Possessor – Brandon Cronenberg

Possessor. 2020.

Origine : Canada, Royaume-Uni
Genre : Intrusif
Réalisation : Brandon Cronenberg
Avec : Andrea Riseborough, Christopher Abbott, Tuppence Middleton, Jennifer Jason Leigh, Rossif Sutherland, Sean Bean.

Derrière chaque crime de sang commis sur le sol canadien pourrait se cacher Tasya Vos. Cette frêle jeune femme et mère d’un garçon travaille pour le compte d’une obscure société spécialisée dans le transfert d’esprit. Grâce à une machine perfectionnée et quelques puces implantées dans le cerveau de l’individu hôte sélectionné, elle se projette dans son esprit et le manipule dans l’exercice de sa mission, en général des meurtres pour lesquels la société reçoit une importante rétribution. Chaque interface comporte sa dose de danger et d’incertitudes. Pour que ses missions se déroulent le mieux possible et ne lui laissent aucune séquelle neurologique, Taysa peut compter sur l’appui et la surveillance soutenue de Girder, sa supérieure hiérarchique. Quand cette dernière lui propose une nouvelle mission, procéder à l’interface de Colin Tate, un employé de la société Zoothroo, Taysa s’exécute la mort dans l’âme. Elle estime ne pas avoir bénéficié d’un temps de repos suffisant entre les deux incarnations. Pour ce nouveau contrat, elle dispose de trois jours de compatibilité avant que l’esprit de son hôte ne reprenne le dessus. Trois jours pour assassiner John Parse, PDG de Zoothroo, et sa fille Ava, accessoirement fiancée de Colin Tate.

A l’inverse d’un Duncan Jones, autre “fils de” trop rapidement parti dans le giron des gros studios après un premier film prometteur (Moon, 2009), Brandon Cronenberg poursuit son petit bonhomme de chemin à son rythme. Huit années séparent son premier film – Antiviral – de son second. Entre les deux, outre la tournée des festivals pour présenter son premier-né et l’écriture de son nouveau projet, il s’est contenté de quelques clips vidéos pour les groupes Animalia et Jooj ainsi qu’un nouveau court-métrage au titre particulièrement long (Please Speak Continuously and Describe Your Experiences as They Come to You). A l’image de son père, il préfère creuser une veine plus personnelle dans le cadre du cinéma indépendant que se perdre dans le grand maëlstrom des blockbusters ou des séries télés. Il y a donc peu de chance, même s’il ne faut préjuger de rien, qu’on le retrouve un jour à la tête d’un film issu de l’univers Marvel. Ses préoccupations sont d’un autre ordre. Après avoir traité de la célébrité et de son exploitation à l’extrême sur le plan organique, il s’attache pour son second film à l’esprit, et plus particulièrement sa manipulation. Comme le souligne la phrase d’accroche de l’affiche, “No Body is Safe”, autrement dit “Aucun corps n’est en sécurité”. Il n’est pas pour autant question d’un quelconque trafic de corps humains mais de manipulation par le biais d’une technologie de pointe. Possessor parle d’intrusion mentale. De la manière dont on peut annihiler la volonté de l’être occupé, même si ce dernier peut se rebiffer à tout moment. Pour narrer son histoire, il emprunte au thriller, privilégiant une approche plus frontale de son sujet même s’il s’autorise des intermèdes d’ordre symbolique, réminiscence de son premier film. Conquis, le jury du 28e festival international du film fantastique de Gérardmer présidé par le réalisateur Bertrand Bonello lui a attribué le Grand Prix d’une édition qui, covid oblige, s’est déroulée en ligne. Un prix qui n’aura convaincu aucun distributeur de le sortir dans les salles françaises, Possessor passant directement par la case vidéo. Le film de Brandon Cronenberg est loin d’être un cas isolé. Depuis The Bride With White Hair, ce ne sont pas moins de sept lauréats du Grand Prix qui n’ont pas eu accès au circuit de salles françaises dont les trois derniers. Une récurrence qui confirme le peu de poids économique du sceau Gérardmer, à l’inverse de celui de son illustre prédécesseur. En dépit de ces vents contraires, le festival maintient vaillamment le cap, continuant de défendre ardemment le cinéma fantastique d’où qu’il vienne, et le plus souvent sous ses formes les moins immédiatement commerciales.

