L’Addition – Denis Amar

L’Addition. 1984.

Origine : France
Genre : Carcéral
Réalisation : Denis Amar
Avec : Richard Berry, Richard Bohringer, Victoria Abril, Farid Chopel, Jacques Sereys, Fabrice Eberhard.

Sous le charme d’une jeune femme croisée dans un supermarché, Bruno Winckler joue les chevaliers servants en s’interposant lorsque les vigiles tentent de l’appréhender après qu’elle ait volé une boîte de caviar. Mal lui en prend puisqu’il finit derrière les verrous pour coups et blessures. Une peine courte qui lui permet néanmoins de faire connaissance avec la demoiselle. Se sentant coupable de son sort, elle lui rend visite au parloir lui promettant d’être présente au moment de sa libération. Lors de son retour en cellule, il se retrouve malencontreusement impliqué dans l’évasion d’un dangereux détenu et condamné à deux ans de prison à la faveur du témoignage du gardien Lorca, lequel lui reproche de l’avoir empêché d’abattre le détenu au moment opportun et en corollaire, d’être à l’origine de sa blessure au genou. Revanchard, Lorca s’arrange pour être muté dans la même prison que Winckler, bien décidé à lui rendre sa détention particulièrement insupportable.

Le film de prison est un genre en soi, disposant de ses codes propres et dont le cinéma américain se montre particulièrement friand (Le Prisonnier d’AlcatrazLuke la main froidePapillonBrubaker…). Moins portée sur le sujet, la France dispose néanmoins de quelques classiques qui de La Grande illusion au Trou en passant par La Tête contre les murs dessinent un inventaire précis des différentes formes d’internement. Après un premier film consacré à l’étouffant ballet des automobilistes sur le chemin des vacances un samedi 31 juillet avec son lot d’accrochages, aussi bien humains que riches en tôles froissées (Asphalte, 1981), Denis Amar change de registre en s’adonnant à son tour au film de prison. Changement de registre, certes, mais pas forcément de thème puisque L’Addition lui offre la possibilité d’explorer une autre forme d’aliénation. Toutefois, cette aliénation n’est pas le fait de l’administration pénitentiaire dans son ensemble – le film n’a pas vocation à pointer du doigt les dysfonctionnements du système carcéral – mais de l’un de ses représentants, un gardien taciturne qui comble le vide de son existence en pourrissant le temps de détention du détenu qu’il rend coupable de son handicap. Dans ce contexte carcéral, Denis Amar orchestre un combat psychologique entre Richard Berry et Richard Bohringer, deux nouveaux visages du cinéma français que les années 80 ont rendu familiers du public depuis Le Grand pardon d’Alexandre Arcady pour le premier et Diva de Jean-Jacques Beineix pour le second.

En dépit de sa brièveté – 1h21, ni plus, ni moins – L’Addition tarde à dévoiler son jeu. Le film démarre sur l’un de ces improbables coups de foudre qui pullulent au cinéma dans l’un des lieux les moins romantiques qui soit, les coursives d’un hypermarché. Il a suffi d’un échange de regards et d’un vol à l’étalage pour que les destins de Patty et Bruno soient liés à jamais. Patty relève davantage du fantasme que du personnage réellement construit. Elle demeure une énigme autour de laquelle on ne peut que se perdre en conjectures. Une femme au métier qui réclame une certaine tenue – elle travaille dans un consulat – et qui semble aspirer à s’encanailler à peu de frais par un vol ou cette romance avec un taulard. Son comportement souffre néanmoins aucune ambiguïté jusqu’à ce qu’elle apprenne que Bruno a tué un détenu en prison. Elle trouve soudain la situation moins excitante, et surtout moins acceptable. Pour autant, elle demeure un soutien indéfectible de Bruno, capable de commettre l’irréparable par amour. Dans le contexte du film, cette romance paraît quelque peu déplacée alors que selon les dires de Jean Curtelin, le scénariste et dialoguiste, celle-ci est centrale à l’intrigue. Il considère L’Addition « comme une histoire d’amour développée en quatre scènes de parloir et contrariée par l’hystérie d’un fou qui veut la destruction du héros ». Si le récit tourne effectivement autour de ce triangle, que nous qualifierons d’obsessionnel plutôt qu’amoureux, il s’ouvre à quelques digressions autour de la personne de José, le caïd de la prison qui s’acharne sur Bruno dès l’arrivée de ce dernier. A son corps défendant, Bruno Winckler exerce un fort pouvoir d’attraction, éveillant des sentiments extrêmes chez ceux qui le côtoient. Amoureux du côté de Patty, haineux du côté de José et de Lorca. Trois, c’est déjà trop pour un film aussi court qui choisit de sacrifier le développement des personnages annexes aux stéréotypes d’usage. José n’existe que pour créer un antagoniste à peu de frais à Bruno. Il lui revient de personnifier la dangerosité du monde carcéral basée sur la loi du plus fort à grand renfort de menaces, d’invectives et de coups en douce. Sauf qu’il s’escrime à perte, la faute à un scénario qui fait de Bruno un type peu impressionnable et guère adepte du profil bas. En somme, le personnage de José n’apporte rien d’autre qu’un peu de folklore carcéral dont le récit aurait aisément pu faire l’économie.

