Timebomb – Avi Nesher

Timebomb. 1991.

Origine : États-Unis
Genre : Quête identitaire
Réalisation : Avi Nesher
Avec : Michael Biehn, Patsy Kensit, Tracy Scroggins, Richard Jordan, Raymond St. Jacques, Robert Culp.

Homme sans histoires, Eddy Kay (Michael Biehn) voit sa vie chamboulée après avoir sauvé une mère et son enfant d’un immeuble en flammes. Reconnu par le Colonel Taylor (Richard Jordan) suite à la diffusion de son visage durant un reportage rapportant l’événement, il devient l’homme à abattre. Le simple horloger serait dépositaire d’informations de la plus haute importance qui pourrait mettre à mal la mission top secrète chapeautée par le galonné. Avec l’aval de son mystérieux supérieur, le Colonel mandate six agents triés sur le volet afin de tuer Eddy Kay. Une mission assez simple qui se complique dès lors que la cible désignée se montre plus coriace que prévu. Mu par un instinct de survie décuplé par des aptitudes au combat rapproché qu’il ignorait, Eddy réchappe à deux tentatives de meurtre avant d’impliquer bien malgré lui la psychanalyste Anna Nolmar (Patsy Kensit), coupable d’avoir voulu lui venir en aide. Perturbé, Eddy entraîne la thérapeute dans sa quête de la vérité car il se pourrait bien qu’il ne soit pas l’homme qu’il pensait être.

Avi Nesher est une figure importante du cinéma israélien qui n’a jamais craint d’aborder les sujets qui fâchent. Après une parenthèse hollywoodienne aux antipodes de ce qu’il faisait en Israël, le réalisateur et scénariste a fini par rentrer au pays où il poursuit encore aujourd’hui son parcours de cinéaste avec un rayonnement toujours aussi restreint – ses films sont rarement distribués en dehors des frontières israéliennes – bien que régulièrement salué dans les divers festivals pour lesquels ses films sont sélectionnés. En 1984, le producteur Dino De Laurentiis découvre  Rage and Glory (Za’am V’Tehilah) et, conquis, convainc Avi Nesher de tenter sa chance à Hollywood. Une opportunité à la maturation lente puisqu’il lui faudra patienter jusqu’à l’aube des années 90 pour pouvoir tourner Timebomb, non pas sous l’égide de Dino mais de sa fille, Raffaella De Laurentiis. Un film pour lequel les grands studios souhaitent imposer une star du cinéma d’action telle Chuck Norris ou Jean-Claude Van Damme. Sauf que Avi Nesher ne l’entend pas de cette oreille, n’éprouvant que peu d’estime pour ces acteurs limités qui donnent du coup de pied dans des films dépourvus de scénario. Son choix se porte sur Michael Biehn, acteur bien connu des amateurs de cinéma fantastique (Terminator, Aliens, La 7e prophétie, Abyss), plutôt à l’aise dans l’action (Navy Seals : Les Meilleurs) mais aussi capable de porter un film sur ses épaules pour peu qu’on lui en donne l’occasion (Le Sang du châtiment). A la différence de She, mélange de héroic fantasy et d’univers post-apocalyptique conçu de manière improvisée avec les moyens du bord, Avi Nesher sait exactement ce qu’il vise en réalisant Timebomb. Il lorgne du côté des série B des années 50 dont il loue la modestie, laquelle n’interdit pas un sous-texte intéressant. En l’occurrence, tout en puisant dans son vécu au sein de l’armée israélienne, il traite d’un processus particulièrement poussé de transformation d’un être humain en un soldat d’élite, s’inspirant notamment du projet MK-Ultra qui aurait été utilisé durant la guerre de Corée puis celle du Vietnam. Des méthodes révélées par une série d’articles parus dans le New York Times en 1974, entraînant quelques remous au sein de la société américaine.

Pour les férus de littérature, le point de départ de Timebomb semblera familier. Eddy Kay s’impose en descendant de Jason Bourne, personnage de roman créé par Robert Ludlum dans La Mémoire dans la peau, paru en 1980, et qui depuis son adaptation officielle par Doug Liman en 2002, a donné naissance à une lucrative saga du film d’action, devenue épileptique dès La Mort dans la peau et l’arrivée de Paul Greengrass aux manettes. Un personnage littéraire qui aura auparavant durablement inspiré l’auteur de bande-dessinées Jean Van Hamme. En collaboration avec le dessinateur William Vance, il donnera naissance à XIII, haute figure du neuvième art (XIII – Le Jour du soleil noir). Toutefois, Eddy Kay se démarque de ses prédécesseurs de papier sur un point précis, celui de l’amnésie. Si, comme eux, il ignore tout de son passé d’agent d’élite, il n’en mène pas moins une existence tout ce qu’il y a de plus normale. Locataire d’un appartement dans une résidence coquette de Los Angeles où il est apprécié pour son amabilité et sa serviabilité, il exerce le métier d’horloger avec une grande conscience professionnelle. A la différence de ses deux “condisciples”, Eddy ne souffre pas de son amnésie puisque d’autres souvenirs se sont substitués aux siens suite à un choc traumatique. Nous sommes donc en présence d’un personnage proche de monsieur et madame Toutlemonde avant qu’un acte héroïque ne vienne bouleverser sa trajectoire. Le héros malgré lui tend alors à devenir un véritable héros d’action. Un héros ambigu dont le passé violent, et un temps réprimé, resurgi à la faveur de flashs mémoriels de plus en plus insistants. Peu à peu, le gars trop tranquille se laisse ronger par une paranoïa galopante, laquelle se matérialise par la séquestration de la docteure Anna Nolmar, seulement coupable de l’avoir pris en considération. Déboussolé – il apprend que le nom qu’il porte et le numéro de sécurité sociale afférent appartiennent à un homme décédé – et traqué, Eddy opte d’abord pour la fuite avant de se rendre à l’évidence : s’il veut se construire un avenir, il lui faut d’abord se plonger dans son passé. Un passé que nous autres spectateurs pensons connaître et qui s’avèrera moins sombre qu’envisagé. La figure héroïque semble d’abord se construire par opposition à son image trouble, dans un but à la fois salvateur et déculpabilisateur. Une fois qu’il a décidé de prendre le taureau par les cornes et d’affronter sa destinée plutôt que de s’y soustraire, Eddy amorce un changement qui prend forme par l’entremise d’ Anna. Celle-ci, après une courte période de crainte face à ses accès de violence imprévisible, retrouve son regard compatissant dès lors qu’elle comprend qu’il est plus victime que coupable. Avi Nesher va dans ce sens, s’ingéniant à gommer toutes aspérités à mesure que Eddy recouvre la mémoire. Ce faisant, il transforme son héros en un personnage extraordinaire, capable de passer outre son lavage de cerveau et de défier une autorité aux desseins complotistes.

