Teenage Doll – Roger Corman

Teenage Doll. 1957

Origine : Etats-Unis
Genre : Drame d’exploitation
Réalisation : Roger Corman
Avec : June Kenney, Fay Spain, John Brinkley, Richard Devon…

Il n’y a pas que de la science-fiction et de l’épouvante dans les drive-ins ! Il peut y avoir n’importe quoi, pourvu que ça attire les ados et jeunes adultes. Mais bon, il se trouve que le drame pesant et excessivement profond n’est pas ce qui rameute le plus les foules. Alors quand film dramatique il y a, il se doit de s’adresser aux jeunes dans sa forme comme dans son fond. Et en ces années 50, qui était mieux placé que Roger Corman pour répondre à ce genre de commande venue de propriétaires de drive-ins désireux de se lancer dans la production ? C’est ainsi que Swamp Women et Teenage Doll furent les deux premiers films des frères Woolner, qui se feraient surtout remarquer la décennie suivante en finançant plusieurs films italiens dont deux Mario Bava (Hercule contre les vampires, Six femmes pour l’assassin) et deux Antonio Margheriti (Danse Macabre, Opération Goldman). Encore par la suite, Lawrence, l’un des deux frères, aidera Corman à monter la New World pour laquelle il sera brièvement chargé des ventes et de la distribution avant de fonder sa propre compagnie. Mais tout cela était encore à venir au moment de Teenage Doll, dont le titre annonce clairement la couleur : “Teenage” pour appâter l’adolescent comme le faisaient déjà Teenage Werewolf et Teenage Frankenstein et “Doll” pour se raccrocher au sulfureux Baby Doll de Elia Kazan et Tennessee Williams, avec sa sexualisation très polémique du personnage campé par Carroll Baker. Bien qu’il ne tombe pourtant pas dans ce dernier style, puisqu’il s’agit d’un film de gangs -autre sous-genre à la mode- Teenage Doll sera à son échelle lui aussi décrié, avec des critiques n’y voyant qu’obscénité. Il est vrai que le premier jet du scénario avait été repoussé préalablement par les censeurs (Chuck Griffith y plaçait des armes blanches dans les mains des protagonistes partis pour une vendetta – quel scandale !), mais la version retravaillée qui a fini par être tournée n’a pourtant pas de quoi émouvoir. A moins que ce ne soit tout simplement parce que le sujet de la délinquance juvénile féminine était tabou ? Ce qui expliquerait aussi la très alarmiste voix-off d’ouverture glosant sur ce grave problème de société à traiter d’urgence par des autorités compétentes.

Le cadavre d’une jeune femme gît au bas d’un escalier. Arrivées sur les lieux bien avant la police, Helen et les autres filles du gang des “Veuves noires” reconnaissent Nan, une des leurs. Et elles sont certaines de l’identité du meurtrier : ce ne peut qu’être Barbara Bonney, qui était en bisbille avec la défunte. Les Veuves noires préparent leur vengeance pendant que Barbara vit dans le remord et l’angoisse, finissant par quitter la maison familiale pour trouver refuge auprès de Eddie Rand, le chef de gang dont elle s’est éprise -c’était même là le sujet de sa discorde avec Nan-. Eddie qui se trouve être le leader du gang des Vandales, dont la branche féminine (les Vandalettes…) est l’ennemi juré des Veuves noires, elles-mêmes accoquinées au gang masculin des Tarentules.

Question violence et film de gangs, Teenage Doll ne pousse pas le bouchon bien loin. Quelques séances d’intimidation, des menaces, un jargon de loubards années 50 et une bagarre générale se concluant par l’arrivée de la police venue embarquer sans distinction tous les fauteurs de troubles ainsi que les individus liés au meurtre (ou à l’accident, n’extrapolons pas l’enquête en cours car nous sommes face à des policiers plutôt longs à la détente… du moins lorsqu’ils disposent encore d’une détente, puisque l’un d’entre eux s’est fait piquer son flingue par sa fille, membre des Veuves noires). C’est tout. Même lorsqu’il plonge dans le club privé de l’un de ces gangs, Corman ne cherche pas à miser sur le côté “rebelle” ou “rock’n’roll” comme on aurait pu l’attendre de la part du réalisateur de Rock All Night et de Carnival Rock. Pas plus qu’il n’attribue le moindre principe ou même la moindre caractérisation propre à chaque gang. Si ce n’était pour leurs blousons, ils seraient interchangeables. Et à part se chercher noise avec plus ou moins d’intensité, ils ne se livrent au cours du film à rien de répréhensible, et nous ne savons même pas quelles sont leurs activités criminelles en dehors de l’affaire “Nan / Barbara”, qui en soit n’est même pas imputable aux gangs en eux-mêmes. C’est que plutôt qu’au réalisateur d’exploitation, nous avons ici affaire à l’auteur de Sorority Girl, ce pur drame adolescent en milieu féminin qui plongeait la pauvre June Kenney dans les tourments d’une grossesse non souhaitée et qu’une odieuse camarade (Susan Cabot) menaçait de révéler au grand jour. Point de Susan Cabot dans Teenage Doll (son équivalent serait éventuellement Fay Spain, patronne des Veuves noires) mais par contre nous avons bien la même June Kenney dans un rôle très similaire, celui d’une jeune femme au bord de l’implosion, coupable d’une faute commise malgré elle et persécutée par des camarades malintentionnées.

