Le Retour de Frankenstein – Terence Fisher

Frankenstein Must Be Destroyed. 1969.

Origine : Royaume-Uni
Genre : Baroud d’honneur
Réalisateur : Terence Fisher
Avec : Peter Cushing, Veronica Carlson, Freddie Jones, Simon Ward, Thorley Walters, Maxine Audley.

Toujours obsédé par ses recherches, le baron Victor Frankenstein erre de ville en ville au gré de ses déboires. En dépit de ses efforts, il ne lui est pas toujours facile d’effectuer ses travaux dans la plus grande discrétion et ses dernières mésaventures lui valent d’être pris en chasse par l’inspecteur Frisch. Ignorant cette menace, le baron trouve refuge, sous le nom de Fenner, dans la pension tenue par la jeune Anna Spengler. Un soir, alors qu’il écoute d’une oreille distraite la conversation qui anime les autres habitants de la pension, il apprend que son illustre confrère le docteur Frederick Brandt est interné dans un asile psychiatrique. Celui-là même qui a réussi là où il a échoué, trouver le moyen de conserver un cerveau humain sans en détruire les cellules vitales essentielles. Une aubaine n’arrivant jamais seul, il apprend également que le fiancé de sa logeuse travaille dans ledit établissement. Il les force donc à l’assister pour préparer l’enlèvement du docteur Brandt afin qu’il puisse le guérir de sa folie et ainsi connaître sa méthode. Les choses ne se passant pas exactement comme le baron l’escomptait, le voici contraint de changer ses plans dans l’urgence. Mais depuis le temps, il en a vu d’autre et il n’est plus homme à se formaliser de la moindre facétie du destin.

En diversifiant sa production durant la première moitié des années 60 avec pléthore de films de cape et d’épée ou de comédies, la Hammer mécontente aussi bien son public que ses investisseurs. S’ouvre alors pour le studio une période délicate lors de laquelle ses prestigieux investisseurs étrangers (la 2oth Century fox de 1965 à 1968 puis la Warner jusqu’au début de l’année 70) se désengagent à cause d’échecs répétés. Le fantastique que défend le studio ne trouve plus grâce aux yeux des spectateurs, lesquels lui préfèrent le parodique Bal des vampires. A cela s’ajoute l’émergence d’un nouveau cinéma d’horreur, plus en phase avec son époque dont La Nuit des morts-vivants, sorti en 1968, constitue la pierre angulaire. Face à ces bouleversements, la Hammer décide de ne presque rien changer. Elle demeure encore viscéralement attachée à l’horreur gothique sur laquelle sa gloire s’est bâtie et aux figures qui l’ont fait reine. Au Dracula et les femmes sorti l’année précédente succède donc ce Retour de Frankenstein, lequel enregistre un autre retour, celui de Terence Fisher, éloigné du devenir du comte Dracula par un accident de la route dont il a du mal à se remettre. Un retour aux affaires qui apparaît de prime abord comme un gage de qualité mais qui confirme aussi cette propension à l’immobilisme d’une firme qui ne sait plus trop sur quel pied danser. Cet entre-soi se confirme jusque dans l’identité des scénaristes. L’un, Bert Batt, officie de longue date en tant qu’assistant réalisateur, notamment sur La Gorgone, L’Invasion des morts-vivants ou encore Dracula, prince des ténèbres, quand le second, Anthony Nelson Keys, se consacre, entre autres, à la production de ces mêmes films. Si Peter Cushing reste fidèle au poste, on n’imagine plus un autre Victor Frankenstein que lui (c’est pourtant le sacrilège que commettra Jimmy Sangster avec Les Horreurs de Frankenstein), il n’est pas le seul acteur de la série à faire son retour. On a ainsi la surprise de revoir le nom de Thorley Walters au générique, et plus encore lorsqu’on s’aperçoit qu’il joue non plus le sympathique docteur Hertz mais un inspecteur de police entêté.

