Cinéma Western

Une poignée de plomb – Robert Totten et Don Siegel

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Death of a gunfighter. 1969.
Origine : Etats-Unis
Genre : Western
Réalisation : Robert Totten, Don Siegel
Avec : Richard Widmark, Lena Horne, Carroll O’Connor, David Opatoshu…

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En cette fin de 19e siècle, alors que le progrès a fait une avancée fracassante dans l’Ouest sauvage dans le sillage de la locomotive, la ville de Cottonwood Springs utilise encore les services d’un shérif, Frank Patch, seule personne habilité à faire respecter la loi. Cela fait 20 ans que Frank occupe ce poste, 20 années durant lesquelles il a vu la population se retourner petit à petit contre lui. Oh, pas de manière frontale, les habitants sont trop lâches pour ça. Par contre, ils ne se privent pas de le regarder avec désapprobation ou de médire à son sujet dans son dos. Certains, plus téméraires (ou suicidaires) tentent de le tuer. Luke s’y est essayé, il a échoué. Mais sa mort, survenue pourtant en état de légitime défense est celle de trop. Les notables de la ville se réunissent et décident unanimement de déchoir Patch de son statut. Sauf que ce dernier ne l’entend pas de cette oreille.

Signé Allen Smithee (ou Alan, c’est selon), Une Poignée de plomb ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices. Ce nom est le pseudonyme qu’utilise généralement la guilde américaine des réalisateurs pour signer les films dont leurs auteurs se refusent à assumer la paternité. Synonyme de tournage à problème, ce pseudonyme augure de films au mieux ringards, au pire complètement ratés. Entamé par le téléaste Robert Totten (entres autres, des épisodes des séries Bonanza et Le Virginien), le tournage a ensuite été repris en main par Don Siegel, après que le premier nommé se soit particulièrement mal entendu avec sa tête d’affiche, Richard Widmark. Curieusement, le film n’a pas eu à souffrir de ce changement. Encore aujourd’hui, il apparaît bien difficile de déterminer qui a fait quoi tant le film est homogène.

