La Femme guêpe – Roger Corman

The Wasp Woman. 1959.

Origine : États-Unis
Genre : Femina Vespidae
Réalisation : Roger Corman
Avec : Susan Cabot, Anthony Eisley, Barboura Morris, Michael Mark…

On parle souvent du flair de Roger Corman lorsqu’il s’agit de dénicher de nouveaux talents. On parle également souvent de la “méthode Corman”, procédé exigeant et formateur consistant (pour simplifier) à optimiser toutes les ressources disponibles, quand bien même celles-ci s’avèrent minimes. Mais on parle un peu moins souvent de la capacité de Corman à assimiler très rapidement les rouages de l’industrie cinématographique, et à se lancer en permanence dans de nouvelles aventures aptes à satisfaire ses ambitions artistiques et commerciales. En 20 ans, il est ainsi passé du service “courrier” de la 20th Century Fox à la fondation de sa New World Pictures… Dans ce laps de temps, il aura franchi plusieurs paliers : premier script rédigé en 1954 (Highway Dragnet), première production la même année (Monster From the Ocean Floor), première réalisation en 1955 (Cinq fusils à l’ouest)… Au cours des années suivantes, extrêmement productives, Corman put se roder et accumuler un petit pécule qui lui permit ainsi de financer lui-même tout ou partie de ses propres films, plutôt que de rester tributaire d’un studio, généralement l’American International Pictures. C’est ainsi qu’est né la compagnie Filmgroup, ancêtre de la New World, avec laquelle Corman -associé à son frère Gene- expérimenta en contrôlant à la fois la production et la distribution de ses films. L’entreprise relevait cela dit du banc d’essai en préparation de choses plus sérieuses. Les films les plus ambitieux restaient conçus avec l’aide de studios plus solides, tandis que ceux de Filmgroup étaient avant tout des produits “fauchés” facilement rentables. Les bénéfices engrangés par un film permettaient ainsi de financer le  suivant jusqu’à ce qu’en bout de course suffisamment d’argent ait été amassé pour créer la New World. D’où le fait que la plupart des œuvres estampillées Filmgroup soient désormais tombées dans le domaine public (cela inclut par exemple La Petite boutique des horreurs, The Terror ou le Dementia 13 de Coppola). Ce fut malgré tout une étape importante dans la carrière de Corman, lancée en 1959 par cette Femme guêpe. Un ballon d’essai dont l’ambition, il faut bien l’admettre, est avant tout pécuniaire.

La compagnie de cosmétiques Starlin semble en chute inexorable. Rude mais lucide, l’équipe commerciale en attribue la faute à la patronne, Janice, qui continue à associer la marque à sa propre image sans se rendre compte que, les années passant, elle n’est plus la beauté qu’elle était il y a 20 ans. Le constat fait mal à la pauvre femme, qui tombe alors sur l’offre de service d’un certain docteur Zinthrop, qui prétend avoir découvert la fontaine de jouvence dans l’hydroxychl les enzymes de guêpe. Suite à une éloquente démonstration sur des cochons d’Inde, Janice est convaincue. Elle attribue donc à Zinthrop les moyens de ses ambitions et lui fournit un laboratoire pour ses expérimentations tenues secrètes, y compris aux pontes de l’entreprise. Tant et si bien que ceux-ci en viennent à considérer le scientifique comme un charlatan et essaient de percer ce qu’il trame derrière la porte de son labo. Ils ne tarderont pas à le voir : Janice va vite retrouver sa splendeur d’antan ! Mais pas encore assez prestement à son goût… Entre son empressement et le manque de recul de son rebouteux, tout cela commence à devenir périlleux.


A l’origine de ce qui a été pensé pour constituer un double programme avec la seconde production Filmgroup, Beast from Haunted Cave (réalisé par Monte Hellman et produit par Gene Corman) se trouve la mode du moment pour les cosmétiques à base de gelée d’abeilles. En constatant cet engouement, remplaçant au passage les abeilles par les guêpes, foncièrement moins sympathiques, et en considérant le succès l’année précédente de La Mouche noire de Kurt Neumann, Corman passe commande auprès de Leo Gordon, l’un de ses scénaristes maison. Avec un budget de 50 000 dollars (dix fois moins que La Mouche noire) et un tournage de moins de deux semaines avec un casting d’habitués (Susan Cabot, Barboura Morris, Frank Wolff), La Femme guêpe s’inscrit donc au rayon des séries B les moins ambitieuses de Corman, artistiquement parlant. Un film passe-partout, qui à vrai dire ne prend même pas la peine de risquer le ridicule, la créature tant attendue -rustique sans être risible- ne débarquant qu’au cours des dernières scènes d’un film qui dépasse péniblement les 70 minutes (au point que Jack Hill tournera 20 minutes supplémentaires lorsque le film fut diffusé à la télévision quelques années plus tard). Puisqu’il n’avait ni les moyens ni le temps d’être un véritable film de monstre en bonne et due forme, La Femme guêpe n’est au final composé que de subterfuges lui permettant de ne pas avoir à entrer trop tôt dans le vif du sujet sur lequel il s’est vendu. Ce qui en fait donc une piètre œuvre de science-fiction…