Soyons honnête, cette surprise relève de l’épiphénomène comparé au changement radical de comportement du baron lui-même. Dans Frankenstein créa la femme, il apparaissait plus humain et enclin à venir en aide à ceux qui l’assistent. Plus effacé aussi, laissant la vedette à sa dernière création avant de la voir à regret mettre fin à ses jours sous ses yeux. Ici, il n’a plus le temps pour la sensiblerie. Il fonce tête baissée, sans autres considérations que celle de la réussite de ses travaux. En cela, il rappelle le baron de La Revanche de Frankenstein, à ceci près qu’il s’accommode désormais fort bien de sa clandestinité. Il agit dans l’ombre, installant son laboratoire en des lieux abandonnés et fuyant comme la peste ses contemporains. Et quand il n’a pas le choix, il limite ses interactions avec eux au strict minimum, cultivant une misanthropie qui ne demande qu’une étincelle pour s’enflammer. Comme il le dit lui-même, la bêtise et l’ignorance l’irritent. Il ne supporte pas ces esprits étroits qui empêchent le progrès d’éclore à travers les siècles. En affirmant cela, il prêche pour sa propre paroisse. S’il n’éprouve plus le besoin de briller à travers les yeux d’un assistant – son Karl n’est ici qu’un moyen de parvenir à ses fins sur lequel il exerce le chantage pour s’attacher ses services – il n’en demeure pas moins désireux de marquer son époque et de passer à la postérité. Le but avoué de ses recherches (protéger les valeurs intellectuelles contre la mort des grands talents et des grands génies afin que l’humanité puisse toujours profiter de leurs dons) ne vise rien d’autre que de s’assurer de la pérennité de ses idées et de son savoir. Ce n’est pas l’humilité qui l’étouffe et encore moins les scrupules. Pour accomplir ses forfaits, il se passe de subalterne. Quand il a besoin de tuer, il tue. Son léger handicap, suggéré lors de sa précédente expérience, relève de l’histoire ancienne. Nous sommes en présence d’un Victor Frankenstein en pleine possession de ses moyens, capable de trancher une tête d’un coup de serpe, et prompt à rosser l’impudent qui se sera malencontreusement glissé dans son laboratoire. Cette énergie brute se déploie également à des moments inattendus. Pour pallier la perte de la seringue contenant de l’anesthésiant, il n’hésite pas à cogner sur Frederick Brandt pour s’assurer de son entière docilité. Plus tard, après une nuit passée à opérer, il se défoule sur la pauvre Anna Spengler, coupable d’avoir laissé sa porte ouverte alors qu’elle s’apprêtait à se coucher. L’homme froid et méthodique pleinement focalisé sur son travail ne peut alors contenir une furieuse montée de sève à la vue de sa nuisette, révélant des pulsions qu’on ne lui soupçonnait pas. En “amour” comme pour le reste, il ne perd pas son temps à demander la permission, il prend. Cette scène de viol, non prévue au départ, a été rajoutée à la demande express de James Carreras, lequel trouvait le film trop sage, pas assez sulfureux. En bon professionnel, Peter Cushing a joué le jeu non sans le regretter amèrement au point de s’en excuser auprès de sa partenaire, Veronica Carlson. Sans être d’une importance primordiale pour le bon déroulement du récit, ladite scène apporte une confirmation quant au basculement définitif de Victor Frankenstein du mauvais côté de la balance. S’il n’en reste pas moins homme, il s’affirme comme un type de la pire espèce, violent, misogyne et d’une incroyable prétention.

En revanche, s’il y a bien un qualificatif qu’on ne peut lui accoler, c’est celui de fou. Et c’est en cela que le personnage devient effrayant, bien davantage que ses créatures, toutes plus pathétiques les unes que les autres. Ici, il s’agit du réveil d’un homme dans le corps d’un autre, prolongeant ainsi les expériences du précédent film, à ceci près que deux âmes ne cohabitent plus, l’une chassant l’autre. Le cerveau du docteur Brandt se retrouve donc dans l’enveloppe charnelle du professeur Richter, prison de chair et de sang qui le tient éloigné de son épouse, laquelle ne peut admettre que son mari se cache là-dessous en dépit des preuves tangibles qu’elle reçoit. La tragédie du personnage tient à ce qu’il ne peut approcher sa femme sans lire sur son visage une expression d’horreur qui interdit toute possibilité de retour à la normale. A travers ce drame conjugal se lit toute la cruauté de Victor Frankenstein. Il se fiche éperdument du mal qu’il peut occasionner pourvu qu’il parvienne à ses fins. Sous couvert d’œuvrer pour l’humanité, il ne travaille en fait qu’à sa gloire. Une gloire toute relative qui a fait de son nom – Frankenstein – le vecteur de toutes les diableries et que lui-même se plaît à invoquer afin de terroriser l’assistance. Ce côté monstrueux, il l’assume pleinement lorsqu’il arpente les rues sous couvert d’anonymat, caché sous un masque au faciès vérolé. Beaucoup moins lorsque des individus nient son génie, le ramenant au rang de charlatan. Du génie, il en a pourtant. En l’espace de cinq films, nous avons pu constater l’étendu de ses talents. Sauf qu’à ne vouloir s’imposer aucunes limites, à faire fî d’éventuelles voix dissonantes pour n’écouter que la sienne, il est devenu un véritable génie du mal prompt à discréditer toute une profession. Un comble pour celui qui la porte aux nues, se faisant l’égal – à demi mot – des plus grands génies de notre temps. Le combat qui oppose Victor Frankenstein à sa “créature” prend alors un tour des plus symboliques. Brandt et lui partageaient un même idéal, une même vision, avant que le premier ne se rende compte de la portée de ses découvertes et sombre dans la folie, en une sorte de mécanisme de sécurité de la dernière chance. De nouveau clairvoyant, il tente dans un geste désespéré de corriger ses erreurs en détruisant et le fruit de ses recherches et la seule personne qui pourrait potentiellement en faire usage. Cette vision de la “créature” entraînant son “créateur” au cœur du brasier est une manière de réconcilier les classiques de la Universal et cette relecture plus jusqu’au-boutiste du mythe initié par Mary Shelley. Le baisser de rideau idéal d’une série de films de plus en plus pessimiste et radicale.

Ainsi s’achèvent les années 60 pour Terence Fisher et le baron Frankenstein de la Hammer. Le côté étincelant des débuts laisse place à des ambiances plus maussades propices aux visions macabres telle cette main cadavérique qui s’agite sous l’effet de l’eau s’échappant par le jet continu d’une canalisation éventrée. Le Retour de Frankenstein annonce une fin de cycle. Une manière de boucler la boucle en une tentative de réconcilier les anciens et les modernes. Las, de plus en plus minée par les difficultés financières, la Hammer tentera une ultime résurrection du mythe avec Frankenstein et le monstre de l’Enfer, dernier film d’un Terence Fisher au bout du rouleau.

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