Quitte à décevoir un public en quête de dépaysement, Brandon Cronenberg ne joue pas la carte d’une science-fiction fantasmée, propice à la matérialisation des idées les plus folles. Le temps de ces sociétés futuristes tellement éloignées de la nôtre qu’elles créent une distanciation immédiate semble désormais révolu. Les personnages de Possessor s’ébattent donc dans les rues du Toronto contemporain et dans des décors très fonctionnels sans ajout de gadgets futuristes tape-à-l’œil. Tout ce qui a trait aux nouvelles technologies devient l’apanage des seules entreprises. A la machine pour entrer en possession de l’esprit d’un individu répond celle sur laquelle travaille Colin au quotidien au sein de la société Zoothroo. Encore que cette dernière n’est qu’une réutilisation d’appareillages connus couplant les lunettes de réalité augmentée à l’utilisation intensive de webcams privées à l’insu de leurs propriétaires. Brandon Cronenberg part du constat que la violation de la sphère privée devient monnaie courante dans notre société et l’amplifie à l’extrême. Alors que le travail de Colin relève du voyeurisme industriel, celui de Tasya s’apparente à une OPA sauvage d’un genre nouveau qui recourt à des méthodes du grand banditisme. L’individu ciblé se fait au préalable kidnapper et implanter à son insu les émetteurs nécessaires à l’interface entre les deux esprits avant d’être relâché sans qu’il n’ait eu conscience de rien. Des agissements délictueux effectués en toute impunité qui ravalent l’individu au rang de simple marionnette. La légitimité de l’existence d’une telle entreprise n’est jamais remise en question. A son sujet, Brandon Cronenberg en dit le moins possible. Il ne révèle rien ni de son identité, ni de son origine. Pour le peu qu’il nous montre, Girder apparaît comme la grande patronne d’une entreprise qui va au-delà de la simple sous-traitance meurtrière. Derrière chaque contrat qu’elle accepte, elle perçoit l’intérêt qu’elle peut en tirer afin d’accroître sa puissance économique. Soutenir Reid Parse dans son projet de devenir l’unique héritier de l’entité Zoothroo revient à le posséder et, par extension, à détenir tous les actifs de sa boîte. En somme, faire appel à Girder s’apparente à un pacte avec le diable. Brandon Cronenberg prend le parti de la noirceur et du nihilisme. A aucun moment les fondements de cette entreprise de manipulation mentale ne se retrouvent ébranlées, que ce soit de l’intérieur (Tasya) ou de l’extérieur (une enquête policière). Il n’est ici nullement question de justice ou de bonne morale. En prenant pour personnage principal une employée de cette entreprise, présentée comme la meilleure dans son domaine, il ne cherche pas la prise de conscience citoyenne qui consisterait à ce que Tasya finisse par ouvrir les yeux sur la dimension abjecte de son travail. Lui préfère s’attacher aux tourments d’ordre existentiel d’une femme qui perd pied avec sa propre identité. Un personnage rendu particulièrement fragile par la porosité grandissante entre son propre vécu et ses multiples incarnations.