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Tiré du roman Death of a gunfighter, Une poignée de plomb relate la fin d’une époque. De manière presque imperceptible, le 20e siècle a fait son entrée à Cottonwood Springs. Quelques notables possèdent des automobiles et l’électricité a fait son apparition, ce qui offre le luxe aux habitants d’utiliser des ventilateurs, bien agréables par cette chaleur étouffante qui enveloppe la ville. Sur le plan architectural, cette dernière a aussi changé. Certains bâtiments, comme la mairie, sont désormais construits en dur. Quant au saloon, bien que toujours doté des symboliques portes à battants, il bénéficie en sus d’une vraie porte, qui confère au lieu un aspect nettement moins accueillant. Dans ce contexte, seul Frank Patch n’a pas changé, vestige d’un temps ancien désormais révolu. Il a en haute estime une fonction qui a donné un sens à sa vie. Sans que son passé ne soit clairement explicité, il apparaît évident que Frank Patch était de ces hommes ayant vécu de leur habileté aux armes à feu et qui a trouvé dans l’exercice de la justice un véritable sacerdoce. Unanimement plébiscité vingt ans auparavant par une population soucieuse de se prémunir d’éventuelles agressions extérieures, il est aujourd’hui désavoué pour les mêmes qualités qui lui ont valu d’occuper la fonction de shérif. Sa dextérité arme à la main et son appétence à s’en servir lui valent l’opprobre de concitoyens qui jugent que le progrès s’allie mal avec une justice expéditive. Pourtant, Frank Patch n’use pas de son arme pour le plaisir. Lorsqu’il en fait usage, c’est toujours en état de légitime défense. Le problème, c’est qu’il fait toujours mouche, et on ne juge pas les morts. En fait, le retournement de l’opinion à son encontre résulte d’une défiance qui ne s’est jamais démentie durant toutes ces années. Frank Patch n’est pas du même monde que ces concitoyens. Les habitants de Cottonwood Springs l’ont accueilli pour se protéger mais ne l’ont jamais réellement adopté. A leurs yeux, il n’est qu’un tueur que l’étoile de shérif qu’il arbore ne suffit pas à rendre plus respectable. Ainsi, ils ne s’émeuvent guère de la tentative d’assassinat sur sa personne, au contraire du sort de son auteur, l’un des leurs dont l’agonie leur rend encore plus insupportable la présence du shérif. Chaque pas du shérif s’accompagne alors d’un silence de mort agrémenté du regard accusateur de toute une population. Le film distille une atmosphère lourde, annonciatrice du drame à venir. Tous les éléments convergent vers une fin brutale, la mort de Patch. La population de Cottonwood Springs nourrit pour lui trop de haine, trop de rancœurs et a trop d’intérêts en jeu dans cette histoire pour que l’issue soit autre. Toutefois, deux portes de sortie sont proposées au shérif haï. Deux personnes proches de lui, lui suggèrent de quitter la ville. C’est d’abord Claire Quintana, sa fiancée, puis Lou Trinidad, le shérif du comté qui doit son poste à l’appui de Frank. Tous deux se heurtent à un refus catégorique de sa part. Homme buté, certes, Frank Patch s’avère aussi lucide sur sa situation. A son âge, et avec aussi peu d’argent de côté (il gagne le même solde misérable depuis son entrée en fonction), que pourrait-il faire pour recommencer à zéro ? Sa vie, il ne la conçoit qu’à Cottonwood Springs et dans son rôle de shérif. Il s’agrippe à son étoile avec l’énergie du désespoir et aussi avec fierté. Frank Patch est un être entier, quelque peu impulsif mais en qui on peut avoir toute confiance. Son principal défaut est de ne pas avoir senti le vent tourner et de penser que tout resterait comme avant. Il a eu tort de s’imaginer que la lâcheté de ses concitoyens lui garantirait une complète impunité.
Une poignée de plomb ne se montre pas tendre avec ses personnages. Dans ce contexte vicié de lâcheté, mensonges et autres manipulations, il n’y a pratiquement pas un personnage pour rattraper l’autre. Même en sa qualité de victime évidente des choix d’une société hypocrite, Frank Patch n’est pas tout blanc. Il a toujours cherché à couvrir ses concitoyens, même lorsque ceux-ci se rendaient coupables d’actes ignobles. En agissant ainsi, il s’est fait le seul dépositaire des lourds secrets de la ville. Il en tire bien sûr un pouvoir accru puisque de son silence dépend bien des carrières. A la crainte que sa dextérité aux armes suscitait déjà, s’est ajoutée la peur qu’il finisse par révéler tout ce qu’il sait. Dès lors, en plus d’incarner cette vieille image de l’ouest américain primaire et violent, Frank Patch incarne également la mauvaise conscience de toute une ville. En somme, en cherchant à l’écarter, les notables de la ville cherchent à se racheter une virginité, à aborder le nouveau siècle nantis d’une respectabilité intacte. Et que celle-ci découle d’un assassinat abject ne les émeut guère. Après tout, chaque nation s’est construite sur des cadavres. En agissant ainsi, ils ne font qu’apporter leur humble pierre à l’édifice.

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Porté par un excellent Richard Widmark, Une poignée de plomb s’avère être un très bon film, traitant du basculement de siècle sans discours passéiste. La période à venir ne s’annonce guère plus réjouissante que la précédente malgré les nombreux progrès techniques qui l’accompagnent. Et cela pour la simple raison que les mentalités ne changent pas, demeurant toujours aussi bornées et intolérantes. Le film met en exergue deux visions des Etats-Unis mais mues par un même égoïsme. Et que l’une prenne finalement le pas sur l’autre s’apparente à une victoire à la Pyrrhus dont le pays ne sort pas grandi. Bien que le film ne porte pas l’entière paternité de Don Siegel, le final teinté d’amertume s’inscrit dans la parfaite continuité de son œuvre. Et le western de prouver que même moribond, il pouvait encore engendrer de grands films.

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