Joyeuses Pâques – Georges Lautner

Joyeuses Pâques. 1984.

Origine : France
Genre : Comédie boulevardière
Réalisation : Georges Lautner
Avec : Jean-Paul Belmondo, Sophie Marceau, Marie Laforêt, Michel Beaune, Rosy Varte, Gérard Hernandez.

Stéphane Margelle partage sa vie avec Sophie depuis maintenant 10 ans. Ils sont mariés, n’ont pas d’enfant et vivent dans l’opulence. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes sauf que Stéphane est un coureur de jupons. Pour éviter de se faire pincer par son épouse (“Si tu me trompes, je te quitte !” lui répète t-elle à l’envi), il redouble de subterfuges pour s’adonner à son pêché mignon en toute quiétude. Lors du week-end pascal, alors qu’il vient de déposer madame à l’aéroport, Stéphane s’entiche de la jeune Julie. Peu sensible à ses avances, elle lui donne du fil à retordre. A tel point qu’il accepte de déroger à ses principes en la conviant chez lui. Mal lui en prend. Une grève du personnel de bord aérien contraint son épouse à ajourner son voyage et à rentrer à la maison. A peine le seuil franchi, elle tombe nez-à-nez avec Julie que Stéphane s’empresse de présenter comme sa fille. Mis sous pression par les multiples interrogations de son épouse, il s’enferre dans ses mensonges avec la complicité amusée de Julie.

A mesure que le comédien Jean-Paul Belmondo devient Bebel, on peut grosso-modo dater le début de cette évolution à la sortie de Peur sur la ville en 1975, son jeu tend à se théâtraliser. A défaut de brûler les planches à nouveau (il n’y reviendra qu’en 1987 en jouant Kean mis en scène par Robert Hossein près de 30 ans après sa précédente pièce), il reprend pour le grand écran un personnage popularisé au théâtre par Jean Poiret – lequel en est également l’auteur – et se l’approprie comme s’il avait été écrit pour lui. Il faut dire qu’en ces années 80, Jean-Paul Belmondo ne prend guère de risque, se laissant aller à un certain confort. Son vieil ami du Conservatoire Michel Beaune participe à l’aventure (en tout, les deux hommes auront partagé l’affiche à 11 reprises) et il retrouve également Marie Laforêt après Flic ou voyou et Les Morfalous, ainsi que Georges Lautner sous la direction duquel il a déjà tourné dans Flic ou voyou, Le Guignolo et Le Professionnel. Joyeuses Pâques s’ouvre d’ailleurs par des scènes qu’on croirait tout droit issues du Guignolo avec un Belmondo qui détruit – pour le plaisir – un poste douanier à bord d’un bateau offshore ou qui s’accroche à une échelle de cordes suspendue à un hélicoptère. Des cascades qui apparaissent comme de simples caprices de la star tant elles s’avèrent totalement déconnectées du cœur de l’intrigue mais que Belmondo adore tourner. Et puis ça plaît au public ! Et comme le comédien se dévoue corps et âme pour son public, il les multiplie. Cela présente l’avantage d’agrémenter les bandes-annonces et de fournir de belles images de tournage pour illustrer le générique de fin, à la manière de Jackie Chan, autre fervent admirateur de la star hexagonale. Georges Lautner et Jean-Paul Belmondo mettent donc toutes les chances de leurs côtés pour attirer le maximum de spectateurs. Et le choix de Sophie Marceau, nouvelle égérie du cinéma français depuis La Boum, pour épauler la star participe de cette envie. Joyeuses Pâques cherche à brasser large, ce qui ne va pas sans quelques ajustements.