A sa manière, Timebomb s’impose comme une tentative de synthèse entre le thriller politique des années 70 et le film d’action des années 80. La quête identitaire de Eddy Kay n’est pas une fin en soi. Elle n’est qu’une étape – certes importante – dans un parcours qui vise in fine à déjouer un complot. Dean Jordan, la cible des hommes du Colonel Taylor, est le nouveau ministre de la justice dont les croisades contre la corruption de certains acteurs de la justice américaine lorsqu’il était procureur de la République laissent craindre un serrage de vis qui ne plaît pas à tout le monde. Au sein de ce complot, le Colonel Taylor n’est qu’un intermédiaire. Au-dessus de lui se trouve un mystérieux individu dont nous ne verrons que la main et l’extérieur de sa riche propriété. Ce complot ne donnera lieu à aucune enquête, seul Eddy sachant ce qui se trame. Il sert simplement de fil conducteur à son voyage mémoriel entrepris bien malgré lui. Si Avi Nesher donne une couleur conspirationniste à son film, il n’en privilégie pas moins l’action. Ça explose et pétarade de toutes parts, au mépris des vies civiles à l’image de ces spectateurs dans une salle de cinéma immense qui diffuse un film porno qui après un bref plaisir prennent des balles perdues. Il y a une certaine ironie à voir ces prétendus soldats d’élite agir comme des éléphants dans un magasin de porcelaine, tirant sur tout ce qui bouge et détruisant tout sur leur passage. Le plan qui consistait à faire passer la mort d’Eddy pour un accident – pour plus de discrétion – ne résiste pas à l’incroyable maladresse des hommes du Colonel. Ils échouent dans tout ce qu’ils entreprennent. A tel point qu’ils en deviendraient presque touchants. A l’aune de leurs tentatives toutes plus désespérantes les unes que les autres, on ne peut qu’abonder dans le sens du Colonel lorsqu’il soutient que Eddy était son meilleur élément. Manque de bol, il était aussi son plus instable. Si les tentatives infructueuses toutes plus délirantes les unes que les autres des hommes du Colonel nourrissent avantageusement le film d’action, elles jettent un voile sur le thriller politique. Le film perd toute crédibilité dès lors que le Colonel ne cherche même pas à entrer en contact avec son ancien soldat pour tâter le terrain. Il part du principe qu’il va être le grain de sable risquant de gripper les rouages de leur machination sans se demander pourquoi il n’a pas fait parler de lui plus tôt. En tant que dépositaire des tenants et aboutissants du complot à venir, Eddy avait tout le loisir d’en révéler la teneur à une presse toujours friande de ce type de scoop. Partant de là, Timebomb se résume à un divertissement dopé à la testostérone qui pour Michael Biehn sonne comme une douce revanche. Dans cette fuite à deux qui prend des faux airs de Terminator jusqu’aux ébats amoureux dans la chambre d’un motel lors d’un moment de répit, Michael Biehn prend cette fois-ci le meilleur sur la machine sans qu’il ait besoin de se sacrifier. Ici, on peut même parler de renaissance sous les bons auspices d’une psychanalyste qui finit par troquer son regard de professionnelle compatissante pour les yeux de Chimène.

Étonnant prix du public au festival d’Avoriaz en 1992, Timebomb fait figure d’anomalie. Par le traitement désinvolte du sous-texte politique et la violence décomplexée de certaines scènes, le film d’Avi Nesher ressemble davantage à un direct-to-video qu’aux séries B qu’il prenait en exemple. Un film divertissant, pour peu qu’on apprécie les fusillades et les empoignades à tout rompre avec son héros en quête d’identité, mais frustrant par sa manière de ne rester qu’à la surface des choses. C’est d’ailleurs par ce genre de productions que Avi Nesher achèvera sa parenthèse hollywoodienne, dirigeant notamment par deux fois Olivier Gruner (Savage, Mercenary), un ancien commando comme lui qui tenait à se faire une place au soleil à Hollywood dans le sillage des Jean-Claude Van Damme et autres Dolph Lundgren. Avi Nesher pouvait bien faire la fine bouche, à l’exception de Doppelganger, tous ses films américains auraient pu avoir ce type d’acteur comme héros.

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