Phantasm – Don Coscarelli

Phantasm. 1979

Origine : États-Unis
Genre : Horreur
Réalisation : Don Coscarelli
Avec : A. Michael Baldwin, Bill Thornbury, Angus Scrimm, Reggie Bannister…

Balayant des conventions certes glorieuses mais qui avaient fait leur temps, le renouveau du cinéma d’horreur des années 70 voire 80 a eu ceci de rafraichissant qu’en plus de renouveler des thèmes et la façon de les approcher, il fit émerger de nouveaux noms. Romero, Spielberg, Dante, Carpenter, Raimi, Craven, Cronenberg, Hooper… Sans compter les cinéastes européens ! Que des noms glorieux, qui n’ont pas forcément tous perduré bien longtemps dans le genre horrifique, et parfois même pas dans le qualitatif, mais qui ne lui procurèrent pas moins une foule de titres passés à la postérité. Tellement, à vrai dire, que 50 ans après, alors que ces ex jeunes pousses commencent à casser leurs pipes, leurs successeurs du siècle suivant n’arrivent toujours pas à se dépêtrer de ces glorieux modèles cités et remakés à qui mieux-mieux. Ce en quoi le constat qu’un semblable renouveau n’est pas prêt de se reproduire ne peut que s’imposer de lui-même, puisque ces réalisateurs si encensés ont eux-mêmes démarré leur carrière en s’affranchissant sciemment des références trop évidentes -ce qui n’exclut pourtant pas une certaine influence. Mais ne généralisons pas : si les Massacre à la tronçonneuse, Evil Dead, La Colline a des yeux ou autres La Nuit des morts-vivants ont passé l’épreuve du temps, ils ne constituaient qu’une petite partie de la production de leur époque. Ce serait oublier qu’au milieu de tout ça il y eut également une avalanche de films médiocres voire déplorables. Tandis que de nos jours, alors que nous marinons au milieu de productions qui semblent toutes plombées par le symptôme du “fanboy” devenu réalisateur, il est difficile de savoir si le filtre du temps n’aboutira pas dans 30 ans à retenir une image plus positive des années 2010 / 2020. Reste à savoir quels films pourraient prétendre à la postérité. Mais en se replongeant dans les critiques contemporaines de tous les chefs d’œuvres de l’ancien temps, on constate que peu ont d’emblée été reconnus comme tels. Et à ce petit jeu, en y réfléchissant bien, il est vrai qu’il ne devait pas être aisé de les reconnaître sans recul aucun. Surtout lorsqu’ils furent produits à la seule force de l’abnégation, non sans un certain amateurisme plus ou moins visible. L’historique des tournages de Evil Dead, Massacre à la tronçonneuse ou autres Bad Taste (qui leur est postérieur, mais il vient des antipodes !) est désormais notoirement connu et se répète : le coup du p’tit gars, apprenti réalisateur, qui apprend le métier sur le tas en comptant sur les parents (au financement) et les copains (à la conception). Pourtant bien moins estimé que ses confrères, sans pour autant avoir été oublié, Phantasm entre dans cette dernière catégorie.

Le souvenir du décès de leurs parents est encore frais dans l’esprit de Jody Pearson et de son petit frère Mike lorsqu’ils perdent à nouveau un proche, à savoir Tommy, un ami de la famille, dans des circonstances étranges. Bien qu’il ne soit pas convié aux obsèques, Mike y assiste malgré tout de loin… et observe les agissements bizarres du croque-mort chargé de l’enterrement. Plus tard encore, alors qu’il était parti pour se rincer l’œil en observant les ébats de son frère avec sa conquête du soir, il est dérangé par une petite créature cachée dans une défroque de moine. Cela se déroulant dans un cimetière à deux pas de la maison funéraire Morningside, là même où officie le croque-mort, l’ado en vient à se dire que décidément, il se trame là-bas quelque chose de bizarre. C’est pourquoi il entreprend d’aller visiter les lieux. Il en réchappera de peu, non sans avoir été confronté à diverses horreurs inexplicables. Mais l’important est qu’il a ramené quelque chose apte à convaincre son frère qu’effectivement, il y a des choses sinistres qui se trament à Morningside. Désormais épaulé, il n’en a pas fini avec cet endroit !

