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Le Peuple des abîmes – Michael Carreras

The Lost Continent. 1968.

Origine : Royaume-Uni
Genre : Croisière sans retour
Réalisation : Michael Carreras
Avec : Eric Porter, Hildegard Knef, Suzanna Leigh, Tony Beckley, Nigel Stock, Ben Carruthers, Dana Gillespie.

Capitaine usé et propriétaire du Corita, un vieux rafiot que plus aucune compagnie d’assurances digne de ce nom ne souhaite assurer, Lansen se fiche désormais de la légalité. Ce dernier trajet en direction de Caracas est son dernier en tant que capitaine d’un navire alors il met un point d’honneur à ce que celui-ci soit rentable afin d’assurer ses vieux jours. Entre autres marchandises, il transporte au mépris de toutes les réglementations du phosphore B, un explosif particulièrement sensible à l’eau. Et comme si cela ne suffisait pas, il accueille à son bord cinq passagers qui ont tous suffisamment à se reprocher pour accepter de payer excessivement chère leur traversée dans un confort tout relatif. Même la mutinerie menée par Hemmings, l’officier en second, à l’approche d’une tempête ne suffit à les faire ciller. Et pourtant, ils auraient peut-être dû y réfléchir à deux fois car leur aveuglement les conduits dans un suffocant cimetière de navires que des algues particulièrement agressives condamnent à l’immobilité, loin de toutes terres connues.

Dans la famille Hammer Film Production, je demande le fils… du fils. Enrique Iglesias, le grand-père, un exploitant de salles de cinéma, a cofondé la Hammer Productions avec William Hinds en 1934. James Carreras, le père, prend les destinées du studio en mains aux côtés de Anthony Hinds, devenu Exclusive Films avant de le rebaptiser Hammer Film Production dès 1949. Michael Carreras, le fils, n’occupera jamais de telles fonctions restant plutôt du côté des créatifs. En outre, il ne partagera jamais réellement l’ADN du studio, trop centré sur le fantastique à son goût. Ce qui ne l’empêchera pas de signer des titres comme Les Maléfices de la momie en 1964. Au sein de la Hammer, il semble plus désireux de verser dans l’aventure, au prix néanmoins de quelques concessions au genre fantastique. Les Femmes préhistoriques qu’il réalise en 1967 en fournit la parfaite illustration. Le présent et le passé se téléscopent en un ailleurs propice à tous les possibles comme celui de tomber nez à nez avec une peuplade venue d’une autre ère uniquement composée de femmes. Le Peuple des abîmes suit cette même logique mais en prenant davantage son temps. Le film reprend à son compte cette célèbre citation selon laquelle « dans un voyage, ce n’est pas la destination qui compte, mais toujours le chemin parcouru ». Il s’agit de l’adaptation du roman Uncharted Seas de Dennis Wheatley, un auteur bien connu du studio puisque Les Vierges de satan et Une fille… pour le diable ont eux aussi été tirés de deux autres de ses récits. En un beau clin d’oeil, Michael Carreras met le bouquin entre les mains du Docteur Webster qui le lit ostensiblement à bord du Corita. Une saine lecture qui ne lui sera d’aucun secours lorsque le cours des événements commencera à dérailler.

