CinémaHorreur

Le Corbeau – Louis Friedlander

The Raven. 1935

Origine : États-Unis
Genre : Une fois, sur le minuit lugubre…
Réalisation : Louis Friedlander
Avec : Bela Lugosi, Boris Karloff, Irene Ware, Samuel S. Hinds…

Double assassinat dans la Rue Morgue en 1932 et surtout Le Chat noir en 1934 : les deux premières incursions de la Universal sur les terres d’Edgar Allan Poe se sont bien passées. Alors pourquoi se gêner : place désormais au Corbeau, le plus célèbre texte de Poe. Certes, il s’agit d’un poème et non d’une nouvelle, mais peu importe puisque finalement l’objectif n’est pas de produire une adaptation littérale. L’animal du titre excepté, Le Chat noir n’avait ainsi aucun rapport avec le récit d’origine, et le film était malgré tout excellent… et très rentable (le plus gros succès de l’année pour le studio). Ce qui importe surtout pour la Universal, c’est de bénéficier de la caution du prestigieux auteur et de continuer à surfer sur la notoriété de ses deux acteurs phares, Bela Lugosi et Boris Karloff, à nouveau rassemblés pour l’occasion. Pour les superviser, un jeune réalisateur du cru, Louis Friedlander (qui prendrait ensuite le pseudonyme de Lew Landers), à l’aube d’une prolifique carrière marquée des sceaux de la diversité et de l’obscurité, puisqu’aucune des quelques 176 réalisations dont il est crédité (dont bon nombre d’épisodes de série télé) ne deviendrait aussi célèbre que Le Corbeau, son sixième film. Quant à l’intrigue, bien que le générique crédite le seul David Boehm au poste de scénariste, elle passa entre une multitude de mains, reflétant ainsi les indécisions d’un studio pour lequel il ne semblait y avoir qu’un but : alimenter le marché de l’horreur et profiter de l’engouement pour le genre, quitte à sombrer dans la facilité et à relativiser les critères qualitatifs. Unanimement ou presque, la critique de l’époque tomba à bras raccourcis sur Le Corbeau, et en prenant la décision de désormais bannir l’horreur des grands écrans -le film générant le scandale de trop-, les censeurs britanniques poussèrent définitivement la Universal à mettre de l’eau dans son vin. Bref, le film de Lew Landers fait office de bascule.

Chirurgien de génie mais désormais rangé des voitures, le Dr. Richard Vollin s’adonne sans retenue à sa passion pour Edgar Allan Poe, allant jusqu’à recréer dans sa cave les lieux emblématiques des récits de l’auteur et jusqu’à prendre un corbeau comme emblème personnel. Lorsque ses anciens collègues le contactent pour qu’il s’occupe en urgence du cas de Jean Thatcher, une jeune femme victime d’un grave accident de la route, il refuse tout net. Il finira pourtant par céder sous la pression du juge Thatcher, père de l’infortunée, et s’en ira sauver la belle d’une mort certaine. Ce faisant, Vollin tombera raide amoureux de sa patiente, dont la gratitude est pour lui synonyme d’espérance. Une illusion qui ne plaît guère au juge Thatcher, qui pour reconnaissant qu’il soit n’est pas prêt à pousser sa fille dans les bras d’un vieil homme à la vie aussi marginale. D’ailleurs Jean est déjà éprise et promise à Jerry Halden, l’un des médecins qui a fait appel à Vollin. Celui-ci est donc recadré sèchement par le juge Thatcher… Plutôt vexé, l’amateur de Poe conçoit alors un horrible stratagème pour appliquer sa vengeance. Profitant de l’arrivée inopinée de Edmond Bateman, un criminel en cavale lui quémandant un changement de visage, il fait de lui un homme de main supposément porté sur l’assassinat sanglant : plutôt que de lui refaire le visage, Vollin lui donne un faciès monstrueux qu’il ne corrigera que si l’homme applique ses desiderata vengeurs. Et pour lui permettre de procéder, Vollin convie Jean, son fiancé, son père et quelques autres seconds couteaux à une soirée “festive”…