A 25 ans au moment de sa sortie en salles, Don Coscarelli avait beau être encore jeune au moment de Phantasm, il n’en était pas à son premier film. Il en avait déjà deux au compteur. Deux drames dont le premier (Jim the World’s Greatest, co-réalisé avec un certain Craig Mitchell) fut mis en chantier alors que Coscarelli avait 18 ans. En dépit d’une distribution assurée par Universal puis 20th Century Fox, les deux films passèrent suffisamment inaperçus pour qu’au moment du troisième, le réalisateur en soit au même point. Soit un financement assuré en glanant des fonds dans le voisinage et une assistance technique obtenue en faisant appel à des amis. Le schéma classique, en somme. Puisque la mode était à l’horreur et que Coscarelli appréciait le genre, il se dit que son nouveau projet allait s’y rattacher. Bien qu’il aurait aimé pouvoir porter à l’écran le roman La Foire des ténèbres de Ray Bradbury, l’obtention des droits restaient hors de sa portée et il se rabattit sur un script qui, au final, serait réécrit au jour le jour, à même le tournage. Ce qui se ressent fortement et constitue le point le plus amateur de Phantasm. Toutefois, si ce genre de mésaventure annonce souvent un ratage, il peut miraculeusement arriver que l’inverse se produise. Par exemple, tout à son registre d’être un film “rugueux”, Massacre à la tronçonneuse bénéficia grandement des conditions rudimentaires de son tournage. C’est le même genre de bénéfice que retire Coscarelli de son scénario improvisé. Car si son film ne brille pas par sa cohérence, il brille en revanche par son opacité et l’usage qui en est fait. Tout ce qui se déroule autour de ce croque-mort désigné par le sobriquet “Tall Man” relève de l’inconnu. Pour les protagonistes déjà, mais aussi et surtout pour les spectateurs qui n’ont aucune référence à laquelle raccrocher les événements se déroulant à Morningside. La nature surnaturelle du Tall Man ne fait pas de doute, mais pour autant il n’est ni un vampire, ni une bête (qu’elle soit damnée façon loup-garou ou primitive façon Godzilla) ni un rebut de la science, ni un extraterrestre (encore que pour ce dernier, l’hypothèse soit évoquée, mais peine à convaincre tant les aliens procèdent généralement tout autrement) ni à aucune autre créature déjà vue et revue au cinéma. Et cet Tall Man procède en outre avec l’aide d’assistants tout aussi singuliers que lui-même : les nains, les sphères, la “Lady in Lavender” (ainsi que cette vamp en robe pourpre est désormais désignée par les fans de la saga) et les diverses autres menaces à ne pas prendre à la légère. Le flou entourant la nature, les actes et les objectifs du Tall Man, que l’on peut au moins en partie imputer à l’ignorance dans laquelle Coscarelli était lui-même lors du tournage, contribue à faire de Phantasm une œuvre particulièrement inquiétante, et même si quelques bribes d’informations -guère rassurantes- nous seront données dans la dernière partie, le film se terminera en nous laissant toujours dans l’inconnu, sans même savoir si ce que l’on croit être le dénouement est bien réel.