Si Brandon Cronenberg ne s’attarde guère sur les contours de la société qui emploie Tasya, il se montre au contraire plus explicite quant aux dangers relatifs aux phases d’interface. Dès son premier réveil, la souffrance se lit sur le visage de Tasya. Exigeant sur le plan physique, chaque interface accompli s’accompagne d’un questionnaire précis afin de s’assurer que l’agent a bien recouvré toute sa tête. Une altération mémorielle est toujours possible, a fortiori si l’incarnation se prolonge au-delà d’un délai précis. Au terme de ce temps imparti, l’esprit de l’hôte finit par reprendre peu à peu le dessus. Mais les dommages possibles peuvent prendre une forme plus insidieuse. Ainsi, Tasya ressasse t-elle des phrases communes de salutations avant de retrouver sa famille comme elle répète les phrases de l’hôte choisi pour authentifier son interprétation. A chaque retour d’interface, c’est comme s’il lui fallait réapprivoiser la personne qu’elle est et se réhabituer à son quotidien. Or elle apparaît à côté de ses pompes, complètement déphasée. Elle ne témoigne d’aucune empathie particulière pour son petit garçon, ni de passion pour son compagnon. A contrario, chacune de ses incarnations lui apporte son lot de nouveautés et de motifs de fascination. Certaines séquences agissent ainsi en miroir. Les deux scènes de sexe se distinguent par leur différence d’intensité. Avec son conjoint, Taysa vit l’instant sans passion, comme absente des (d)ébats alors que dans la peau de Colin, elle retrouve de l’allant et du désir. Se joue alors un trouble à la fois identitaire et genré. Elle prend plaisir à être cet homme et à posséder cette femme, son propre corps se substituant dans son esprit à celui de Colin à l’exception de son phallus. Brandon Cronenberg multiplie les visions où les corps de l’occupé et de l’occupant se superposent, illustration de leur lutte qui se joue au niveau mental. Chaque doute, chaque hésitation de la part de Tasya crée une brèche dans laquelle son hôte peut s’engouffrer. Et celle-ci intervient invariablement en fin de mission, au moment où il convient que l’hôte se suicide pour que l’esprit de Tasya puisse regagner son enveloppe corporelle. Fruit de la volonté de l’hôte de se débarrasser de l’intrus, cette récurrence peut aussi se lire comme le manque d’envie de Tasya de renouer avec sa propre existence. Il y a chez elle un mal-être latent et une indécision constante qui se joue uniquement sur le plan existentiel. Ces tourments, Andrea Riseborough les incarne à merveille par son jeu fiévreux. Comme fasciné par son actrice, Brandon Cronenberg ne la laisse jamais longtemps de côté, s’arrangeant toujours pour créer des jeux de miroir entre l’hôte et l’intruse. Ce qui l’amène à grossir le trait là où le jeu de Christopher Abbott (Colin) et certains détails relatifs à la personnalité de Tasya qui transparaissent dans le comportement de Colin (sa manière de manger ses pommes en quartiers, son vapotage) auraient amplement suffi. L’imagination du spectateur fait le reste. Une fois intégré les modalités du procédé de transfert, le personnage de Tasya vit à travers ses différentes incarnations sans qu’il y ait besoin de nous la remontrer. Brandon Cronenberg réussit néanmoins l’essentiel, nous immerger dans un univers glaçant et suffocant peu à peu gagné par une folie identitaire où le soulagement s’acquiert en faisant le vide autour de soi.

Possessor est un jeu de manipulation à tous les niveaux. Le final accentue le jusqu’au-boutisme de la démarche du réalisateur. Et pour surprenante que puisse paraître cette fin, celle-ci n’a rien d’un retournement de situation orchestré à la manière d’un petit malin. Elle s’inscrit au contraire dans la logique d’un récit qui fait peu de cas de l’individu au profit d’intérêts personnels propres. Possessor atteste du pessimisme de Brandon Cronenberg dans l’évolution de notre société et de ses composantes. En cela, il rejoint son illustre paternel.

 

Une réflexion sur “Possessor – Brandon Cronenberg

  • 13 décembre 2021 à 12 h 08 min
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    J’ai plus appris sur le film avec cette critique qu’en le regardant, en toute franchise j’ai trouvé le film long, froid et d’une lenteur. Quand on lit votre critique, on se dit que le film a l’air super mais pour moi ca été une déception, content que le film vous ai plut.

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