Ce qu’il y a de bien avec Edgar Allan Poe, c’est que chacun peut plus ou moins y puiser ce dont il a envie. Que ce soit le macabre, l’ironie, l’épouvante cosmique pré-lovecraftienne, le policier -dont Poe est un précurseur avec le personnage de Dupin-, l’aventure ou les réflexions métaphysiques (personne au cinéma ne s’est encore penché sur la physique traditionnelle, et pourtant un ouvrage comme le poème Eureka en traite directement), il y a largement de quoi faire, et ce dans tous les arts. De Lovecraft à Stephen King, de Baudelaire à Mallarmé, de Gustave Doré à Ricardo Mosner, de Jean Epstein à Roger Corman, de Bernie Wrightson à Benjamin Lacombe, les artistes issus de différents horizons ne se sont pas privés pour puiser dans ses récits. L’image la plus répandue reste toutefois celle de l’horreur brute. La plus répandue et par conséquent la plus éculée… Avec l’empressement qui fut celui de la Universal pour exploiter sa filière horrifique, il n’est pas étonnant que ce soit sur ce plan que le studio se soit reposé au moment du Corbeau, dernière des trois adaptations de l’écrivain, et de toute évidence la moins ambitieuse… Sans lui faire injure, Lew Landers n’est pas aussi volontariste que le furent Robert Florey (Double assassinat dans la rue morgue) ou aussi imaginatif que Edgar G. Ulmer (Le Chat noir). Lorsque la réalisation du Corbeau lui échut, Landers était encore un jeune réalisateur finalement peu différent des exécutants qui eurent la charge de succéder à Tod Browning (Dracula) et à James Whale (Frankenstein) dans des séquelles bien loin de leurs modèles. Le Corbeau étant définitivement inadaptable sous une forme littérale (le mieux que l’on puisse en faire est encore des récitations théâtrales, telles que celle de Vincent Price), le réalisateur et sa kyrielle de scénaristes se reposèrent donc sur les clichés, que ce soit ceux attribués à Edgar Allan Poe (l’inventivité des stratagèmes macabres) ou ceux de la Universal elle-même et de ses acteurs phares, ré-employés dans des rôles singeant leurs succès antérieurs. Les élans opportunistes ne tardent guère à se faire comprendre : dès que le personnage interprété par Bela Lugosi mentionne ses reconstitutions des instruments de torture imaginés par Poe, on sait que le film n’aura d’autre objectif que de les utiliser dans des scènes finales se voulant éminemment choquantes -non sans un certain succès si l’on en juge aux réactions de l’époque. Ainsi, le climax est annoncé sitôt la longue exposition achevée, et les surprises ne pourront plus résider que dans un intervalle tenant plus des enquêtes de Scooby-Doo que des effets de tension d’Edgar Allan Poe. L’idée de concentrer toute l’intrigue en une seule soirée au cours de laquelle Vollin procédera à sa revanche s’avère très dommageable : tout est ainsi voué à être expédié en faisant une croix sur l’angoisse au bénéfice du choc immédiat né de scènes cherchant à en imposer. Ce qui se fait aussi au détriment des personnages, tous uniformément creux à commencer par la jeune et belle Jean Thatcher qui dans le court laps de temps séparant son sauvetage par Vollin de la soirée fatidique passe sans transition de l’éternelle reconnaissante charmée à la frivole fiancée d’un peu charismatique jeune homme. Si le film partait pour jouer de l’ambivalence des sentiments de Jean, cette optique est vite oubliée. L’amourette n’est que purement fonctionnelle et Landers n’a que faire de creuser ses personnages. L’amour ressenti par Vollin lui-même a lui aussi tôt fait de s’éclipser en laissant sa place à la quête vengeresse du personnage de Bela Lugosi épaulé de gré ou de force par celui de Boris Karloff, les deux centres d’intérêt d’un film dont les autres acteurs ne jouent que les faire-valoir.