Ce côté décousu, et parfois même illogique (la façon dont le trop curieux Mike se jette à plusieurs reprises dans la gueule du loup, bientôt rejoint par son frère Jodie puis leur ami Reggie) finit par donner au film un côté onirique, ou plus exactement cauchemardesque. En cela, tout débutant qu’il soit, Coscarelli affiche une maîtrise qui lui permet de surfer sur les difficiles conditions d’écriture. Il y parvient notamment en réservant un traitement inédit au cadre du film, ce cimetière au milieu duquel trône une maison funéraire. Plutôt que de jouer la carte facile du cinéma gothique et / ou de la maison hantée, il invente une atmosphère bien moins typée. Macabre certes, et pas qu’un peu, mais pourtant éloignée des connotations allant de pair avec les attributs du romantisme noir que l’on trouvait par exemple dans les films de la Hammer. A titre d’exemple, citons les couloirs labyrinthiques de cette maison funéraire dont la solennité exacerbée par ses tentures écarlates, ses murs de marbre veinés de noir ou ses statues vaguement antiques, prend des allures carrément morbide. Tout ce qui se trouve à Morningside -et qui finit même par s’exporter jusque dans la maison des frangins- relève du “fantasme” et sort de nulle part si ce n’est de l’imagination du réalisateur. En cela, le film doit bien plus à Lovecraft qu’à Bram Stoker ou à Mary Shelley : Lovecraft lui aussi demeurait volontairement opaque et inventait des monstruosités issues d’autres dimensions, auxquels les personnages ne comprenaient pas grand chose et qui, faute de repère, désarçonnait ses lecteurs et plongeaient les principaux protagonistes dans la folie. S’il ne se rattache pas à la mythologie lovecraftienne, Coscarelli s’appuie sur un semblable ressort pour les activités funestes du Tall Man, tout autant détachées des balises culturelles qui caractérisent le genre horrifique, qu’il soit littéraire ou cinématographique. Plus le film avance, plus il enchaîne les nouvelles aberrations, jusqu’à mettre en œuvre des incongruités spatio-temporelles, et plus il correspond au principe de “l’indicible” émanant des écrits de Lovecraft. Et, symptôme de son modernisme, il dissémine au passage quelques scènes choc (le soudain recours au gore via les sphères “chirurgicales”) et use de quelques effets de mise en scène s’inscrivant violemment en rupture de séquences plus contemplatives (comme ces visions subjectives teintées d’un rouge sursaturé). Profondément inventif de fond et de forme, Phantasm fait naître la peur en misant justement sur la surprise permanente et sur le travail accompli pour rendre tout cela funeste. L’onirisme est alors une arme permettant au réalisateur de sortir son spectateur de la linéarité narrative à laquelle il est habitué. A vrai dire, la seule référence formelle dont on pourrait le rapprocher est sortie pratiquement en même temps : le diptyque italien formé par Frayeurs et L’Au-delà, de Lucio Fulci, qui comme lui s’engage dans une voie surréaliste, fait sienne la formule lovecraftienne et se repose sur une musique atmosphérique, au synthétiseur, éminemment macabre.

Bien que tout ceci aurait suffit à accoucher d’un excellent film, Coscarelli y rajoute en outre une signification assez audacieuse pour un film d’horreur qui, selon les critères commerciaux en vigueur, s’adresse avant tout à un public jeune. Phantasm traite du deuil, et le fait de manière frontale et sans retenue. Jodie et surtout son petit frère Mike ont en effet récemment vécu la mort de proches, et ressentent les menaces que ces disparitions font peser sur leurs vies. Notamment pour Mike, l’adolescent, qui apprend subrepticement en début de film que son frère projette de “l’abandonner” et de l’envoyer chez une tante. La peur du lendemain se fait donc chez lui irrémédiablement sentir. Un film plus “familial” aurait très certainement joué la carte de l’optimisme, soudant les deux frères “à la vie, à la mort” dans leur combat commun contre le Tall Man. Coscarelli procède autrement : plutôt que de le tirer vers le haut, l’adulte rejoint l’ado dans ses peurs en se frottant à un antagoniste (ou plutôt à un antagonisme, tant on ne saurait réduire Morningside au Tall Man ni même à la simple présence physique de divers monstres) qui non seulement vient perturber sa vie matérielle, mais également sa vie tout court, et potentiellement ce qu’il y a après. Étant celui qui s’est occupé des obsèques de leurs parents (puis de leur ami Tommy, tué en début de film) et hébergeant les sépultures dans son antre, le Tall Man, contribue à vivifier des craintes parfois enfouies, quand il ne les fait pas naître tout simplement. Par l’opacité de ses actions et de ses objectifs, il incarne la toute puissance de la mort, incompréhensible et invincible. Dans cette optique, le Tall Man est une sorte de Charon, une figure mythologique sinistre servant à passer sur d’autres rivages, ou dans une autre dimension (dont nous avons un aperçu aussi bref que marquant). Le fait que Mike ne puisse s’en éloigner et continue à chercher les ennuis quand bien même le Tall Man ne s’intéresse initialement pas à lui, laisse entendre qu’il cherche inconsciemment à risquer la mort. Il n’a après tout rien à gagner à fourrer son nez dans les affaires de Morningside. Dès lors, tous les efforts que lui, Jodie et leur ami Reggie (dont le rôle est essentiellement utilitaire, bien que le degré de compassion qu’il exprime le sorte un peu de cette fonction) pourront mettre en œuvre, sont voués à l’échec, justement parce que rien n’a de sens et que l’on ne peut échapper à la mort. C’est illogique, injuste, effrayant, mais c’est comme ça ! Une vision très crue mais réaliste, typiquement dans le ton du cinéma des années 70.

