Cinéma Documentaire

I am Nancy – Arlene Marechal

Ecrit par Loïc Blavier

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I am Nancy. 2011.
Origine : Etats-Unis
Genre : Documentaire sur le retour
Réalisation : Arlene Marechal
Avec : Heather Langenkamp, Robert Englund, Wes Craven, Jessica Craven…

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Après avoir disparue des radars pendant plusieurs années durant lesquelles sa carrière d’actrice volait bien bas, Heather Langenkamp semble bel et bien décidée à se rappeler aux bons souvenirs des amateurs de Freddy, que ce soit en rapport avec la saga d’Elm Street (seul prestige de sa filmographie d’actrice) ou autrement. Ce come-back confidentiel semble s’être amorcé doucement suite à sa participation à L’Armée des morts de Zack Snyder auprès de son mari, spécialisé dans les effets de maquillages. Depuis lors, Langenkamp vient lui apporter son aide de temps à autres. Devant la caméra, bien qu’elle tienne un petit rôle dans Star Trek: Into Darkness (pour lequel elle contribua également aux maquillages), ses apparitions dénotent une certaine volonté de poursuivre la démarche de Wes Craven pour Freddy sort de la nuit. A savoir l’identification de l’actrice à ce seul rôle de Nancy Thompson, principale adversaire de Freddy dans Les Griffes de la nuit et Les Griffes du cauchemar. C’est ainsi qu’elle apparaît dans un documentaire sur les difficultés professionnelles d’un jeune cinéaste ou qu’elle tourne en compagnie de scream-queens plus ou moins réputées (Barbara Steele, P.J. Soles d’Halloween, Adrienne King de Vendredi 13, Camille Keaton de I spit on your grave) dans le roublard The Butterfly Room qui m’a tout l’air de ne jouer que sur son casting comprenant également des personnalités telles que Joe Dante et Ray Wise. Mais la plupart de ses apparitions sont directement en lien avec Freddy Krueger, à l’occasion de documentaires dont le plus connu est le très long (4 heures) Never Sleep Again, réunissant d’innombrables participants de la saga pour fêter les 25 ans de cette dernière. Dans la foulée, c’est de son propre chef que Langenkamp se lança dans la production de I am Nancy, sous-titré Never Sleep Again II au générique, consacré à son personnage. Confié aux bons soins d’une débutante que l’on imagine être une amie, créditant plusieurs membres de la famille Langenkamp au générique, ce projet d’1h15 se veut bien plus modeste que Never Sleep Again. Ce qui en un sens lui laisse plus de latitude pour s’éloigner de l’autocongratulation d’un documentaire officiel, mais qui a malgré tout de sacrés écueils à éviter. Le moindre n’étant pas de ressembler à une pathétique tentative de la part d’une actrice oubliée pour se remettre sur de bons rails en profitant de la lumière d’un personnage passé à la postérité. Notons qu’ironiquement, la même Heather Langenkamp fuyait naguère ce genre de promotion, suite paraît-il à l’agression dont elle fut victime de la part d’un fan un peu trop pressant. Un traumatisme que Wes Craven a exploité dans Freddy sort de la nuit.