Construire un véhicule pour stars n’est pas systématiquement répréhensible. Le Chat noir associait déjà Karloff et Lugosi, et les deux trouvaient de quoi s’exprimer sans avoir l’air de s’auto-parodier comme c’est bel et bien le cas dans Le Corbeau. Lugosi se glisse ainsi dans la peau d’un notable cachant une âme noire (comme Dracula), tandis que Karloff rejoue le coup du faux monstre au grand cœur (comme la créature de Frankenstein). La ficelle n’est pas loin d’être une corde, et au final, faute d’avoir la moindre once de développement, les deux soulignent le manque d’idées d’une intrigue construite cahin-caha en piochant dans des recettes faciles. Conséquence : Lugosi cabotine éhontément à grand renforts de grimaces, de rires machiavéliques et de déclamations théâtrales (du moins lorsqu’il ne joue pas au gentleman manipulateur au doux accent étranger) tandis que Karloff grogne à qui mieux mieux et se révolte sous un maquillage loin d’être une grande réussite de Jack Pierce, l’artiste qui donna son look éternel à la créature de Frankenstein (il faut croire que lui aussi semble avoir pris son travail par-dessus la jambe). Jamais jusqu’ici un film d’épouvante de la Universal n’avait tant ressemblé à un film du marigot de la Poverty Row, à ceci près que les meilleurs de ceux-ci maîtrisaient un certain esprit second degré. Dans Le Corbeau, tout le monde semble être en roue libre, l’humour se rapproche dangereusement de la farce, par exemple avec des personnages secondaires tels que le vieux colonel et sa femme qui tout au long du film n’auront jamais rien deviné de la réalité de Vollin, ou encore cette donzelle à la voix stridente ne cessant d’interpeller son mari “Pinky”… Allez envisager la moindre intensité dramatique avec ça… A la réalisation, Lew Landers ne rehausse pas le niveau : bien loin des expérimentations Bauhaus de Edgar Ulmer dans Le Chat noir, bien loin aussi de la plus traditionnelle inspiration expressionniste à base d’architectures tortueuses et de jeux de lumières, il recourt à une mise en scène extrêmement plate et figée, évoquant parfois du théâtre filmé. Trop lumineux, avec des plateaux de tournage bien trop spacieux, le film ne parvient pas à donner cette sensation d’emprisonnement qui aurait dû caractériser l’unité de lieu et de temps. Il est vrai que si l’on ne cherche pas, on ne trouvera pas… Et même lorsqu’il finit par investir la sinistre cave de Vollin, Landers n’y met guère plus de cœur, se contentant alors des oripeaux gothiques traditionnels, complété étrangement par un peu de l’attirail standard du savant fou (là encore, la volonté de singer Dracula d’un côté et Frankenstein de l’autre ?). Pourtant, de part la nature perverse du personnage de Lugosi, le réalisateur aurait pu faire de sa maison un antre autrement plus périlleux, un peu à la façon des bien ultérieurs Fou à tuer (David Schmoeller, 1986) ou Le Sous-sol de la peur (Wes Craven, 1991). Sans même parler du cycle Poe de Roger Corman dans lequel celui-ci les couloirs, caves et autres pièces secrètes représentaient l’esprit torturé, maladif et morbide des maîtres de maison. Mais non : Le Corbeau reste encroûté, et les gesticulations de Bela Lugosi et de Boris Karloff ne font que l’enfoncer davantage.

Le Corbeau est un mauvais film, c’est entendu. Toutefois, à sa manière maladroite, il dispose tout de même de menues qualités qui trouvent probablement leur origine dans l’une des nombreuses révisions du scénario. C’est à dire que sans en avoir l’air, le film évoque à plusieurs reprises Edgar Allan Poe, non seulement via son poème Le Corbeau, mais également via sa nouvelle Le Puits et le pendule, puisque le principal engin de torture reconstitué par Vollin n’est autre que le pendule sous lequel un pauvre bougre est ligoté. Quant au fameux poème, il est présent non seulement parce que Vollin a fait de cet oiseau son emblème, dont un spécimen empaillé orne son bureau, mais également parce que l’intrigue a la bonne idée de caser deux récitations de certains de ses vers : une par Bela Lugosi (qui dans l’exercice brille moins que Vincent Price ou Christopher Lee, lesquels n’avaient certes pas à le caser dans un film) et une autre via le ballet donné par Jean Thatcher en remerciement des bonnes œuvres de son sauveur (au début du film, donc). Plus généralement, le personnage de Vollin et la passion démente qu’il porte à l’écrivain ne sont pas sans évoquer un concept qui serait plus tard repris par Robert Bloch dans une nouvelle (“L’Homme qui collectionnait Poe”) devenue ensuite l’un des sketchs du Jardin des tortures de la Amicus. En beaucoup moins malin certes, puisqu’ici le basculement entre le simple passionné et le fou furieux est quasiment instantané, alors que Bloch (également scénariste de sa propre adaptation) glissait lentement vers une forme de folie bien plus complexe que la vengeance de Vollin. Le principe est là, malheureusement sabordé : rendre hommage à l’auteur de génie dont l’œuvre serait muséifiée par un fanatique trop imprégné de ses œuvres. En continuant à gravir l’échelle du potentiel gâché, notons aussi que l’intrigue réduite à sa simple expression laisse malgré tout transparaître une réelle volonté de faire quelque chose du poème Le Corbeau, qui pour être extrêmement musical n’en raconte pas moins une histoire, celle d’un homme inconsolable de la mort de sa dulcinée nommée Lénore et plongé dans l’agonie par un taciturne et provocateur volatile issu (dans la traduction de Baudelaire) “du rivage de la nuit Plutonienne“. Ici, si elle n’était pas aussi cruche et donc aussi loin de l’image idéalisée donnée par Poe via le narrateur du poème, Jean Thatcher serait cette Lénore échappant à Vollin. Même en étant bien vivante, en restant inaccessible à Vollin elle demeure une idylle perdue pour un adorateur plongé dans le désespoir et psychologiquement torturé. Si Poe a vécu cette torture en se plongeant dans un imaginaire (entre autre) lugubre, Vollin adopte lui l’imaginaire de Poe pour en faire quelque chose de concret. L’un comme l’autre finiront mal : Poe mourra en ayant été alcoolisé à mort, tandis que Vollin subira le destin de tous les vilains de films d’horreur (et nous pourrions évoquer le fascinant cas de Bela Lugosi lui-même, bien plus proche de Poe que le personnage qu’il interprète dans Le Corbeau).