Le cœur du film demeure cet antagonisme entre Bruno et l’insondable Lorca. Ce dernier, présenté comme un oiseau rare car – dixit les dialogues – il est le seul des gardiens de prison à avoir voulu exercer ce métier, ambitionne de briser Bruno sur le plan psychologique. Lui pourrir tellement l’existence que le prisonnier en vienne au suicide. Pour cela, il lui suffit de profiter de sa position, d’imposer sa présence en permanence – le jeu vicieux autour de l’œilleton dont le grincement du cache trahit l’intense surveillance  dont Bruno fait l’objet – et d’orchestrer de savantes manipulations – une fouille générale des cellules dont seul Bruno est exempt, jetant la suspicion des autres détenus sur lui en le présentant comme un donneur – afin de l’isoler davantage. Un jeu pervers s’engage alors entre les deux hommes sans que cela rejaillisse de manière ostensible sur le quotidien de Bruno. Encore une fois, le détachement dont il fait preuve tue dans l’œuf l’élaboration d’un climat de tension extrême. Face aux “attaques” de Lorca, Bruno ne craque pas. Au contraire, il prend son mal en patience, attendant son heure. On ne le sent jamais marqué et il n’a pas vraiment de moments de désarroi à gérer. En outre, le récit commet l’erreur de lui octroyer un bon de sortie via une permission qu’il passe en compagnie de Patty, brève parenthèse aussi vaine qu’inutile. Sans doute histoire de nous rappeler que c’est la perspective de la retrouver une fois libre qui lui fournit l’énergie nécessaire pour tenir. Or Denis Amar aurait pu user d’autres moyens, plus crédibles, pour parvenir à ses fins. En l’état, cela va dans le sens d’une incarcération plutôt douillette, loin du cauchemar qui lui était promis. Face à Bruno, modèle de résilience et dont le statut d’acteur trouve sa pleine justification lors du dénouement, Lorca reste une énigme ouverte à toutes les interprétations. Qu’est ce qui motive réellement ses actes ? Son appétence pour le sadisme ? Un fond d’homosexualité refoulée ? La simple envie de se venger ? Le jeu impénétrable de Richard Bohringer n’offre aucune piste. Tout au plus pouvons-nous voir en Lorca un type extrêmement seul dont la vide existence n’est finalement pas si éloignée de celle des prisonniers qu’il côtoie à longueur de journée. A la différence qu’eux ont au moins une perspective d’avenir loin de la prison alors que lui en a pris volontairement pour perpette.

Dans le cadre de la pléthore de polars que le cinéma français produit durant les années 80, L’Addition se distingue sans mal par son cadre et ses protagonistes. Et c’est peut-être en partie cette “originalité” qui a valu au film de remporter le grand prix du festival du film policier de Cognac. Malheureusement, Denis Amar gâche son sujet en restant dans une forme de confort, propice pour mettre en valeur Richard Berry mais préjudiciable à la noirceur dans lequel le film aurait dû baigner. Le plan final s’avère à ce titre symptomatique de cette orientation plus bon enfant. A noter que Haute sécurité de John Flynn avec Sylvester Stallone sorti en 1989, et inspiré d’une histoire vraie, présente une trame semblable au film de Denis Amar.

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