CinémaThriller

Mille milliards de dollars – Henri Verneuil

Mille milliards de dollars. 1982.

Origine : France
Genre : Journalisme d’investigation
Réalisation : Henri Verneuil
Avec : Patrick Dewaere, Caroline Cellier, Mel Ferrer, Jean-Pierre Kalfon, Michel Auclair, Charle Denner, Annie Duperey.

Éminent journaliste à La Tribune, Paul Kerjean reçoit un soir au siège de son journal l’appel d’un mystérieux informateur qui l’enjoint à le retrouver dans un parking souterrain pour des révélations explosives. En guise de révélations, plutôt une bribe de piste concernant les moyens frauduleux auxquels Jacques Benoît-Lambert aurait eu recours pour renflouer ses caisses. Ce dernier, à la tête de L’Électronique de France depuis peu, jouit d’une excellente réputation auprès de l’opinion publique et se voit promis à un bel avenir dans le milieu politique. Appâté, Paul Kerjean se lance dans des investigations sans l’aval de sa direction jusqu’à ce qu’il trouve la preuve qu’il cherchait : via une société immobilière dirigée par son genre, Jacques Benoît-Lambert a touché un pot-de-vin d’un montant colossal. Il n’en faut pas plus pour lancer les rotatives. Ce numéro de La Tribune fait grand bruit, et plus encore après que Jacques Benoît-Lambert a été retrouvé dans sa voiture, mort d’une balle dans la tête avec le magazine posé sur le siège passager. Son suicide vaut aveu, sauf que Paul Kerjean commence à douter. N’aurait-il pas été manipulé par ce mystérieux informateur afin d’en arriver à ce triste résultat ?

Lorsqu’il aborde les années 80, Henri Verneuil, du haut de ses 30 ans de carrière, reste une valeur sûre du cinéma français. Il a fait tourner les plus grands acteurs (Jean Gabin, Lino Ventura, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, Henry Fonda…) a exploré tous les genres et par le biais de certains de ses films, fait aussi le bonheur du petit écran au fil des rediffusions (La Vache et le prisonnier, Le Clan des Siciliens, Peur sur la ville). Chantre d’un cinéma populaire, il a toujours eu le cinéma américain comme boussole. Une démarche payante puisque la quasi totalité de ses films attire les foules (30 de ses films ont dépassé la barre du million de spectateurs sur 34), même si elle peine à séduire la critique, plus réticente. I comme Icare marque une bascule qu’incarne en partie le choix de Yves Montand pour le rôle principal, un acteur particulièrement engagé politiquement. Avec ce film, Henri Verneuil ne se contente pas de reprendre à son compte l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy et toute l’imagerie afférente, il en épouse également toute la portée paranoïaque et traumatique. Il donne cette fois l’impression de vouloir confronter son cinéma à son époque mais sans jamais se départir de son sens du spectacle et de l’efficacité. Mille milliards de dollars participe de cette même volonté avec encore plus de virulence. Avec ce récit d’une multinationale aux ramifications tentaculaires qui s’impose par sa force de frappe financière, Henri Verneuil joues les Cassandre à propos d’une mondialisation en pleine accélération depuis les années 70 par l’entremise des systèmes contemporains de communication et de circulation de l’information et qui depuis lors à pris une ampleur irréversible. Il s’appuie pour cela sur un personnage de chevalier blanc, un journaliste pugnace et d’une grande probité que Patrick Dewaere interprète avec un calme olympien, bien loin de son tempérament à fleur de peau qui lui valut à l’époque d’être boycotté par la sphère médiatique après que l’un d’entre eux ait été agressé par ses soins. Loin de toute ironie ou de volonté provocatrice, sa présence dans ce film tient à l’entêtement de Henri Verneuil qui ne voyait que lui dans ce rôle.

