Cinéma Horreur

La Malédiction d’Arkham – Roger Corman

Ecrit par Loïc Blavier

The Haunted Palace. 1963.
Origine : Etats-Unis
Genre : Epouvante
Réalisation : Roger Corman
Avec : Vincent Price, Debra Paget, Lon Chaney Jr., Frank Maxwell…

Cette fois, il y en a assez ! A force de voir leurs jeunes filles être emmenées nuitamment chez le sulfureux Joseph Curwen à des fins peu catholiques, les villageois d’Arkham ont décidé d’agir et de se débarrasser du sorcier et de sa petite clique. Sur le bûcher, celui ci promet toutefois un bien sombre avenir aux descendants de ses bourreaux. Quelques cent ans plus tard, en 1875, c’est donc dans un village croulant sous cette malédiction que Charles Dexter Ward, accompagné de son épouse Anne, vient prendre possession du manoir de son ancêtre Joseph Curwen. Fort peu courtoisement accueilli par les citoyens d’Arkham, dont certains présentent de singulières difformités, Ward n’affiche pourtant pas de mauvaises intentions. Mais l’emprise émanant d’un portrait de Joseph Curwen pourrait bien vite conduire l’innocent héritier à reprendre les recherches de son ancêtre sur les anciens dieux…

Ne le cachons pas : l’avoir décliné sous la forme d’un film à sketchs (L’Empire de la terreur) et d’une comédie (Le Corbeau) révélait l’essoufflement de Roger Corman pour son cycle Poe. Et pourtant, le succès ne se démentissant pas, l’American International Pictures restait plus que jamais demandeuse. C’est pourquoi, même lorsque Corman eut sorti de ses tiroirs un scénario de L’Affaire Charles Dexter Ward, le court roman (ou la longue nouvelle) de H.P. Lovecraft, le projet finit malgré tout par être labellisé « Edgar Poe » sous la fallacieuse excuse du poème écrit par ce dernier sous le titre The Haunted Palace (Le Palais hanté en français). Ne nous y trompons pas : malgré les quelques vers issus du poème récités par Vincent Price, ce nouveau jalon du cycle Poe est bel et bien une adaptation de Lovecraft. Un auteur dont la notoriété dans les années 60, 30 ans après sa mort, n’était pas encore celle qu’elle est devenue par la suite et dont l’œuvre demeurait encore chiche -voire vierge- en adaptations à l’écran. De quoi nous pouvons conclure qu’une fois encore, Roger a su faire preuve de flair autant que de bon goût.

Mais avant de s’emballer, il convient d’admettre malgré tout que La Malédiction d’Arkham, avant d’être une adaptation de Lovecraft, est avant tout un film de Corman. Ainsi qu’il le fit pour les vraies adaptations de Poe, le cinéaste se base avant tout sur les grandes lignes de sa source pour en tirer une intrigue qu’il refaçonne à sa sauce. Il n’y a donc pas vraiment de dépaysement à l’horizon, et c’est bien en vain que l’on cherchera à retrouver l’ambiance ésotérique des écrits de Lovecraft, sans même parler de la mythologie relative aux Cthulhu, Yog-Sothoth, Nyarlathotep et autres Balladur du Necronomicon. Celui-ci, s’il est bien présent dans le film, se trouve ravalé au rang de simple grimoire, tandis que les autres -quoique mentionnés- sont réduits à une unique créature brumeuse enfermée dans un puits intervenant dans le final. En un sens, les activités de Charles Dexter Ward importent moins que sa propre personne, contrôlée de plus en plus fermement par l’esprit de Joseph Curwen. Non que cette dimension fût absente de Lovecraft, mais telle qu’elle est contextualisée dans La Malédiction d’Arkham, elle s’apparente beaucoup plus aux malédictions familiales qui étaient de mise dans La Chute de la maison Usher ou dans La Chambre des tortures. Un homme rattrapé par le passé qui survit dans les murs de son manoir, et qui finit par devenir une menace pour son entourage… Il n’y a donc rien de bien novateur dans ce passage de Poe à Lovecraft, et Corman s’en remet beaucoup à Vincent Price, dont le personnage « possédé » a trop vite fait de passer du rang d’anodin bourgeois à celui de cruel sorcier. C’est bien entendu sous cette dernière facette, celle de Joseph Curwen, que Price se distingue le plus. Sa voix caverneuse, son regard sinistre, son teint blafard et son autoritarisme tiennent le film. Mais à vrai dire, cela est un peu léger… Point de folie à l’horizon, ni de tourments à la manière de la famille Usher. Le déjà falot Charles Ward ne reprenant que rarement le dessus (et quand il le fait, cela conduit systématiquement à une tentative de départ qui se termine sitôt le portrait de Curwen aperçu), il n’y a donc plus qu’un grand méchant qui trame un sale coup avec la complicité de son serviteur de longue date incarné par Lon Chaney Jr., ex figure de la Universal des années 30 recrutée pour palier à la maladie de son collègue d’alors, Boris Karloff.

Bien entendu, l’atmosphère qui se dégage par le biais du sinistre manoir, des terrains alentours, des villageois à moitié fous ou physiquement déformés et de la musique de Ronald Stein est une nouvelle fois excellente, mais il ne s’agit guère plus que d’un trompe l’œil. Si la forme demeure appréciable, La Malédiction d’Arkham manque de fond. Son scénario se fait schématique : une horde de villageois apeurés et en colère attendent d’aller brûler une nouvelle fois le sorcier du coin, et dans l’intervalle celui-ci règle ses comptes et poursuit ses maléfiques recherches (dont on ne nous dit pas grand chose) dans une funeste cave dissimulée par un passage secret. Rien de plus. Pas même la figure d’un antagoniste : le médecin du village, rationnel, ne fait que jouer les intermédiaires sans peser aucunement sur l’intrigue, tandis que l’épouse de Charles Dexter Ward (incarnée par une Debra Paget qui allait bientôt prendre sa précoce retraite du grand écran) se contente de subir, d’angoisser et de se promener de nuit en robe de chambre. Évidemment, quelques scènes un peu malsaines viennent épicer le tout (Ward et son épouse encerclés par les villageois difformes en guise de bienvenue, le quasi viol de Anne par Curwen qui profite ainsi de contrôler le corps de Ward, un meurtre assez graphique à base de feu…) mais il n’y a plus cette théâtralité dans les tortures psychologiques qui rendaient les premiers films du cycle Poe aussi remarquables. Nous sommes assurément en présence d’un film pas franchement réfléchi, fait machinalement et se reposant sur les lauriers de ses prédécesseurs. Lauriers qui commencent à se faner. La fin du cycle Poe ? Nous n’en sommes plus très loin, mais Corman prouvera dans les deux derniers films qu’il n’était pas à cours d’idée. Le suivant, Le Masque de la mort rouge, ne sera rien de moins que le meilleur du lot.

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