Les Fugitifs – Francis Veber

Les Fugitifs. 1986

Origine : France AOC
Genre : Comédie un peu, Dramatique un peu plus
Réalisation : Francis Veber
Avec : Gérard Depardieu, Pierre Richard, Anaïs Bret, Maurice Barrier…

Après les cinq ans de prison que lui ont valu une dizaine de braquages, Lucas entend bien se ranger et faire la nique au commissaire Duroc qui attend en vautour de lui tomber sur le râble. Las, un fâcheux concours de circonstances fait de lui l’otage de François Pignon, un braqueur novice agissant non par appât du gain mais pour palier à une situation personnelle foncièrement dramatique. De quoi titiller la corde sensible de ce gros dur de Lucas…

La Chèvre, Les Compères et maintenant Les Fugitifs. Ainsi se clôt la trilogie informelle de Francis Veber, qui avec son duo Pierre Richard / Gérard Depardieu aura définitivement su dépasser l’échec du Jouet, son premier film qui ne comptait que sur le seul Pierre Richard. Le duo d’acteurs ne saurait toutefois faire oublier que leur triple alliance, si elle consacra bien la carrière du Francis Veber réalisateur, ne fut qu’une composante d’un tout bien plus vaste. Qu’il soit réalisateur ou scénariste, pour le grand écran ou pour les planches, Veber est avant tout associé à un personnage : François Pignon / François Perrin qui depuis les années 70 n’a jamais cessé ses activités et est apparu sous divers faciès sans toutefois composer une saga en bonne et due forme (seuls les deux Grands blonds forment une saga “officielle”). D’abord incarné au théâtre par Jean Le Poulain, il accéda à la postérité au cinéma avec Pierre Richard, suivi ensuite par Patrick Dewaere, Jacques Brel, Jacques Villeret, Daniel Auteuil, Gad Elmaleh, Patrick Timsit et Patrick Bruel. La comédie à la française populaire par excellence ! Et c’est sans compter sur ses incarnations au théâtre : Dany Boon, Régis Laspalès, Elie Semoun, Gérard Jugnot… Au moment de démarrer la phase Richard / Depardieu, le François se nommait plutôt Perrin que Pignon, mais peu importe puisque le fond reste à chaque fois peu ou prou le même -celui de Coup de tête mis à part- : c’est un homme tout ce qu’il y a de plus commun, foncièrement sympathique, égaré dans d’improbables micmacs qui le conduisent à aligner gaffes et bévues. Ce qui le différencie de cet autre maladroit notoire qu’est l’inspecteur Clouseau : un français incarné par un acteur britannique et qui se montre d’une suffisance rare, assez évocatrice de l’image stéréotypée du français outre-Manche. Quel que soit son interprète, François Pignon reste au contraire très humble et le ressort comique s’en trouve renversé : là où Peter Sellers montre un homme qui a beaucoup de prétentions, peu de compétences et une vaine de cocu, Pierre Richard -le plus emblématique des François- donne vie à un bon bougre contre lequel les circonstances et la poisse s’acharnent. Il y a donc potentiellement un côté beaucoup plus humain, voire une tendance au pathos. Les Fugitifs le démontre plus qu’un peu, puisque si le film part sur des bases comiques attendues, il bifurque petit à petit vers le drame, voire le mélodrame.

Rayon comédie, Veber ne cherche guère à innover. Pierre Richard se livre à ses boulettes habituelles ou subit piteusement les éléments contraires. Basiques, les gags parviennent à faire mouche non par eux-mêmes (on est là dessus bien loin de l’inventivité de Blake Edwards), mais plutôt par leur contextualisation. Ainsi, les défaillances du braquage de banque fonctionnent parce qu’ils se produisent précisément dans un cadre associé au péril et à la tension, généralement à l’initiative de fortes personnalités et non de modestes, François Pignon ne sachant pas se servir d’une arme, et incapables de savoir quoi faire lorsque les choses tournent mal. Et ces gags fonctionnent aussi grâce à Pierre Richard, qui avec son air penaud clôturant chaque bévue sait dépasser le stade du simple guignol pour retomber sur le créneau du quidam avec lequel il est possible de s’identifier. Il bénéficie également du concours de quelques seconds couteaux croisés en cours de route (Jean Benguigui en chef truand, Jean Carmet en vétérinaire sénile, Michel Blanc en médecin rond comme une queue de pelle) ainsi et surtout que de celle d’un acolyte, le rude Lucas joué par Gérard Depardieu, dont la seule présence à ses côtés tient de la poisse (du moins sur le moment) : au milieu d’une foule bigarrée, Pignon a jeté son dévolu sur un criminel endurci à la personnalité affirmée capable de retourner le rapport de force en un clin d’œil. Ce qu’il ne se prive pas de faire. Et le film de s’inscrire alors dans une longue tradition du cinéma français, celle qui joue sur des antagonismes précurseurs du “Buddy Movie” à l’américaine. Du tandem Don Camillo / Peppone à l’alliance du banlieusard et du handicapé d’Intouchables en passant par les classiques du duo De Funès / Bourvil (Le Corniaud et La Grande vadrouille) et par le choc culturel du sudiste Merad chez le ch’timi Boon (Bienvenue chez les Ch’tis), la recette a souvent fait mouche, au moins commercialement. François Perrin / Pignon n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai non plus et il ne fait qu’inscrire sa tradition propre dans une autre, plus large. Et comme souvent dans le cinéma français, cette opposition de style en vient assez tôt à s’orner d’une considération sur l’acceptation et sur l’amitié. Si Les Fugitifs ne réinvente rien niveau humour, c’est par contre à ce niveau-là qu’il se démarque le plus.

