La Revanche de Frankenstein – Terence Fisher

The Revenge of Frankenstein. 1958.

Origine : Royaume-Uni
Genre : Il est toujours vivant !
Réalisation : Terence Fisher
Avec : Peter Cushing, Francis Matthews, Michael Gwynn, Eunice Gayson, John Welsh, Lionel Jeffries.

Le conseil des médecins de la ville de Carlsbrück bruisse de ressentiments à l’égard d’un nouveau venu, le docteur Victor Stein. En l’espace de trois ans, ce dernier s’est construit une fameuse réputation au point de faire de l’ombre à ses confrères. Une situation qui les agace d’autant plus qu’il refuse obstinément de rejoindre leur association. Le conseil finit par désigner trois émissaires afin de le sommer de les rejoindre, sous peine de ne plus pouvoir exercer dans la cité. Victor Stein demeure inflexible et les éconduits. Seulement, parmi eux, le jeune docteur Hans Kleve reconnaît en lui l’illustre, et prétendument mort 3 ans plus tôt, docteur Frankenstein. Plutôt que de le dénoncer aux autorités, il lui fait part de la grande admiration qu’il nourrit pour ses travaux. Flatté, Victor Frankenstein l’invite sans tarder à devenir son nouvel assistant et lui dévoile son dernier projet.

Au moment de lancer la production de Frankenstein s’est échappé en 1957, la démarche des dirigeants de la Hammer pouvait sembler hardie. Frankenstein et La Fiancée de Frankenstein, les deux chefs-d’œuvre signés James Whale, sont encore dans toutes les mémoires et paraissent insurpassables. La force du film de Terence Fisher tient à ce qu’il ne se soit pas contenté d’en être une transposition servile. Sous l’impulsion du scénariste maison Jimmy Sangster, Frankenstein s’est échappé amorce un changement de point de vue décisif. L’attention du réalisateur ne se porte plus tant sur la créature que sur son créateur dont la quête d’excellence au mépris de toute éthique en fait un personnage aussi fascinant que glaçant. Servi par un impeccable Peter Cushing au jeu plus subtil qu’il en a l’air, magnifié par le technicolor et porté par la mise en scène inspirée de Terence Fisher, Frankenstein s’est échappé marque durablement les esprits, au point de constituer le mètre-étalon de la firme. Par la suite, toutes ses nouvelles incursions dans le domaine du fantastique reconduiront les mêmes recettes, à commencer par Le Cauchemar de Dracula l’année suivante. Face à l’engouement suscité par cette relecture du mythe créé par Mary Shelley, la Hammer ne tarde pas à donner son aval pour une suite, laquelle bénéficie du concours des principaux artisans du premier film. La Revanche de Frankenstein assure la continuité en commençant là où se terminait le précédent volet pour ensuite s’abandonner à davantage de radicalité.

De manière judicieuse, l’intrigue de Frankenstein s’est échappé se conjuguait au passé, récit circonstancié par le baron Frankenstein en personne de ses incroyables expérimentations scientifiques aux oreilles d’un prêtre pour le moins épouvanté. Un récit qui pouvait alors avoir valeur de confession de la part d’un homme qui s’était voulu l’égal de dieu et dont l’échec patent lui aurait remis les idées en place. Or Victor Frankenstein n’est pas Henry. La repentance ne fait pas partie de son vocabulaire et il ne se pose même pas la question de savoir si l’échec de sa création résulte d’une forme de colère divine à l’encontre de l’impudent apprenti sorcier. Il est un pur homme de science qui ne s’embarrasse pas de considérations théologiques. Pour lui, la science prime sur tout le reste et tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins. La manière dont il échappe à l’échafaud est révélatrice de son jusqu’au-boutisme. Convaincu du bien fondé de ses recherches et de leur importance, il n’hésite pas à sacrifier un homme d’église à sa place, ne ressentant aucune culpabilité pour les crimes commis par sa créature. Par ailleurs, il ne supporte pas qu’on qualifie d’échec sa précédente tentative de créer un homme de toutes pièces. Convaincu de sa réussite, et donc de son génie, il rejette la faute des errements de la précédente créature à un malencontreux incident qui ne peut lui être imputable. Le baron a la rancune tenace mais il s’efforce de cacher ses noirs desseins derrière une philanthropie de façade. A côté des consultations à son cabinet où se presse tout le gratin de la ville, il se rend régulièrement dans un hôpital public où il s’occupe des indigents. Une manière habile de s’offrir une image publique de bon samaritain à peu de frais alors qu’en réalité, il se sert de ces patients comme matière première à sa création, coupant là un bras, ici une jambe, sans que le diagnostic conduisant à l’amputation brille par son évidence. Cet odieux stratagème en dit long sur le mépris de classe qui l’anime. A ses yeux, les miséreux ne sont bons qu’à être exploités, quitte à leur promettre la lune ou, dans le cas de Karl, à lui promettre un corps parfait afin de le venger des difformités dont la nature l’a affublé. Bien qu’aristocrate lui-même, Victor Frankenstein ne porte pas pour autant les gens de la haute société en haute estime. Et il ne se prive pas de le leur montrer, à l’image de ses refus successifs pour intégrer le conseil des médecins. Cependant, les aristocrates lui sont nécessaires pour donner du poids à sa réussite. En un sens, c’est pour les époustoufler qu’il s’adonne avec tant d’énergie à ses expériences. Car au-delà des prouesses scientifiques qu’il réalise (il réussit la greffe d’un cerveau vivant, il sait parfaitement modeler le duplicata d’un visage à partir des morceaux de peau d’autres faciès), Frankenstein n’aime rien moins que susciter l’admiration. Convaincu de son génie, il ne peut se contenter de lui donner libre cours dans l’anonymat d’un laboratoire clandestin. Il faut que celui-ci éclate aux yeux du monde et que tous puisse l’admirer.