En ces temps où le journalisme tient davantage de la désinformation et du relayage d’opinion, Mille milliards de dollars peut paraître quelque peu suranné. Le film nous parle d’un temps où la presse incarnait encore un contre-pouvoir puissant. A ce titre, le plan d’ouverture, de nuit, sur un gratte-ciel dont le seul étage éclairé est celui qui abrite les bureaux du magazine La Tribune revêt une valeur symbolique. La presse et la liberté qu’on lui prête nous sont montrés tel un phare nous guidant dans l’obscurité du monde. Et les journalistes en sont les vaillants gardiens. Toutefois, dans leur quête de vérité, ils ne sont pas à l’abri de se laisser aveugler par l’objet de leurs recherches. Autre scène symbolique, la première rencontre entre Bronsky et Paul Kerjean, ce dernier pris dans la lueur vive des phares tel un animal tétanisé par l’approche d’une voiture en pleine nuit, instaure d’emblée un rapport de force entre les deux hommes. Si le journaliste tente de garder contenance en cherchant constamment à rester maître du jeu (il agit dans un premier temps avec prudence et sans l’aval de sa rédaction, désireux de savoir à qui il a affaire), il ne peut éviter de baisser la garde. Le potentiel explosif à l’échelle nationale d’une telle révélation, si les informations obtenues venaient à se vérifier, le rend perméable à la flatterie. Bien que méfiant de nature, Paul Kerjean se trouve dans une impasse. Jouer la prudence reviendrait à risquer que l’informateur se tourne vers l’un de ses confrères et qu’il perde l’exclusivité. La frontière est parfois ténue entre l’appel du scoop et la recherche de la vérité. Néanmoins, Paul Kerjean n’a rien du journaliste arriviste prêt à toutes les compromissions pour parvenir à ses fins. Il s’agit d’un professionnel consciencieux qui porte haut la notion de justice. Le voir ainsi piégé n’en est que plus douloureux puisqu’avec lui, c’est toute une corporation qui en ressort fragilisée. Toutefois, Henri Verneuil choisit, comme il l’avait déjà fait dans I comme Icare, de s’attacher à une individualité plutôt qu’à un groupe. Mille milliards de dollars est d’abord le combat d’un homme seul qui tout autant que la vérité, cherche aussi à défendre sa réputation. Un combat qui semble bien disproportionné contre une multinationale surpuissante et dont le président, Cornelius Abel Woeagen, déploie un cynisme qui en dit long sur son sentiment d’impunité. Le temps joue pour lui. Si à l’époque du film, un membre de la G.T.I. pouvait affirmer que « l’opinion publique française, profondément ancrée dans le nationalisme, n’est pas encore prête à accepter la mondialisation des affaires et admet mal la concurrence étrangère », les choses ont vite changé. Dès la cohabitation de 1986 en France, les gouvernements successifs n’auront eu de cesse de privatiser à tour de bras, conférant au combat de Paul Kerjean un côté encore plus vain.

Mais l’heure n’est pas au pessimisme. En tout cas, ce n’est pas la tonalité principale que Henri Verneuil a souhaité conférer à son film. Un choix qui lui a d’ailleurs été ardemment reproché à sa sortie, la « victoire » finale du journaliste sonnant comme une concession un peu béate à un optimisme forcené. Hors le côté positif de cette conclusion tient davantage à la trajectoire de Paul Kerjean qu’à une vision plus globale sur le monde Oui, en soi, le journaliste a gagné parce que son article a pu être publié, et qu’accessoirement il a renoué avec son ex épouse (pas nécessaire, cette sous-intrigue n’entache en rien le propos du film, venant en quelque sorte nourrir le personnage principal). Seulement cette fin a tout d’une victoire à la Pyrrhus. Paul Kerjean ne doit son salut qu’au courage et à l’indépendance d’un directeur de journal régional – à la parution nationale toute récente – quand celui de son propre magazine a refusé la publication par crainte des répercussions. Une autocensure dommageable qui tend à démontrer à quel point Henri Verneuil n’est pas dupe de la situation. L’article à charge de Paul Kerjean n’est qu’une goutte d’eau dans un océan de publications inoffensives. Il est un lanceur d’alerte dans un monde qui préfère souvent fermer les yeux devant l’irrévocable. Cédant par moment aux attendus du thriller (la vie de Paul Kerjean menacée jusque dans le cercle familial) Mille milliards de dollars reste avant tout une fiction. Une fiction qui a aussi vocation à nous faire réfléchir sur notre société. A ce titre, le film apparaît trés documenté et se montre particulièrement didactique dans sa manière de présenter ses enjeux et les méthodes employées par la G.T.I. Henri Verneuil a du savoir-faire et ce qui aurait pu paraître rébarbatif s’avère en réalité passionnant. Et glaçant. Glaçant car le film rend compte d’une réalité qui est désormais notre quotidien et dont on a bien du mal à se dépêtrer. Les mille milliards de dollars du titre représentent le chiffre d’affaire des 30 sociétés qui à elles seules générent 10% de la richesse annuelle du monde. Une mainmise à visée exponentielle qui ne s’encombre d’aucuns scrupules et que résume Woagen en une formule cinglante : « Dans ce monde, il faut grandir ou mourir ». Ce à quoi on pourrait ajouter que grandir se fait au détriment des autres, toute concurrence devant être éradiquée dans le but d’exercer un monopole.

D’un petit polar qu’on peut trouver dans la collection Série Noire de Gallimard (Gare à l’intoxe ! de Lawrence Meyer), Henri Verneuil tire un divertissement aussi efficace qu’ambitieux s’inspirant au passage d’édifiants faits avérés (l’affaire Robert Boulin pour tout ce qui a trait à Jacques Benoît-Lambert et les accointances de IBM avec le régime nazi en ce qui concerne le passé de la G.T.I.). En outre, il se fait le dénonciateur d’un capitalisme sauvage à l’influence néfaste grandissante dans lequel on baigne plus que jamais aujourd’hui. Le film n’a pas connu un franc succès et ne compte pas parmi les plus diffusés de son auteur. Sa réedition chez Gaumont et sa diffusion récente sur Arte sont deux excellents moyens de s’offrir une séance de rattrapage.

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