sein de sa propre organisation, et qui n’hésite pas à avoir recours aux exactions les plus crapuleuses pour parvenir à ses fins, ce qui implique également de traiter les hommes de main comme du bétail. Nous sommes loin du Parrain de Coppola et Milan Calibre 9 possède cette touche typiquement latine, ce sens du jusqu’au boutisme qui en met plein la vue du spectateur (sa violence graphique entretenue par un montage sec et étudié, ses acteurs masculins tout sauf glamours) et qui le plonge ici dans une histoire étouffante et dans une époque qui ne l’est pas moins. La police, quand à elle, ne sort presque jamais de son commissariat et il n’est pas interdit de penser qu’elle est rongée par la corruption. Le commissaire aimant à brimer Ugo se montre clairement fasciste, ne voyant que la répression nécessaire sur ce qu’il considère comme de la vermine, tandis que son adjoint récemment nommé (joué par Luigi Pistilli) est au contraire adepte d’une pensée marxiste, dans laquelle les ficelles de ces gangs sont tirées par des banquiers et des hommes d’affaires véreux, et pour laquelle les délinquants sont avant tout les fruits logiques d’une société inégalitaire. Ces scènes de commissariat peuvent apparaître comme superflues, c’est du moins ce que dira Di Leo a posteriori, expliquant que ces scènes nuisaient à l’implication du spectateur en le sortant du récit premier. Mais on peut tout autant considérer qu’elles développent au contraire le contexte politique de l’histoire, en même temps qu’elles prolongent le climat de défiance jusque dans les bureaux administratifs de l’État italien.

Avec ou sans elles, Milan Calibre 9 est de toute façon un polar très noir, l’un des meilleurs du genre que l’Italie nous a offert durant cette riche décennie des années 70. Un film qui se termine par une série de rebondissements qui sont autant d’explosions faisant bifurquer le récit dans une direction imprévue et réussissant le tour de force d’en rajouter encore davantage dans le pessimisme et dans la condamnation sans appel d’une société complètement pourrie, semblant constamment sur le point de s’écrouler avec fracas.

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