Mais pour autant, ce n’est pas un mauvais film. Car en prenant un peu de recul vis à vis d’un titre comme “La Femme guêpe” et de l’affiche qui l’accompagne, les subterfuges en question ne forment rien d’autre que le véritable sujet du film, lequel passe alors pour une sorte de satire tragico-comique. Cela tient en grande partie à la personnalité de son héroïne, cette patronne que la beauté avait porté au firmament et que l’âge fait dégringoler d’autant plus violemment que les collaborateurs de ladite patronne en sont conscients et l’expriment ouvertement en pleine réunion. Cela entraîne des tourments psychologiques qui se solderont par cette transformation en guêpe qui n’est en fait qu’anecdotique, car conçue pour vendre le film. Le traumatisme d’une femme qui n’a toujours vécu que par sa beauté et celui d’une patronne discréditée sans qu’elle n’y puisse rien, voilà ce qui se trouve au cœur du film. En cela, celui-ci ressemble bien plus à Sorority Girl et à son héroïne dissimulant son mal-être de jeune femme perturbée derrière un voile de méchanceté qu’à L’Attaque des crabes géants. D’ailleurs, dans Sorority Girl comme dans La Femme guêpe, l’héroïne est incarnée par une Susan Cabot dont la vie privée fait écho aux personnages qu’elle interprète. Elle joue ici son dernier rôle, avant d’être engloutie par ses propres démons. Il y a donc bien une certaine profondeur dramatique méritant d’être mise en avant, quand bien même elle est cachée derrière l’argument de la femme-guêpe servant à ameuter le chaland…


Tout en peignant le fin portrait de Janice Starling et en appelant à la compassion, Corman lui porte aussi un regard satirique qui contribue à faire d’elle une figure pathétique. Si l’on peut comprendre ses tourments, on ne peut également s’empêcher de déceler un certain narcissisme confinant à l’absurde… Plutôt que d’agir en personne sensée et en acceptant la situation, la patronne préfère s’accrocher et se fourrer dans les pattes de cet obscur Dr. Zinthrop auquel elle attribue tous les pouvoirs dans le plus grand secret. Vieillard lunaire à l’accent d’Europe orientale, Zinthrop est certes sympathique. Mais il n’en reste pas moins un savant fou enfermé au milieu de ses éprouvettes, complètement à l’opposé de l’image naturelle que cherche à se donner Janice Starling. Laquelle se place sciemment en fâcheuse posture, se rendant dépendante des concoctions du bon docteur tout en paradant auprès de ses collègues pour leur en mettre plein la vue avec son rajeunissement illusoire. Lesquels collègues, s’ils admettent le succès apparent du travail de Zinthrop, jettent à leur patronne un regard pour le moins suspicieux dépassant la simple apparence. Et pour le coup, Janice écorne encore davantage son image puisque le désespoir l’a poussée à s’offrir en véritable singe de laboratoire. La compassion s’en accroit d’autant : plus Janice semble euphorique, plus elle semble avoir perdu la raison. D’autant qu’un évènement malencontreux mettra hors course le Dr. Zinthrop et sa potion miracle, l’euphorie cédant alors la place à la panique, trahissant ainsi ce qui pourrait s’apparenter à une addiction. Le fait qu’elle termine en “femme guêpe” criminelle peut donc également se lire par ce biais.

La première production de Filmgroup tape donc un peu à côté de son sujet “monstrueux”. En revanche, les propos qu’elle porte et le ton employé pour les véhiculer font mouche. Ils démontrent en tout cas que Corman, s’il n’était plus guère motivé pour la science-fiction à l’ancienne, amorçait la deuxième phase de sa carrière, marqué par un cinéma plus mordant et par une volonté d’être autre chose qu’un simple pourvoyeur de pellicule au kilomètre.

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