La pièce dont est tiré Joyeuses Pâques relève du théâtre de Boulevard. Par essence, ce sobriquet désigne le théâtre de la bourgeoisie et en suit parfaitement l’évolution depuis sa naissance au 18e siècle pendant la Révolution jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Par la suite, il subit une forme de vulgarisation qui va de pair avec des impératifs de rentabilité immédiate. Il s’agit donc d’un théâtre conformiste et quelque peu étriqué du fait d’un cahier des charges très strict. En somme, le Boulevard traite de sujets légers histoire de ne fâcher personne. Tout au plus, en pleine mitterrandie naissante, Jean Poiret se plaît-il à brocarder les socialistes et leurs faveurs pour le bas peuple à travers le personnage de Rousseau, représentant du ministre de la culture et dont les subsides sont convoités par Stéphane en vue d’un projet immobilier d’envergure. Ledit Rousseau qui fustige les goûts de luxe de Margelle (une somptueuse villa dans l’arrière-pays niçois décorée de peintures de maîtres et richement meublée, du caviar servi à l’apéritif) pour mieux s’emporter lorsqu’on menace de froisser son beau costume au tissu de grande qualité. Par un tour de passe-passe scénaristique, il se mue in fine en antagoniste de Stéphane, lequel en oublie soudain ses projets immobiliers pour s’abandonner à une puérile crise de jalousie car le politique a eu l’outrecuidance de convier Julie à sa conférence. Au passage, Jean-Paul Belmondo s’offre une nouvelle séquence riche en cascades – automobiles, cette fois-ci – rattachée au forceps à l’intrigue principale, laquelle avait déjà trouvé sa conclusion la scène précédente. C’est que le film a vite fait de tourner en rond avec comme seul moteur cette crise de la cinquantaine qui ronge Stéphane. Compte tenu de sa folle activité et la ruse déployée pour assouvir ses bas instincts, la probabilité d’un réveil de son démon de midi cède vite devant l’évidence : le bougre souffre de priapisme. Où qu’il soit, il lui faut tirer son coup, et avec de jeunes femmes de préférence. Le récit se voulant exclusivement humoristique, toute la partie séduction passe à l’as au profit de ses diverses manigances pour déjouer la vigilance – toute relative – de son épouse. Tous ses efforts, et donc ceux du réalisateur avec lui, se concentrent sur ce point. L’approche change au moment de sa rencontre avec Julie. A cela, deux raisons. Il convient dans ce cas précis de s’attarder sur les techniques de drague du quinquagénaire, lesquelles se heurtent à un mur d’indifférence. Tout du moins en ce qui concerne la bagatelle. Fraîchement mise de côté par son amant, lequel a préféré revenir dans le giron de sa femme, Julie jure ses grands dieux qu’elle fera souffrir en représailles le prochain homme à s’intéresser à elle. Elle s’amuse donc volontiers du bagout épuisant de Stéphane et joue le jeu a minima, histoire de le faire marner. Et puis l’âge de Sophie Marceau entre aussi en ligne de compte. Alors âgée de 18 ans, elle peut se permettre davantage de libertés qu’à l’époque où elle incarnait Vic. Cependant, si Georges Lautner ne se prive pas pour la dévoiler seins nus, il demeure très prude lorsqu’il s’agit d’aborder un éventuel rapport sexuel entre Stéphane et elle. En dépit de ses efforts, Stéphane n’obtiendra rien de mieux qu’un baiser. Cela répond à une certaine logique narrative – l’accumulation de mensonges dans lequel il s’empêtre a vocation à lui servir de leçon – et aussi au besoin de ne pas écorner l’image de la star par une relation faussement incestueuse qui pourrait prêter le flanc aux critiques. N’est pas Johnny Halliday qui veut.

Parfaitement inoffensif, Joyeuses Pâques ne peut guère compter sur le triangle amoureux de rigueur pour doper l’intrigue. Les mensonges de Stéphane sont tellement énormes que Sophie ne peut douter une seconde de sa culpabilité. Pour le spectateur, la révélation (presque) finale n’en est pas une et il doit donc tirer son plaisir de la propension du personnage principal à se mettre tout seul dans la mouise. Du pain bénit pour Jean-Paul Belmondo qui ne ménage pas sa peine dans l’illustration de la mauvaise foi faite homme. Il occupe bien évidemment tout l’espace et ses partenaires éprouvent les pires difficultés à se faire une place au soleil. Marie Laforêt se tient volontairement en retrait, surjouant les bécasses pour mieux mener le jeu. Plus étonnant, l’extrême discrétion, laquelle confine à l’effacement, du personnage de Sophie Marceau. Alors qu’elle prétendait vouloir faire payer le prochain homme qu’elle rencontrerait pour panser les plaies de son cœur blessé, elle se révèle plutôt bienveillante alors que Stéphane constituait la cible idéale. C’est comme si elle se complaisait dans son statut de jeune première, observant avec gourmandise son glorieux aîné sans jamais chercher à lui tenir la dragée haute. C’est le jeu de ce type de théâtre, se moquer de la bassesse masculine tout en reléguant au second plan les personnages féminins. Car derrière cette mécanique comique un brin stérile, jamais le film ne questionne les fondements du couple Margelle. Nous sommes bien en peine pour comprendre pourquoi Sophie s’attache tant à son grand benêt de mari au point de ne jamais envisager de mettre sa menace liminaire à exécution. Finalement, le film aurait gagné en fraîcheur si les rôles avait été inversés tant la riche oisive délaissée pouvait aussi prétendre à s’encanailler. Seulement pour cela, il aurait fallu davantage se creuser les méninges que de dupliquer à l’infini une formule certes gagnante mais tout de même un brin redondante.

A l’image de Stéphane Margelle, Jean-Paul Belmondo s’est embourgeoisé. Même sa gouaille ne suffit plus à nous rendre son personnage sympathique tant celle-ci traduit une certaine condescendance vis à vis des petites gens. En dépit des efforts du comédien, le film se traîne et quelques bonnes répliques de ci de là (“Vous voyez bien que c’est le patronat qui refuse le dialogue !” lâche le représentant du ministre de la culture, exaspéré du retard de Stéphane Margelle) ne lui permettent pas de gagner durablement nos faveurs. Certes, Jean-Paul Belmondo s’amuse toujours mais à ce stade de sa carrière, il amuse beaucoup moins.

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