Plus que sur les gangs, c’est bel et bien sur les individualités que se penche Corman, essayant ainsi de deviner les raisons qui ont fait que ces jeunes filles aient intégré un milieu qu’il aurait gagné à développer davantage -mais encore aurait-il fallu qu’on lui laisse dépasser l’heure et dix minutes standard pour ces films de drive-ins-. Et au premier chef, il s’attarde sur son héroïne qui, contrairement aux autres, est issue d’un milieu aisé, suit des études et est encadrée par un père à cheval sur l’éducation. Dans le cas de Barbara, cette pression qu’on lui impose sur tous les plans -et dont sa mère compatissante a également été victime, discussions dans le dos du paternel à l’appui- est même justement la raison pour laquelle elle est allée s’encanailler dans les bras du “mauvais garçon” à la tête des Vandales. Avec les yeux de l’innocente donzelle confinée dans un cocon privilégié, elle a gobé tout cru les discours sur le grand amour que le malandrin Eddie sert à toutes les sauces auprès des nénettes qu’il convoite (et dont Nan était également). Et là voilà donc qui tombe de haut : coupable intentionnellement d’un homicide, poursuivie par de rudes ennemies voulant lui faire la peau, bien trop effrayée par son père pour s’en ouvrir en famille, raillée par les Vandales et par leur chef qui ne la protège que pour la perspective de se frotter aux Tarentules et aux Veuves noires, rudoyée par le loubard chargé de sa surveillance pendant le combat, recherchée par la police, on peut raisonnablement dire qu’elle passe une nuit délicate. Non sans un certain excès, Corman s’adresse à travers elle à une frange plutôt bourgeoise du public, l’alertant des dangers qui guettent les envies d’encanaillement mais également en évoquant (et pour le coup on retrouve là son côté progressiste) la chape de plomb que peut constituer l’éducation en milieu aisé dans la société des années 50.

Mais à vrai dire, Barbara n’est pas vraiment un personnage représentatif de l’ensemble. Là encore, bien que narrativement le film en pâtisse, Corman se paye le luxe d’arrêter son intrigue pendant une bonne vingtaine de minutes, le temps de suivre chaque Veuve noire retournant à la maison pour y dégoter de l’argent devant servir à corrompre Eddie pour qu’il leur livre Barbara. Officieusement, le stratagème lui permet de mettre le doigt sur les raisons qui ont fait d’elles des délinquantes. Et le réalisateur d’illustrer quelques situations personnelles difficiles, cette fois dans un milieu bien plus populaire. En vrac, nous avons donc Helen qui, en l’absence de leurs parents, se retrouve à assumer la charge de sa sœur en bas âge tout en entretenant le logement. Démissionnaire pour des raisons passées sous silence mais qu’on peut imaginer sans trop de mal (le refus d’une situation qu’elle n’a pas choisie et qu’elle n’aurait pas à assumer normalement), elle n’accomplit aucune des deux tâches et ne fait même plus semblant, laissant la fillette crasseuse, mal nourrie et esseulée dans leur taudis. Ensuite nous avons cette autre Veuve noire, qui de son côté connait les problèmes de l’intégration : issue d’une famille hispanique trimant pour gagner son pain, elle refuse la voie qui lui est destinée, c’est à dire se soumettre aux volontés de la clientèle afin de gagner en légitimité sociale (l’ombre du racisme plane), mais en y sacrifiant au passage sa vie de jeune femme. Suivante : telle autre vit dans une famille désunie, où la mère travaille de nuit pour apporter de quoi vivre tandis que le père la trompe allégrement et dilapide l’argent au détriment de la famille. Suivante et dernière : la cadette d’une famille refuse la philosophie de sa grande sœur, qui est de se sortir de la pauvreté par le travail… Travail qui va mener ce soir ladite grande sœur au restaurant où elle est invitée par son patron, puis ensuite éventuellement pour un verre (et bien sûr ce qui viendrait naturellement derrière et dont la morale du code Hayes réprouverait l’évocation).
Toutes ces tranches de vie illustrent grossièrement mais rudement -notamment l’épisode avec la fillette- les dysfonctionnements d’une société qui pousse elle-même les jeunes à glisser sur la mauvaise pente, comme l’ont parfois fait leurs parents avant eux. Toutes les “Veuves noires” ont au moins ce point en commun, ce qui les pousse à la solidarité et, par pessimisme autant que par contestation, à suivre la voie du crime. Cela leur permet également de se sentir réévaluées et d’occuper une place sociale où elles sont craintes. D’où également leur acharnement sur Barbara, jeune fille de bonne famille perçue à ce titre comme un symbole et qui s’est malencontreusement placée dans leurs griffes.

Un peu foutraque dans sa structure mais intelligent dans son constat, Teenage Doll aurait mérité de durer plus longtemps. Cela lui aurait permis de procéder à une analyse plus fine de son sujet. Mais les films de drive-ins n’ont pas cette vocation, et le mérite de Corman est d’avoir essayé de tenir un discours social non seulement en dehors des salles “arts et essais” (si toutefois ce concept existait à l’époque) mais également au cœur même des lieux de rassemblements d’une jeunesse qui peut se sentir concernée, ou bien prendre cela à la légère -mais auquel cas la déception face au peu d’action est à redouter. Notons que le film pourrait aussi bien faire office de militantisme politique, puisqu’en se concentrant sur les causes de la délinquance juvénile Corman livre son idée sur la façon dont le phénomène peut être combattu : agir socialement à la racine. S’il ne s’était concentré que sur les exactions des gangs, la réponse apportée aux alertes de la voix-off d’ouverture aurait revêtu un sens bien plus sécuritaire.

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