Après avoir abordé le film sous cet angle comique convenu, et bien qu’il y replonge sciemment dès qu’il en a l’occasion, Veber ne tarde cependant pas à se pencher sur l’amitié naissante entre Pignon et Lucas. Une amitié qui naît non seulement de l’épreuve, celle qui consiste à échapper au malsain commissaire Duroc, mais surtout de l’attendrissement que ressent petit à petit l’ex taulard pour son ravisseur aux bras cassés et surtout pour Jeanne, la fillette de celui-ci. Chômeur en fin de droits, veuf et menacé de se faire enlever sa petite fille mutique par l’assistance publique, Pignon en a été réduit à ce braquage pour sauver ce qui pouvait encore l’être de sa vie. Et bien qu’il cède à Lucas sur tous les points, se laissant même appeler “Connard” sans broncher et avec un grand sourire, il y a cependant un point sur lequel il lui tient tête : celui de sa fille. De quoi émouvoir l’apprenti repenti et le faire replonger, mais cette fois dans une optique charitable à la Robin des Bois. Le glissement s’effectue progressivement, Lucas refusant de céder, mais sa coquille finit par craquer sous les coups de boutoirs pétris de gentillesse que lui témoignent Pignon (l’amenant à se faire soigner après lui avoir malencontreusement tiré dessus et malgré les insultes à son égard) puis un peu plus tard la silencieuse Jeanne qui, écoutant son père parti risquer sa peau chez un truand, prend soin de lui. Veber verse là dans le drame, voire même le mélodrame le plus chargé en ce qui concerne la touchante fillette qui depuis la mort de sa mère est restée désespérément silencieuse et ne retrouvera la parole que pour signifier son affection pour Lucas. Plus tard encore, elle se laissera dépérir tandis que Vladimir Cosma lancera ses mélancoliques notes de piano sous la mise en scène de son réalisateur qui insiste beaucoup sur la vulnérabilité de l’enfant. S’il vise juste, Veber charge quand même bien la mule. Il s’en sort malgré tout parce qu’il sait habilement contrebalancer avec l’humour, et on peut donc passer outre ses grosses ficelles. Toutefois, on peut lui reprocher qu’à force de montrer Lucas cédant à son humanité -les flics et l’assistance publique étant au passage bien écornés- il éclipse progressivement François Pignon, réduit au seul rôle de gaffeur de service. Alors que Jeanne se remet à parler avec émotion à Lucas, elle n’adresse la parole à son père que pour soutenir les vannes de Lucas (notamment lorsque celui-ci grime son compagnon en femme pour passer les contrôles de police). Un traitement un peu rude pour un personnage qui a eu le courage de se jeter en kamikaze dans la gueule du loup (et Lucas en était un) et qui a aidé Lucas à sortir de la cuirasse du taulard !

Bénéficiant d’un rythme soutenu amené par un scénario qui contraint les personnages à rester toujours en mouvement, Les Fugitifs est par ailleurs construit comme un film d’action. Un film d’action à la française des années 80, certes, mais les pérégrinations des deux compères n’en réservent pas moins leur lot de suspense (le braquage, la fuite, l’intrusion au pensionnat, les contrôles de police), voire d’effets spéciaux (souvent à base d’engins motorisés) qui ne prennent toutefois jamais le pas sur le reste, l’humour et l’émotion. Habilement façonné, peuplé de personnages attachants, cette richesse interne fait du film une petite montagne russe. Elle ne monte pas très haut et souffre de quelques soubresauts, mais tout de même bien suffisamment pour en faire un spectacle attrayant. Toutes les occurrences de François Pignon / Perrin ne seront pas aussi travaillées, tant est grand le piège de tomber dans le symptôme du gag à gogo véhiculé par le personnage.

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