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Freddy sort de la nuit, justement. Il est inévitable que l’on en vienne à songer à ce dernier, puisque Craven y parlait notamment de Freddy en tant que mythe, mais aussi de son impact sur ses géniteurs, à commencer par Heather Langenkamp elle-même alors qu’elle fuyait le rôle de Nancy Thompson. Ambitieux et intelligent, ce septième volet cherchait à associer définitivement une héroïne et sa Némésis, mises sur un pied d’égalité en dépit de la différence de renommée qui les séparait bel et bien. On ne pouvait rendre plus bel hommage à Langenkamp / Thompson, tant l’écart de renommé était patent. Hélas, le résultat s’avère plutôt bancal, et n’a pas vraiment contribué à associer Nancy à Freddy, le film étant très certainement le moins connu de toute la série. Langenkamp pouvait donc légitimement prétendre aller cette fois au fond des choses, sans s’empêtrer dans les nécessités d’une fiction ainsi que l’avait fait Wes Craven. Toutefois, pour se faire, encore fallait-il que l’actrice dispose d’une approche claire. Ce qui n’est pas le cas du tout : plutôt que d’analyser elle-même son personnage, elle préfère laisser la parole aux fans rencontrés lors de conventions du cinéma d’horreur ou -c’est même l’introduction et la conclusion- dans un cabinet de tatouage. Lesquels n’ont pas grand chose à dire, et pour cause : leur star, c’est Freddy Krueger et non Nancy Thompson, laquelle n’est somme toute qu’un élément qu’ils se gardent bien d’écorner car faisant partie d’un film apprécié, mais sur laquelle ils n’ont rien à dire. Ce qui nous vaut de longues minutes en compagnie de fans basiques racontant leur réaction face à la vision des Griffes de la nuit, leur âge lorsqu’ils l’ont vu, et ce que le film évoque pour eux. Un peu hors sujet, en plus de virer parfois au ridicule (parce que les gus peinturlurés ou costumés comme leurs icônes qui se réunissent pour dénicher un autographe, merci bien… tout cela ne donne pas envie d’aller à ces fameuses conventions, repères de post-ados qui bien que venant de tous horizons du Koweït à l’Australie via la France se ressemblent tous). Et lorsque Nancy Thompson est évoquée, l’allusion semble un peu contrainte et superficielle. Nancy incarne l’américaine moyenne, pas spécialement canon, pas très sexy, ni prude ni rigolote, courageuse mais pas héroïque à la façon d’une Helen Ripley dans Alien, et il est donc facile de s’identifier à elle. Ce qui est vrai : Les Griffes de la nuit dans son ensemble a eu le grand mérite d’éviter les clichés des slashers. Quant à l’interprétation voulant que Nancy incarne la nécessité de se confronter à ses cauchemars, pourquoi pas. Mais entendre un badaud dériver sur son histoire personnelle avec son père violent, cela devient quelque peu gênant. Et encore, ce n’est rien comparé à cet autre intervenant en fauteuil roulant qui parle de sa vie très heurtée, de son long séjour en hôpital, du réconfort que lui procurèrent les Freddy, la bravoure de Nancy, et qui finit dans les bras d’une Langenkamp qui verse sa petite larme. Loin de moi l’idée de juger les liens personnels de chacun avec la saga, mais enfin, est-ce vraiment ce que l’on attend d’un tel documentaire ? Entrer dans la sphère privée d’inconnus n’est guère intéressant (voir des gens ouvrir ainsi leur intimité face à une caméra aurait même tendance à mettre mal à l’aise, surtout dans le cadre d’une convention puérile). Le personnage censé être analysé ne l’est que par ce biais : la relation entre lui et le public. Ce qui se révèle donc être quelque chose de changeant, sur lequel on ne peut tirer d’enseignements au long court. Nous sommes donc loin d’une étude de personnage au sein d’une mythologie contemporaine. Et de toute façon, pour les quelques personnes auxquelles Langenkamp a pu tirer les vers du nez, il y en a beaucoup d’autres qui ont l’air de se soucier comme d’une guigne de Nancy Thompson. Ce qui conduit donc l’actrice, qui devait d’ailleurs savoir que les choses se passeraient ainsi, à faire dans l’auto-dérision en se basant par exemple sur les items apportés par les fans pour obtenir son autographe. Bien rares sont ceux qui ont amené une image de Nancy… Croisé au détour d’un chemin, l’interprète d’une quelconque victime de Jason dans son chapitre 3, demande aussitôt les présentations faites : »Où est Robert ?« . De même, le tatoueur semble quelque peu gêné d’admettre que personne ne lui a jamais demandé de tatouage de Nancy. Même les figurines mises en vente ne concernent pratiquement que Freddy, la seule exception étant la reproduction de la scène du bain, mais pour lequel la représentation de Nancy n’est pas de la plus grande fidélité. Côté concepteurs des figurines, auxquels Langenkamp rend visite, c’est là encore une timidité polie qui l’accueille. Freddy est bel et bien devenu une star, et effectivement il est loin le temps où Langenkamp figurait sur les affiches et les jaquettes du film (des premières VHS, dont une nous est montrée).