Bien moins célébré que d’autres films du même acabit et de la même époque, Phantasm mérite pourtant bien de leur être associé au rayon des grandes et improbables réussites. Novateur, il a créé un “boogeyman” mémorable en la personne de cet échalas dégingandé et émacié qu’est le Tall Man, incarné par un Angus Scrimm aux fortes allures de Christopher Lee. Toutefois, il ne faudrait pas limiter le film à cette seule présence, qui ne serait pas grand chose sans tout ce qui tourne autour. Un peu à l’instar d’un Leatherface ou plus tard d’un Freddy Krueger, le Tall Man est le visage que l’on met sur ce qui forme un tout comprenant bien d’autres éléments. Phantasm n’est absolument pas un slasher. Mais tout comme ses collègues à la tronçonneuse ou au gant griffu après leur première apparition, le Tall Man court le risque au gré des séquelles d’être starifié. Bien reçu par le public et par le petit monde du fantastique (il décrocha le Prix du Jury au Festival d’Avoriaz en 1979, au nez et à la barbe du Halloween de Carpenter… mais laissa le Grand Prix au Patrick de Richard Franklin), ce premier tome d’une saga qui à ce jour en compte 5 est indéniablement un classique. Le défi pour Coscarelli étant désormais de garder la même inventivité sans tomber dans la facilité de l’exploitation de son emblématique méchant et de ses “gadgets” horrifiques.

4 réflexions sur “Phantasm – Don Coscarelli

  • 18 décembre 2021 à 20 h 36 min
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    L’adulte rejoint l’ado dans ses peurs en se frottant à un antagoniste (ou plutôt à un antagonisme, tant on ne saurait réduire Morningside au Tall Man ni même à la simple présence physique de divers monstres).

    Bonne critique. Ce film m’avait fasciné quand j’étais petit, beaucoup moins maintenant. Don Coscarelli, c’est Sam Raimi qui a jamais pu percer à Hollywood. J’attendais avec espoir son Nosferatu Ho Tep et puis plus rien, à part son raté John Dies at the end.

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  • Loïc Blavier
    19 décembre 2021 à 9 h 40 min
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    Après, quand on voit le devenir des anciens “bricoleurs” qu’étaient Sam Raimi ou plus encore Peter Jackson, on se dit que la discrétion de sa carrière n’est pas plus mal. Et puis il n’est pas non plus tombé aussi bas que Hooper…

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  • 19 décembre 2021 à 12 h 00 min
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    Hooper qui voulait faire une comédie noire avec Massacre à la tronçonneuse, je crois que c’est le plus gros malentendu des films d’horreur. C’est pour cela que sa filmographie compte autant de ratages, il n’était pas pour le genre en lui-même.

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  • 11 janvier 2022 à 7 h 36 min
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    Vu il ya un certain temps. Bon film. Critique instructive.

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