Potentiellement, le film de Lew Landers avait donc de quoi parler indirectement d’Edgar Allan Poe, de ses personnages, de son inépuisable inventivité dans les stratagèmes morbides et de la part de lui-même qu’il insufflait dans la noirceur de ses écrits davantage dominés par le désespoir que par l’horreur brute. Une bribe de cette optique subsiste, et c’est encore ce qu’il y a de mieux à sauver du film de Lew Landers… Mais, noyée dans les flots de facilités d’un film par trop paresseux et s’échouant sur des critères commerciaux, cette bribe est totalement tuée dans l’œuf. Il n’y a finalement pas grand chose à en dire, si ce n’est que si Baudelaire a vampirisé Poe en France du point de vue littéraire (c’est à dire que ses traductions ont été accusées de mettre le style de Baudelaire avant celui de Poe lui-même… d’où les louables initiatives de retraductions, telles que récemment celles de Thierry Gillyboeuf et Christian Garcin), si Roger Corman a cormanisé Poe au niveau cinématographique, le véritable Poe reste à découvrir. Dans le cas de Baudelaire comme dans celui de Corman, cela nuit moins à la qualité de l’œuvre adaptée qu’à la véritable reconnaissance de l’écrivain. Quant au Corbeau de Lew Landers / Louis Friedlander, elle est à des coudées d’Edgar Allan Poe, de Baudelaire ou de Corman, réussissant le double exploit d’anonymiser (ou de ridiculiser) des acteurs pourtant talentueux et d’annihiler un vibrant hommage à Poe qui était pourtant à portée de main. Raison de plus pour lui en vouloir !

3 réflexions sur “Le Corbeau – Louis Friedlander

  • J’étais pas au courant que Baudelaire avait traduit à sa manière les nouvelles de Poe. D’où le fait que c’etait chiant à lire. J’aurais aimé une traduction plus récente, cela m’aurait offert une autre vision de ces nouvelles.

    Quant à la fidélité de la nouvelle du corbeau, il faut voir l’épisode horror show des Simpsons qui m’a plus marqué que n’importe quelle nouvelle de Poe.

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  • L’intégrale des nouvelles de Poe a été retraduite récemment par Thierry Gillyboeuf (qui a d’ailleurs également traduit une bio de Bela Lugosi) et Christian Garcin. C’est paru chez Phebus en trois tomes et je recommande chaudement !
    Pour autant, je n’ai rien contre les traductions de Baudelaire, c’est même avec elles que j’ai découvert Poe avant même d’avoir vu le cycle de Corman…

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  • Tant mieux ! J’espère qu’elles seront plus lisibles que Les Histoires extraordinaires que j’ai tentées de lire dans mon enfance. Même Le Horla de Maupassant était meilleur que les histoires de Poe.

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