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Parce que les fans ont leurs limites, Langenkamp finit tout de même vers la fin du documentaire par aller rencontrer Wes Craven et Robert Englund, ainsi que Jessica Craven, fille de Wes qui aurait été une source d’inspiration pour le personnage de Nancy. Concernant Englund, c’est bien simple : la rencontre ne débouche sur strictement rien, à part l’émerveillement partagé d’avoir contribué à la naissance de Freddy. En revanche, ils parlent des figurines, en déballent une nouvelle, et l’une de faire signer à l’autre sa figurine de Nancy dans son bain. Éclats de rire et bonne ambiance de réunion d’anciens, mais rien à se mettre sous la dent. Les Craven sont questionnés isolément, et c’est seulement à cet instant que l’on pourra apprendre quelques menues choses, qui ne sortent jamais vraiment du cadre de l’anecdote. Par exemple, Craven a écrit le personnage de Nancy en mêlant l’influence de sa grand-mère, brave femme affrontant les épreuves, et de sa fille, qui lui fit remarquer lors de la vision de La Créature du marais que les femmes n’étaient pas forcément vouées à se casser la gueule en fuyant leurs ennemis. On sent bien que Langenkamp aurait voulu attribuer plus de romanesque à son personnage de cœur, mais hélas pour elle les deux Craven ne peuvent accéder à sa demande. Quand interrogé sur le choix du prénom Nancy, Wes Craven évoque même sa passion pour un abominable personnage de BD de sa jeunesse, sorte de version humanoïde de la peluche Kiki. Et pour ce qui est de savoir si Jessica Craven aurait appelé son enfant Nancy, c’est chou blanc. Il faut dire que les questions ne vont pas très loin, et que plusieurs fois le sujet déborde de son cadre, parfois pour des inepties (on apprend que Johnny Depp fut embauché sur Les Griffes de la nuit parce que Jessica Craven le trouvait super mignon, et qu’en plus il lui répara sa montre au cours du tournage… passionnant). Bref, Langenkamp n’a pas trouvé d’angle d’attaque, et les interviewés sont finalement aussi peu loquaces que le public des conventions.

I am Nancy ne présente donc aucun intérêt autre que celui de faire plaisir à des fans inconditionnels prêts à bouffer sans distinction tout ce qui est en lien avec l’univers de Freddy (ceux que l’on retrouve en conventions ? ceux qui sont prêts à se faire tatouer ? ceux qui collectionnent les figurines ?). En plus de ne livrer que des miettes d’informations, le tout se révèle plutôt mal filmé, mal monté (avec des transitions hyper « cheap » entre chaque segment) et truffé d’extraits des trois Freddy avec Langenkamp balancés sans vraiment de logique. Aucune analyse de fond novatrice, même pas de remarques sur l’évolution -pourtant réelle- du personnage au cours de ces films. Comme s’il n’y avait eu qu’un seul film. Je ne sais même pas si les titres des opus 3 et 7 sont mentionnés… C’est sûr, Heather Langenkamp évite le piège de l’opportunisme, elle parvient aussi à peu près à ne pas faire doublon avec les documentaires globaux de la série, mais en livrant un produit aussi puéril, aussi peu disert, et en fait aussi peu personnel (elle-même ne livre aucun souvenir… elle a juste ramené à un Wes Craven qui s’en fout le pyjama qu’elle portait dans le film), elle ne risque pas de donner de l’épaisseur à son personnage. Vouloir ne pas sembler se raccrocher aux branches avec 25 ans de retard est une chose, mais faire cela en flirtant avec la démagogie n’est pas l’idéal. Le final où tout le monde revient face à la caméra pour dire « I am Nancy » afin de montrer la soi-disant universalité du personnage est pour le moins embarrassant…

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