En trois ans, Victor Frankenstein s’est néanmoins assagi. Le tempétueux scientifique laisse place à un homme plus réfléchi et méticuleux. Il ne veut rien laisser au hasard, et certainement pas dévoiler sa créature trop tôt. En ce sens, la revanche du titre ne prend pas la tournure attendue. Toute suite qu’il soit, le film ne cherche pas la surenchère facile, préférant creuser plus avant la psyché du baron. Un personnage persuadé d’œuvrer pour le bien de l’humanité alors qu’il est par ailleurs totalement dépourvu de ce sentiment. Par rapport à son modèle, La Revanche de Frankenstein peut donner l’impression de surplace, épousant peu ou proue la même structure. Or c’est pour mieux mettre en lumière la thématique de l’enfermement qui affleure. Victor Frankenstein est pris au piège de son ambition et de sa vanité, condamné à poursuivre inlassablement ses recherches de l’être parfait. Il ne peut plus se satisfaire de la vie d’un simple médecin, de soigner les petits bobos de ses contemporains. Il rêve plus grand. Il se rêve plus grand. Or, quoi qu’il fasse, ses expérimentations seront toujours vues à l’aune de ses premiers échecs, le nom de Frankenstein étant depuis lors synonyme d’infâmie. Au-delà de la nouvelle identité qu’il arbore pour pouvoir à nouveau frayer avec la société, le docteur s’amuse de la longue lignée des Frankenstein lorsque Hans Kleve le confond pour expliquer que cette famille ne peut se résumer à un seul être, puis devant le conseil des médecins, il louvoie, prétextant d’un nom prétenduement trés usité en Europe centrale. En somme, il est prisonnier de sa mauvaise réputation. Le plan final vient accréditer sa grande réussite tout en le maintenant dans son statut d’être monstrueux, mais de manière plus frontale cette fois-ci en un joli pied de nez plutôt gonflé. Terence Fisher n’en oublie pas pour autant la créature sur laquelle repose la dimension dramatique du film. Il s’agit cette fois-ci d’un pauvre hère qui a en quelque sorte vendu son âme au diable dès lors qu’il a accepté de passer un marché avec le baron. Un homme bossu et défiguré qui ne veut plus être vu comme un monstre et qui, une fois l’opération réussie, se rend compte qu’il sera toujours vu comme une bête de foire, même si pour d’autres raisons. Bien qu’il tente d’échapper à sa condition, le récit le condamne à recouvrer progressivement sa difformité suite aux coups donnés par un concierge aviné. Personnage pathétique, Karl ne trouve un bref salut que le temps de sa rencontre avec Margaret, seule belle âme du film et sur laquelle le récit ne s’attarde pas. Il n’y a guère de place pour la bonté et lorsque celle-ci apparaît, elle ne fait que rendre encore plus douloureux et tragique le parcours de Karl, le renvoyant lui aussi à sa vanité.

Sous l’impulsion de Terence Fisher et du scénariste Jimmy Sangster,  La Revanche de Frankenstein s’affranchit des limites d’une suite entreprise dans la précipitation pour aboutir à un film d’une noirceur insondable à la violence plus psychologique que physique. Dans le rôle qui a fait sa gloire, Peter Cushing se met au diapason, exerçant un fort pouvoir d’attraction – répulsion au service d’un personnage moralement indéfendable. Bousculé, le public n’a pas suivi, ce qui obligera la Hammer à revoir sa copie à l’occasion de L’Empreinte de Frankenstein réalisé par Freddie Francis en 1964 avant que Terence Fisher ne renoue durablement avec le baron à partie de Frankenstein créa la femme en 1967.

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