Le Peuple des abîmes s’ouvre par un enterrement maritime qui pose d’emblée le cadre étrange dans lequel vont se mouvoir les personnages, un cimetière de bateaux anciens dominé par l’anachronique silhouette du Corita. Le travelling latéral qui balaye le pont du navire de marchandises révèle une assemblée bigarrée composée de gens en haillons, de conquistadors en armures et des personnes vêtus à la mode du 20e siècle. Un passage en revue qui interpelle et qui donne le coup d’envoi d’un récit qui se déroule en un long flashback dont tout élément fantastique est pourtant longtemps tenu à l’écart. Par sa construction, Le Peuple des abîmes donne l’impression de ne pas trop savoir où il va. Il navigue à vue au gré de décisions étranges et de circonvolutions. Si la mutinerie portée par l’officier en second et une partie de l’équipage tend à illustrer l’inflexibilité du capitaine Lansen face aux voix dissonnantes, elle ne fait que repousser l’enjeu lié à la tempête en approche et à l’extrême fragilité du navire. Et encore, tous ne quittent pas le Corita le moment venu. Tels les musiciens du Titanic jouant imperturbablement jusqu’au bout, le maître d’hôtel Patrick met un point d’honneur à rester à bord contre vents et marées. Un choix judicieux puisque les naufragés retomberont ultérieurement sur le Corita et son fidèle homme de bord sans qu’il n’y ait à déplorer de nouvelles avaries. Une pierre jetée dans le jardin du capitaine qui paradoxalement ne perd jamais de son autorité malgré la dégradation de leur situation. Il reste cette figure imposante à laquelle tous se rallient lorsque les choses tournent mal. Un homme à poigne quelque peu imbu de lui-même (« Sachez que peu de choses m’échappe. ») mais aussi capable de contrition face à une audience restreinte, en l’occurrence Eva Peters suite à une réplique cinglante. Davantage que la partie aventure du récit, réduite à une grosse vingtaine de minutes, ce sont les interactions entre les divers personnages qui intéressent Michael Carreras. Tous ont quelque chose à cacher, si ce n’est un douloureux secret (Eva, le docteur Webster), de sombres desseins (Ricaldi) ou une addiction (le sexe pour Unity). Et tous ne connaîtront pas le même sort, les plus irrécupérables passant de vie à trépas. D’autres comme Harry Tyler auront droit à une seconde chance. Passablement égoïste et sévèrement alcoolique, il fait amende honorable en cours de récit, se trouvant soudain une âme de sauveur. On peut toutefois imaginer que le généreux décolleté de Sarah, une prisonnière du cimetière de bateaux, n’est pas pour rien dans ce revirement. Dans le rôle, les plus férus de musique pop-rock auront reconnu la chanteuse Dana Gillespie dont le premier album « Foolish Seasons » avait bénéficié du concours de Jimmy Page et John-Paul Jones un an avant le décollage en grande pompe de Led Zeppelin. Sans non plus jouer les premiers rôles, son personnage constitue une montée en gamme après sa simple figuration dans Les Déesses de sable et achève de faire basculer le récit dans sa dimension plus ouvertement fantastique.

Après s’être longuement concentré sur la psychologie de ses personnages, Michael Carreras amorce un virage plus ouvertement fantastique une fois que tout ce beau monde se retrouve dans le cimetière de navires. Le film prend alors des allures de récit à la Jules Verne. Dans ces eaux où pullule une espèce d’algue particulièrement dangereuse et meurtrière, les « locaux » doivent faire preuve de débrouillardise. Pour se déplacer, ils utilisent des espèces de sur-chaussures gonflables et des ballons suspendus à leur torse afin de ne pas s’enfoncer dans le tapis végétal qui recouvre toute la zone. Cette recherche d’apesanteur les fait ressembler à des astronautes en mission d’exploration et constitue la touche la plus enthousiasmante d’un imaginaire finalement assez pauvre. On sent que cette partie déambulation en terrain hostile n’est vraiment pas ce qui intéresse le réalisateur. Il ne se donne même pas la peine de transcender les rares attaques des quelques créatures qui gravitent dans les environs. Quand elles ne donnent pas l’impression de sanctionner des personnages sur le plan moral (lors de la première attaque, le maître-chanteur trouve la mort et Unity, aux moeurs libérés, finit traumatisée puis écartée de l’intrigue), elles apparaissent dans toute leur vacuité, parenthèses laborieuses devant rappeler la dangerosité des lieux. En fait, le récit s’enlise au sens propre comme au figuré à partir du moment où les naufragés retrouvent le Corita. Ce qui suit n’est plus qu’un déferlement de poncifs jusqu’à l’apparition de ces descendants de Hernan Cortès qui offrent une bien pâle opposition au Capitaine Lansen et ses hommes. Le Peuple de l’abîme donne alors l’impression de se tourner vers le passé fastueux du studio en tentant d’en retrouver la flamboyance gothique. Mais faute d’avoir suffisamment d’espace pour s’exprimer, ces descendants des grands explorateurs relèvent davantage du folklore que d’une volonté de confronter deux mondes. Le capitaine Lansen apparaît même particulièrement expéditif et peu enclin à la discussion, préférant faire table rase du passé en un grand feu d’artifices. Peut-être une manière de pointer du doigt l’homme moderne, préférant détruire et exprimer sa pleine puissance plutôt que tenter de comprendre et d’unir ses forces.

Dans la tumultueuse histoire de la Hammer Film Production, Le Peuple des abîmes marque la fin d’un contrat ambitieux passé avec la 20th Century Fox. L’échec du film convaincra la major d’arrêter les frais, comme d’autres studios avant elle. Malgré cet avis de tempête, James Carreras et Anthony Hinds ne désarment pas, bien décidés à tenir bon la barre d’un studio plus que jamais en perdition mais bien décidé à se maintenir à flot. La suite sera loin d’être un long fleuve tranquille mais connaîtra encore quelques rares fulgurances.

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